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LES

CHRONIQUES

DE

JEAN TARDE

CHANOINE THÉOLOGAL ET VICAIRE GÉNÉRAL DE SARLAT

 

 

Contenant l'histoire religieuse et politique de la ville et du diocèse de Sarlat,

depuis les origines jusqu'aux premières années du XVIle siècle

 

 

ANNOTEES

PAR

le VTE Gaston de GÉRARD

MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE DU PÉRIGORD

 

 

PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION

PAR

M. Gabriel TARDE

MEMBRE. DE LA MEME SOCIÉTÉ

 

 

 

 

Introduction

 

Table chronologique

                Sommaire

                Carte du diocèse de Sarlat dressée par le chanoine Tarde en 1624.

                Du premier estat du Périgord (694 av. J.-C. - 47 av. J.-C.)

                Du deuxiesme estat du Périgord (47 av. J.-C. - 420 ap. J.-C.)

                Du troisiesme estat du Périgord (420 - 510)

                Du quatriesme estat du Périgord (510 - 1152)

                Du cinqiesme estat du Périgord (1152 - 1453)

                Du sixiesme estat du Périgord (1453 - 1625)

 

Notes finales (par le vicomte de Gérard)

Table des noms de lieux et personnes

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 

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TABLE CHRONOLOGIQVE

JEAN TARDE

(1561-1636)

 

 

I

 

II y a des sources où tout un village vient puiser, bien qu'elles ne soient point publiques; et rien ne montre mieux la nécessité de leur donner enfin ce caractère. Telles ont été les Chroniques du chanoine Jean Tarde. Leurs copies inexactes ont été si souvent citées, qu'il était grand temps de les publier pour les érudits (1). Cette publication aura pour premier mérite de rejeter dans le néant nombre de variantes manuscrites, dont le moindre défaut est d'être incomplètes et fautives. Non seulement elles suppriment ce qu'il y a de plus intéressant et aussi de plus précis incomparablement, les détails jusqu'ici inédits sur la lutte contre les Anglais et sur les guerres de religion; mais encore elles font subir au texte l'injure d'interpolations et d'additions disparates, où s'altère et s'efface à l'œil la touche nette de notre auteur. J'espère qu'à présent, dépouillé de tout alliage, il apparaîtra ce qu'il est, un bon écrivain de son temps, sobre, concis, allant droit au fait, et point trop gêné dans le justaucorps de sa phrase, qui évite les lon­gues traînes et les réduplications de mots où se complaisent souvent ses con­temporains. Son style sans vibration, mais non sans nerf, est rehaussé à l'occasion par quelque image juste et pittoresque, et, s'il sent un peu le terroir, il porte surtout la marque du géomètre imaginatif. Mais, si je m'ar­rêtais trop à ces qualités superficielles, qu'il convient de ne pas surfaire, je ferais tort au savant dont la passion du vrai a seule rempli la vie.

Cette vie est d'ailleurs assez simple: une visite du diocèse de Sarlat par ordre de l'évêque, en 1594, deux voyages à Rome, l'un en 1593, l'autre en 1614, et des relations avec Galilée à cette dernière date, une nomination en qualité d'aumônier ordinaire de Henri IV en 1599: voilà les événements

 

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les plus notables de cette existence. Mais par quelle singularité, en plein Périgord noir, un mathématicien, un astronome distingué, est-il né au XVIe siè­cle? Même de nos jours, les vocations scientifiques sont rares dans notre pays; et, parmi les esprits éminents à divers degrés dont il s'honore, poètes, moralistes ou philosophes presque tous, on compte un seul Jean Rey. Cependant, dès 1615, 6 ans à peine après la découverte du télescope, 4 ou 5 ans tout au plus après son premier emploi par le grand savant Flo­rentin, un de ces merveilleux instruments, infiniment rares à cette date en France (2), se dresse dans le fond du diocèse de Sarlat, à quelque vieille fenêtre gothique de cette forteresse abrupte et déjà en ruines, sous un rocher, qu'on appelait la Roque de Gajac. Et là, pendant 10 années consé­cutives, cet engin surprenant est braqué, non par quelque astrologue à l'usage d'un châtelain qui se fût piqué d'imiter la cour (3), mais par un véritable homme de science qui suit Galilée, par un chanoine théo­logal, c'est-à-dire professeur de dogme, qui ne craint pas de se déclarer partisan de Copernic, de rejeter même les derniers épicycles conservés par celui-ci et d'esquisser à grands traits le vrai système du monde. Combien y avait-il alors de Français éclairés de cette lumière toute nou­velle (4)? Ce savant, il est vrai, a son erreur de prédilection, plus chère à son cœur que toutes les vérités d'autrui: il a découvert une constellation dans les taches du soleil, et s'est empressé de la baptiser. Mais cette illu­sion est si séduisante, elle s'appuie sur des observations si méthodiques et si persévérantes, qu'il la fait quelque temps partager, qu'on la lui envie, qu'on la lui vole, et il se trouve en fait, après deux cent cinquante ans, qu'elle pourrait bien contenir au fond une paillette d'or, une toute petite parcelle de vérité.

Chose à noter aussi, cet inventeur et ce parrain d'astres imaginaires, sarladais pur sang malgré tout, aime sa patrie d'un amour passionné, dont ce livre que nous publions est le témoignage. Il en dresse le premier la carte, il en fait le premier l'histoire, il en parle toujours avec fierté, et avec

 

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une tendresse qui surprend sous cette plume de géomètre et de géographe. Ce serait l'amoindrir pourtant et le méconnaître que de voir dans ce patrio­tisme local l'âme et l'inspiration unique ou même dominante de ses tra­vaux. S'il n'est guère de son pays qu'il adore, il est bien de son siècle, qu'il maudit parfois; et les grands courants contraires ou complexes d'en­thousiasme et de foi qui traversent cet âge de crise n'ont point passé sur lui sans l'atteindre. Ils l'agitent tous ensemble; et ce serait là une dernière singularité à noter, si celle-ci ne lui était commune avec la plupart des plus logiques esprits de son temps. Attaché aux vieux dogmes traditionnels, comme au sol natal, il les défend avec énergie contre l'invasion des religionnaires. De là en partie sa patience à dépouiller de vieux documents, à recueillir ce qui reste des archives paroissiales, « pillées » et « brûlées » par les héré­tiques, et à en extraire l'histoire religieuse aussi bien que politique (5) de sa province, « pour faire voir aux religionnaires et innovateurs la succession de nos pasteurs, et montrer par icelle et par une longue et ininterrompue possession qu'ils sont les vrais et légitimes pasteurs de l'Eglise chrestienne. » Mais cet ennemi de Calvin est l'admirateur de Galilée; et à cette haine profonde de la nouveauté en religion, ajoutons de la guerre civile, il joint l'amour non moins fervent de la nouveauté scientifique. Ce sont là les deux âmes de cette âme. La première de ces passions, sans parler de sa curiosité naturelle, très-vive comme on le verra, nous a sans doute valu ses Chroni­ques et ses Cartes même, dressées pour faciliter les visites pastorales de plusieurs prélats de sa région; la seconde a inspiré ses Astres de Borbon, son traité sur la Pierre aimantée et ses écrits mathématiques. L'une l'a probablement désigné aux fonctions de vicaire général en 1594, de cha­noine théologal un peu plus tard; l'autre paraît avoir été le mobile princi­pal de ses voyages à Rome, et, à coup sûr, de sa visite à « l'illustrissime sei­gneur Galileo Galilei ». Ainsi tout s'explique dans sa vie par cette double orientation.

Cette dualité pourra sembler à plusieurs contradictoire, mais non à ceux qui savent quel but élevé, conforme aux besoins majeurs de leur temps et de leur patrie, se proposaient les membres éclairés du clergé français, dans leur levée en masse contre la conquête luthérienne et calviniste, durant toute la seconde moitié du seizième siècle. C'étaient des réformateurs aussi, qui, en réponse à la Réforme protestante, avaient entrepris la régénération catholique là où elle était possible encore, et avec un succès presque égal. L'impulsion avait été donnée en 1562, vers l'époque de la naissance de Tarde, parle concile de Trente (6), qui, nul ne le conteste, a été un immense effort d'épuration catholique. Mais il restait maintenant

 

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à en faire pénétrer les effets et la sève régénératrice dans le cœur des pro­vinces les plus reculées, jusqu'aux dernières radicelles du clergé inférieur. Louis de Salignac, l'éminent évêque de Sarlat de 1579 à 1588, dont notre historien fut l'ami et le vicaire général, se dévoua, nous le verrons, comme beaucoup de prélats ses contemporains, à cette œuvre patriotique à ses yeux autant que religieuse. Le résultat commun devait être la formation de cette grande Eglise nationale qui se résume en Bossuet et en Fénelon, comme le mouvement rénovateur des sciences mathématiques et de l'astronomie allait droit à Descartes, à Newton, à Leibnitz. Par ces deux courants, momentané­ment convergents, où il était engagé à la fois, Tarde courait donc, sans le savoir, comme toute l'élite de son temps et de son pays, à cette majestueuse har­monie historique, transitoire il est vrai, qui allait naître de leur confluent, et qu'on appelle le siècle de Louis XIV. Siècle unique, dont le midi fut bril­lant, mais dont l'aurore aussi fut belle, et plus vivante encore peut-être, plus intéressante à étudier. Les fronts vieillis qu'elle a touchés ont un air à part, où l'ardente originalité de l'âge précédent s'allie à la clarté tranquille du génie nouveau.

 

 

II

 

Jean Tarde (7) est né à la Roque de Gajac, près de Sarlat, en 1561 ou 1562. Cela résulte du passage suivant de sa chronique, où il parle du trajet d'une armée protestante qui, en 1568, conduite par le seigneur d'Assier, et venant du Quercy, traversa le Sarladais. Cette armée, composée, dit-il, de 20,000 hommes de pied et de 8,000 chevaux, « la plus populeuse » que le Périgord vit jamais, passe à gué la Dordogne à Souillac. « Après, ils viennent à Carlux, à la Roque de Gajac, ma patrie, où, jeune enfant de six à sept ans, je les vis passer... » Il dit ailleurs: « Durant le siège de Bertrand de la Cropte, évêque de Sarlat (1416), Jean de la Cropte, son frère, était capitaine à la Roque de Gajac, ma chère patrie »,et il ajoute fièrement: « qui étoit en

 

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ce temps une petite ville bien close et bien forte, dépendant de la temporalité de l'évêché de Sarlat, laquelle ne fut jamais prise par les Anglois ». — Hélas! elle était déjà bien déchue au XVIe siècle, la petite cité minuscule que je me suis évertué et complu à ressusciter ailleurs! Elle avait été, on vient de le voir, bien moins redoutable aux hérétiques qu'aux Anglais. Son château épiscopal croulait, avant d'être vendu. Sa force était perdue. Il ne lui restait plus que ses aigles dans le ciel; mais, dans le fort, plus d'hommes d'armes!

N'importe, il y avait là un curé, plusieurs prêtres résidant au bourg (énumérés dans le terrier de la maison de Bouscot), c'est-à-dire quelques moyens d'instruction qui ont dû suffire au premier développement d'un esprit curieux et bien doué. La famille de Jean Tarde était d'ailleurs originaire de Sarlat (8). Là encore, dans cette cité épiscopale toute peuplée de monas­tères, les ressources intellectuelles ne firent pas défaut à sa curiosité juvénile, soit chez les Cordeliers, soit parmi les chanoines du chapitre, naguère religieux cloîtrés: leur sécularisation venait d'avoir lieu en 1561. Naturellement, sa vocation studieuse le prédestinait aux ordres sacrés. Mais il ne nous reste aucun détail sur son enfance et sa jeunesse. Tout ce qu'on peut dire avec assurance, c'est que l'impression la plus forte et la plus indestructible qu'il ait reçue en grandissant, a dû être celle des luttes religieuses, qu'il nous retrace année par année avec des détails si poignants. Il est né au moment où le premier prêche protestant venait de se faire entendre à Sarlat même; s'il n'avait que six à sept ans quand passa à la Roque l'armée du seigneur d'Assier, « tuant les prestres et brûlant les églises », il en avait dix ou onze quand les calvinistes de Dôme, dans son voisinage, donnèrent aux populations catholiques le scandale de leurs inhumations ju­gées indécentes, qui paraissent avoir fait grand bruit dans la contrée. Il en avait douze ou treize quand Vivant prit Sarlat en 1574, y fit tuer trois chanoines et plusieurs habitants, piller les églises et jeter aux vents les

 

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reliques de saint Sacerdos. Chaque mois, chaque jour, pour mieux dire, ap­portait la nouvelle de quelque malheur, de quelque atrocité de plus, unique aliment des conversations. Pour faire contrepoids à toutes ces douleurs de son âme catholique, Tarde, âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans, en 1587, eut la joie et l'orgueil de voir le vicomte de Turenne forcé de lever le siège de Sarlat. Faible rayon de soleil au milieu d'une telle tourmente!

D'ailleurs, à cette dernière date, était-il encore dans sa ville natale? C'est peu probable. Il a dû faire à Cahors, ou dans quelque autre ville plus éloignée, ses études supérieures. J'ignore où il a conquis son diplôme de docteur en droit civil et en droit canon. La Relation de ses voyages, récemment retrou­vée à la Bibliothèque nationale (Fonds Périgord, t. CVI, p. 40 et s.), nous apprend incidemment qu'en 1591 il était à Béziers et à Marseille, où il avait eu le temps de se faire des amis qu'il revoit en passant en 1614. Le même document nous dit qu'il a habité Nîmes et Uzès « èz années 1592, 1593, 1594 », ce qui ne l'a pas empêché, en 1593, de voir Orange à loisir, et de résider à Avignon, d'où il est parti la même année pour se rendre à Rome, et où il revient à la fin de son itinéraire. Une instabilité si grande peut surprendre; mais nous n'avons pas à nous perdre en conjectu­res sur ses causes. Elles se résument en cette curiosité extrême, à la fois inquiète et patiente, en cette soif de tout savoir et de tout voir, qui persistera jusqu'à la vieillesse de Tarde et devait à plus forte raison agiter sa jeunesse. De quoi n'est-il pas curieux? Même en 1614, après avoir admiré et appris à Rome tant de belles choses, « finalement, dit-il, j'ai veu faire la circoncision à la juiverie, chose que je n'avois jamais veu. » Je le crois bien ! Devons-nous, après cela, nous étonner que, de 1592 à 1594, étant à Nîmes et à Uzès, il ait « pris plaisir de voir et visiter les ruines de cet acqueduc (le pont du Gard) depuis Fondure jusques à Nismes, et remarquer les nivelures d'iceluy pour les conduire sur les montaignes de Nismes »? L'archéologie le passionnait donc déjà. Mais son ardeur d'esprit s'exerçait aussi sur l'Ecriture sainte. Il a daté de Nîmes 1592, ses Nomina Christi substantiva, qui, d'après le résumé donné par Leydet (car le manuscrit (9) est perdu), semblent avoir été un essai de théolo­gie juvénile assez fantaisiste. L'auteur distingue 57 noms donnés au Christ par les Livres saints, et s'attache à découvrir entre eux un lien systéma­tique. Cela devait être plus ingénieux, à coup sûr, que profond. — Pendant son séjour à Nîmes, Tarde avait sans doute franchi les degrés

 

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inférieurs de la hiérarchie ecclésiastique; car, parmi les personnes qu'il dit y avoir connues intimement, il nomme surtout des chanoines et l'évêque. Il ne nous dit pas à quelle occasion il entreprit son voyage à Rome de 1593. Peu nous importe; nous pouvons être certains qu'il y allait surtout pour satisfaire sa passion de nouveaux spectacles et de connaissances nouvelles. Ce voyage dura 5 mois et demi, du 3 mai au 19 octobre; et du 27 mai au 27 septembre, pendant quatre mois entiers, notre touriste séjourna à Rome même. C'est sans doute à la faveur de ce long séjour qu'il a eu l'heureuse fortune de lier amitié avec l'un des plus grands mathématiciens de l'époque, le P. Christophorus Clavius, de Bamberg, jésuite. A la vérité, dans la première partie de sa Relation, dont il ne nous reste qu'une copie, probablement écourtée, de la main de Leydet, il n'en est point parlé; mais dans la seconde partie relative au voyage de 1614, Tarde nous dit avoir « autrefois fort privément cogneu » ce savant éminent. Or, où pouvait-il avoir fait sa connaissance, si ce n'est à Rome, où Clavius avait été envoyé dès 1581 par ordre de ses supérieurs, et d'où il semble, d'après Moréri, ne s'être jamais éloigné jusqu'à sa mort en 1612? Le hasard ne pouvait, certes, mieux servir un apprenti géomètre qu'en lui faisant rencontrer « l'Euclide du XVIe siècle », l'un des auteurs principaux de la réforme grégorienne du calendrier, et, sinon le plus inventif, du moins le meilleur professeur de mathématiques qu'il y eût alors. D'après de Thou (10) voici quel était le jugement de Viète sur ce rival, qu'il aimait si peu: « Il disait que Clavius était très-propre à expliquer les principes des mathématiques et à faire entendre avec clarté ce que les auteurs avaient inventé et écrit en différents traités avec beaucoup d'obscurité. » On doit, je pense, attribuer en partie à l'autorité d'un pareil exemple la brièveté lucide, la déduction nette, qui caractérisent les écrits scientifiques de Tarde parvenus jusqu'à nous et dont le reflet s'imprime aussi à ses ouvrages historiques. Plus tard, en outre, l'inspiration du clair génie de Galilée a dû le fortifier dans le même sens. En vérité, apprendre la géométrie à Rome auprès de Clavius, puis l'astro­nomie à Florence dans le cabinet de Galilée, c'était un rare bonheur; et il eût été malaisé de mieux choisir ses maîtres.

Mais les sciences exactes, à ce qu'il nous semble, n'étaient à cette date que l'objet secondaire de sa curiosité. Il se montre surtout sensible aux chefs-d'œuvre ou aux belles ruines du passé. Il parle en homme de goût, je ne veux pas dire en connaisseur, de peinture et de sculpture; il s'intéresse en archéologue à tout ce qu'il voit. A cet égard, le voyage de 1593 contraste assez avec celui de 1614. Dans celui-ci même, il est vrai, le côté artistique et archéologique des choses n'est pas négligé; notre voyageur y paraît tou­jours très-friand d'objets d'art ainsi que de médailles; la petite phrase suivante, où se résume son enthousiasme pour la cité Florentine, le montre

 

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assez: « Ceux-là ne se trompent pas qui, nommant les villes d'Italie et don­nant à chacune son épithète, disent Fiorenza la bella (11). » Ce jugement som­maire résume bien, je crois, l'impression de tout artiste qui vient de traver­ser l'Italie. Mais, avant tout, dans ce second voyage, se révèle un esprit qui a passé fleur et qui, venant de mordre au fruit vert des sciences, en a les dents agacées. Tandis que, en 1593, ce qui le passionne à Florence, ce sont les merveilleux jardins du Pratolino, en 1614, il ne s'y étend que sur ses visites à Galilée; et, à Rome, il passe son temps, en 1593, avec le grand antiquaire Fulvio Ursino, en 1614, avec l'astronome Griambergerius. S'il s'occupe d'archéologie, toujours à cette dernière date, ce n'est plus en ama­teur dilettante, c'est en érudit qui s'est spécialisé, en modeste ouvrier de la science. Il ne s'agit plus d'archéologie romaine ou grecque, mais bien sarladaise. Par exemple, à Avignon, où il passe, il demande et obtient la faveur de faire des recherches dans les archives pontificales, « pour bien dresser l'ordre et suite des évêques de Sarlat, et sçavoir le temps qu'ils ont esté pourvus et tenu le siège » pendant qu'Avignon était la résidence des Papes.

 

III

 

Mais n'anticipons pas. Quelques mois à peine après le retour de Tarde à Avignon en octobre 1593, nous le trouvons à Sarlat. Comment et pourquoi y était-il revenu? Nous l'ignorons. Puisqu'en 1594 il dit avoir séjourné encore à Nîmes, et que le 30 août de cette même année, nous le voyons à Saint-Cyprien sur les bords de la Dordogne, il est probable qu'il est arrivé sur le sol natal vers le milieu de l'an. S'il avait tenu à s'écarter des factions qui désolaient sa patrie, il aurait pu attendre quelque temps encore. A cette date, Sarlat, ligueur dans l'âme, suivant les ardeurs de son tempérament excessif et radical en tout temps, mais toujours généreux, n'avait pas désarmé, ou venait de désarmer à peine; car c'est, suivant son chroniqueur, la dernière ville de la province qui ait accepté la trêve ou l'accalmie sur­venue alors par suite de l'abjuration du roi! Quel moment pour rentrer

 

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chez soi! Un pays dévasté, ensanglanté, une anarchie et une misère sans nom, et, pour couronner dignement les guerres religieuses, la guerre so­ciale. En 1594 précisément, éclatait la révolte des Croquants, dont la gravité, vraie peut-être, ne pouvait être appréciée des contemporains. Tarde l'a peinte vivement, mais non sans un demi-sourire. « Ez moys ci d'apvril, may et juin, la disette fut grande en Périgord. Le quarton de froment se vendit cinq livres. Ceste cherté provenait du peu de montre que faisoit la prochaine récolte à cause que les croquants, s'estant amusés l'année précédente à leurs assemblées et à rouller de lieu à l'autre avec leurs enseignes et tambours, n'avoient pas semé les terres. Plusieurs d'entre eux, qui avoient vendu le soc et la hache pour achepter des armes, sont contraintz de revendre ces armes pour avoir du pain. Toutesfois, après avoir recueilli un peu de bled, ils firent bruire le tambour comme auparavant... » — Mais qu'était-ce pour nos pères que le soulèvement de quelques bandes de braillards, de pillards, de meurtriers même, après les convulsions qu'ils venaient de ressentir? Cela ne les empêchait pas, en 1594, de goûter une paix relative.

C'est alors que Jean Tarde, âgé de 32 ou 33 ans, fut choisi par l'évêque de Sarlat pour une mission des plus importantes. Indépendamment de la capacité qu'on devait lui reconnaître déjà, je suis disposé à penser qu'une sympathie naturelle et une grande concordance de vues entre ce prélat et lui expliquent cette désignation. Louis de Salignac « estoit savant et disert et de fort douce conversation », dit notre chroniqueur qui le loue en des termes où l'on sent une affection reconnaissante. Député aux Etals de Blois pour le Périgord en 1588, orateur applaudi en diverses assemblées du clergé, plus tard membre du conseil privé du roi, il jouissait d'un grand crédit, et me parait avoir dû en user en faveur de Tarde. Bien qu'il soit mort en 1598, peut-être est-ce sur sa recommandation, en partie du moins, que celui-ci a été nommé en 1599 aumônier ordinaire de Henri IV. Quoi qu'il en soit, en 1594, au lever de la nouvelle dynastie, Louis de Salignac, « désireux, dit Tarde, de sçavoir l’estât de son troupeau après une si longue continuation de troubles et apprendre en quelles églizes le service estoit faict et quelles estoient abandonnées, m'envoya faire la visite de son diocèze avec un promoteur pour requérir et un greffier pour retenir procès-verbal et avoir par ce moyen une sommaire apprise de son diocèze. Ce sage prélat voyant que toute la province vivoit soubz le calme et abri de la trêve, se vouloit servir du temps pour retirer le débris de la religion et réparer les bresches causées par les malheurs passés. » A cette époque, Jean Tarde était déjà chargé d'une cure et même investi d'un canonicat. Voici les qualifications qu'il se donne dans le procès-verbal de sa visite de l'église de Saint-Cyprien, le 30 août 1594; « De l'authorité de Mgr l'évesque de Sarlat, nous, Jean Tarde, docteur en droits, chanoine de l'église collégiale de Montpazier, curé de St Cernin de l'Herm, vicaire général de Mgr... de Sarlat, suivant le pouvoir

 

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à nous donné, etc. (12) ». (Bibl. Nat. Fonds Périgord, XII, 354.) Le spectacle qui s'offrit alors à ses yeux était bien propre à confirmer, à sceller définitivement le jugement imprimé dès le berceau en ce ferme esprit, en ce conservateur novateur, sur les avantages des guerres civiles. « Nous trouvasmes, dit-il, les esglizes de la terre de Lauzun, Biron et Baynac en leur entier, et des autres jusqu'à dix ou douze pour le plus. Mais pour tout le reste elles estoient ou razées jusqu'au fondement ou à demi ruinées ou sans autelz ni portes, et remplies de ronces et buissons; les bénéfices jouys par la noblesse (13), la discipline ecclésiastique entièrement estaincte, les prestres grandement ignorants et vitieux (14), et néanmoins trouvasmes un peuple qui s'étoit conservé en la religion catholique et qui demandoit avec soupirs et larmes des pasteurs pour vivre dans la religion de leurs pères. » C'est précisément l'inverse, on le voit, d'autres époques, où, malgré la bonne tenue du clergé, la foi traditionnelle se retire des masses et se réfugie plus vo­lontiers dans les classes supérieures. — Comme rien n'est plus monotone que les bouleversements, et n'est moins original que leur pittoresque, ce tableau, complété par ses souvenirs, lui a certainement servi à comprendre plus tard, comme historien, le misérable état de sa province pendant la guerre de Cent Ans. Le goût de l'histoire et son intelligence lui venaient donc en même temps. Quand il fait le récit de temps troublés, comme on sent bien, çà et là, à quelque trait concis et fort, l'homme qui les a traversés, vus de près et en détail! Il a percé leur surface et aperçu les passions égoïstes qui s'agitent sous les beaux programmes déployés; il a compris quel est le pire de leurs maux, l'incertitude, résultat de la palino­die intéressée. « Ce temps estoit grandement déplorable, dit-il en parlant de la lutte contre les Anglais; on n'ozoit se fier à personne, ne sachant qui estoit de tel ou tel parti. On changeoit du soir au matin de parti, pourvu qu'il y eust quelque chose à butiner. » A rapprocher de la phrase incidente ci-dessus sur les bénéfices jouis par la noblesse. A rapprocher aussi de cette réflexion sur la prise de Sarlat par Vivant en 1574. « C'est ainsi, est-il dit, que Sarlat est despouillé et faict esclave, et mis es mains, non des Turcs, des Arabes ou autre nation étrangère, mais de ses propres voisins, parents et alliés, qui ont changé de religion pour, soubz ce prétexte, enlever, piller et ravir le bien de leurs compatriotes. » Les mêmes fléaux amènent les

 

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mêmes peintures. Quand le chroniqueur écrit que, en 1441, « le château de Montfort se trouva abandonné, tout le monde ayant quitté à cause de la guerre et peste », et que, en 1434, « les habitants de Temniac et de Carlux avoient pris la résolution de quitter le pays pour passer en Espagne, il a dû penser à son temps où, en 1563, les armées qui avoient ravagé le Périgord l'an 1562 laissèrent, comme c'est la coustume, la famine et la peste en toute la province », et où « à Sarlat tous les habitants quittèrent la ville, sauf un consul et quelques chirurgiens ».

Cette triste tournée quasi-pastorale de 1294, qui suggéra à Tarde l'idée de réparer le mal des archives détruites et d'écrire l'histoire de son pays, le détermina aussi à se faire géographe. « En visitant ainsi ce diocèze, je fis la carte et description géographique d'icelluy pour faire voir dans ce tableau au dict sieur évesque et ses successeurs le champ qu'ils sont obligés de cultiver, laquelle fut gravée et imprimée en taille dolce et peinte en grand volume, sur un pan de la salle épiscopale ». En grattant les murs blanchis à la chaux de cette salle épiscopale, aujourd'hui salle de concert, après avoir été salle d'audience et club, on retrouverait peut-être les restes de cette vénérable peinture, pauvre aïeule, je l'avoue, mais aïeule enfin de la carte de l'état-major. — Cette carte du diocèse de Sarlat a été réimprimée, je ne sais combien de fois, moyennant un simple changement de décor. Dans l'une de ces éditions, de la fin du XVIIe siècle probablement, ou des premières années du XVIIIe, le cartouche est encadré d'amours tout nus déroulant voluptueusement un bandeau sur le nom du vieux chanoine théologal.

Vingt ans s'écoulent de 1594 à 1614, qui sont la période la plus obscure de la vie de Tarde. Sa réputation grandissait assurément; le titre d'aumô­nier du roi, dont il fut honoré en 1599, ne permet pas d'en douter (15).

C'est à cette époque qu'il a dressé ses diverses cartes, travail fatigant qui exige l'activité physique de la jeunesse ou de l'âge mûr. La date de leur impression est certainement bien postérieure à celle de leur exécution. Nous en sommes sûrs pour celles du Sarladais et du Quercy. Cette dernière « Description du pais de Quercy, à Joanne de Tarde... delineata »... avec un joli plan de Cahors dans un coin, n'a été imprimée qu'en 1626, à notre con­naissance cependant lui-même dit, dans sa chronique, l'avoir dressée

 

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en 1606, suivant « commission expresse » de Mgr de Popian (16). En ce long séjour qu'il fit alors au pays quercinois, Tarde noua des relations dura­bles avec divers personnages, avec l'évêque d'abord, et sut inspirer, là comme ailleurs, des sentiments singulièrement vifs d'affectueuse admiration, qui, par leur exagération même, attestent le caractère sympathique de sa nature. Il avait connu alors sans doute ce chanoine Oronce, qui, 15 ans après, lui écrivait cette lettre conservée par hasard : « Monsieur, j'oublieray plus tôt ma main droicte que je puisse ne penser au souvenir de vous et de vos ingénieuses conceptions et inventions... conformes à vostre esprit plain de paisible action... C'est mon regret de le voir circonscrit en cette petite ville qui vous tient, etc. »

Les questions archéologiques le passionnaient aussi pendant la même période. La preuve en est, par exemple, qu'il profita de son long passage en Quercy pour rechercher l'emplacement d'Uxellodunum. On sait que cette question a été des plus débattues parmi les archéologues. En archéo­logie comme en astronomie, notre auteur avait le flair des problèmes qui divisent le plus. Ici il n'est pas tombé sur la solution vraie; mais celle qu'il a adoptée, l'identité supposée d'Uxellodunum et de Capdenac, a rallié des savants tels que Champollion-Figeac et Malte-Brun, comme le remarque M. Dujarric-Descombes, et elle a paru la plus satisfaisante jus­qu'aux découvertes faites au Puy d'Yssolu en 1867. — En revanche, sur la question non moins agitée des dolmens, la justesse de son coup d'oeil l'a bien servi. « Dans une assez longue dissertation à ce sujet, au début de ses chroniques, il se prononce contre les hypothèses les plus accréditées de son temps et que la science contemporaine a seule définitivement écartées. Les dolmens, affirme-t-il avec raison, n'ont jamais été des autels; ils ont été des tombeaux de chefs renommés. Et, à l'appui de sa thèse, il invoque les mêmes faits qui ont paru probants aux érudits. M. de Roumejoux, frappé de la sagacité dont Tarde avait fait preuve dans cette explication des pierres levées, a relevé, dans la séance de la Société archéologique du Périgord, du 3 août 1881, la coïncidence de la solution proposée par notre auteur et de celle qui est maintenant adoptée. » (Dujarric-Descombes.)

L'écrivain que je viens de citer conjecture ensuite que le projet formé par Tarde d'écrire l'histoire du diocèse de Sarlat se rattachait à un plus vaste

 

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programme du même genre embrassant à la fois le Périgord et le Quercy. L'avocat Jean de la Croix, en ce qui concerne le diocèse de Cahors, et le P. Dupuy, en ce qui concerne Périgueux, s'en seraient partagé avec lui l'exécution. Rien de plus vraisemblable que cette hypothèse; et il me semble permis d'ajouter que l'inspirateur du plan commun a pu être notre auteur. Le P. Dupuy, qui n'était point connu avant son Estat de l'E­glise du Périgord, habitait Sarlat comme gardien du couvent des Récollets, et, quand son ouvrage parut en 1629, la première des approbations de doc­teurs placées en tête est celle de Tarde. A quelle date ont-ils commencé l'un et l'autre leurs recherches? Dès le début du nouveau siècle assurément. Elles ont exigé « beaucoup de temps et de travail », nous dit notre chanoine. Or, nous voyons que, dès 1616, au moins, on attendait impatiemment la publi­cation de ses écrits historiques: « Historiam episcoporum Sarlatensis ecclesiæ exspectamus à Joanne Tarde canonico theologo dictas ecclesiæ », lisons-nous dans un vieux livre intitulé: Archiepiscoporum et episcoporum Galliæ chronologica historia, publié en 1621, mais écrit en 1616, comme il est dit dans le texte même. L'auteur, Jean Chenu, avocat de Paris, a résidé à Périgueux; dans son chapitre relatif au diocèse de cette ville, il se loue de l'évêque régnant, qui lui a ouvert ses archives. Le chapitre relatif aux évêques de Sarlat, d'où nous extrayons le passage ci-dessus, est d'une brièveté et d'une sécheresse remarquables.

Rien n'a moins lieu d'étonner, à l'heure actuelle, que la composition d'une carte ou une recherche historique dans des archives. Mais il faut se garder de croire que cette fièvre de géographie et d'érudition dont nos contem­porains sont dévorés, ait été fréquente à la fin du XVIe siècle. Le monde savant commençait alors à faire ses premiers pas dans cette double voie qu'il était réservé à notre âge d'élargir et de prolonger si merveilleusement. Le mérite peut-être inconscient de notre auteur a été de s'orienter ici, comme en astronomie, dans le sens de l'avenir. Le titre de Chronique donné par lui à son histoire du Sarladais, pourrait induire en erreur: ce n'est pas en chroniqueur proprement dit, c'est-à-dire en annaliste ignorant du passé et narrant le présent au jour le jour, c'est plutôt en érudit fouillant les bibliothèques, déchiffrant les manuscrits, soucieux de préciser des faits et des dates, et non d'arrondir des phrases, qu'il a écrit ce livre, extrait de documents depuis lors en partie détruits. Si l'on se rappelle que « dans la seconde partie du XVIe siècle seulement la curiosité historique s'éveilla en France (17) », que les premiers essais d'histoire nationale publiés à cette époque sont des ouvrages de polémique religieuse ou des récits littéraires d'humanistes égarés par l'imitation de Tite-Live (18), et qu'enfin les premiers grands pionniers de l'érudition française, ou presque tous, les Baluze, les du

 

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Cange, sont postérieurs, par la date de leurs travaux, à la mort de notre auteur (19), on se fera une juste idée du degré d'initiative et d'indépen­dance d'esprit que supposait son entreprise. L'érudition, qui est devenue un fleuve immense, était de son temps un tout petit ruisseau coulant à peine: il n'a pu s'y baigner que bien imparfaitement, mais il s'y est baigné l'un des premiers.

 

IV

 

En somme, c'est le géographe et l'érudit pieux, c'est l'historien plus que le savant, qui se développe en Tarde dans les quinze ou vingt années qui ont précédé 1614. Nous pouvons nous le représenter aisément durant cette période, soit errant de ruine en ruine dans le pays le plus pittoresque, soit rédigeant ses notes dans sa petite maison de la « Cour des chanoines », au bruit continu de l'antique fontaine qui, avec les chants d'église, animait seule ce lieu claustral. Cette cour, qui n'a pas encore tout à fait perdu son air de cloître, conservait alors avec intégrité ce timbre d'ori­gine. Car on n'était pas loin du temps où le chapitre, composé de chanoines réguliers jusqu'en 1561, avait été sécularisé. Emancipés malgré eux peut-être, du matin au soir, ces religieux ont dû entretenir longtemps encore avec un soin pieux les liens ou l'esprit de l'ancienne discipline, la règle du silence et du travail. Je lis que Gaspard de Longueval mourut en 1609 « le dernier des anciens réguliers ». Comme il faisait bon s'occuper d'archéologie dans ce calme et muet séjour! Aussi, sans son second voyage à Rome, il est fort probable que Jean Tarde eût continué à creuser son sillon dans ce même champ jusqu'à la fin de sa vie; et ce ne serait pas un malheur pour nous. Mais cet événement allait donner un tout autre cours aux années qui lui restaient à vivre encore. Une singulière fantaisie épiscopale est très vraisemblablement l'occasion de cette brusque déviation imprimée à sa curiosité scientifique. Pourquoi allait-il à Rome? Pour accompagner son évêque. Et qu'allait y faire celui-ci? Bien que Tarde évite de nous le dire dans sa Relation, il est aisé de le deviner. Ce n'était pas seulement une visite de bienséance ad limina apostolorum. Louis de Salignac, nommé évêque de Sarlat en 1602, était le successeur et le neveu, mais non, semble-t-il, le continuateur intellectuel de l'éminent prélat dont il avait reçu le

 

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nom en héritage plus que les lumières et la haute modération. N'eut-il pas la faiblesse, en 1613, de laisser les consuls, sous je ne sais quel prétexte, expulser ignominieusement les Cordeliers de leur couvent, pour y loger les Récollets? Les religieux dépossédés firent appel à Bordeaux, et, par arrêt du Parlement en date du 9 juillet 1614, ils furent réintégrés dans leurs immeubles. Quel bel aliment pour les conversations et les discordes sarladaises! C'est au lendemain de cet arrêt qu'on voit l'évêque se rendre auprès de la cour romaine, accompagné de Tarde, qui garde, dans sa Relation, le plus complet silence sur ce qu'ils y ont dit et fait. Bien que celui-ci ait blâmé dans sa chronique la conduite épiscopale, le choix de ce compagnon de voyage s'explique assez par la connaissance qu'il avait déjà de l'Italie, ses goûts studieux et l'ancienneté des liens qui l'unissaient à la famille de Salignac. Mais je croirais surtout que le désir de voir Galilée, dont il avait lu à Bordeaux, nous dit-il, — sans doute auprès de son docte ami Robert de Balfour, — le Sidereus Nuntius, a été son mobile déterminant. Ce livre, publié en 1611, a été la révélation de nouveaux continents cé­lestes, pour ainsi dire, et a fait de Galilée, aux yeux de ses contemporains, une sorte de Christophe Colomb astronomique (20). En passant à Florence, Tarde alla lui rendre visite et apprit de sa bouche, suivant le précieux récit qu'il nous a laissé, les merveilles que le télescope venait de lui révéler: les satellites de Jupiter baptisés par lui « Astres de Médicis », les phases de Vénus qui ajoutaient une seconde lune au ciel, les taches du soleil! Par cette pullulation d'astres ou de phénomènes imprévus, les dimensions du firmament semblaient s'accroître et ouvrir à l'esprit chercheur des perspectives infi­nies, comme l'apparition d'îles multiples et de mondes vierges, aux yeux des navigateurs du siècle précédent, avait paru agrandir la terre (21). Il y avait là assurément de quoi provoquer une hallucination spéciale, qu'on pourrait appeler stellaire, dont Tarde allait être frappé pour des années, et à laquelle son grand interlocuteur lui-même n'a pu se soustraire entière­ment. Parmi ces astres, en effet, dont celui-ci se vantait d'avoir enrichi le ciel, plusieurs étaient imaginaires aussi, non moins que les Borbonia Sidéra de bientôt. Il disait avoir vu « deux petites estoiles contigues à Saturne, qui ne l'abandonnoient jamais et ne s'éloignoient pas de luy plus que une mi­nute, tellement que ce planette sembloit composé de trois estoiles con­jointes ensemble. » Il est bien démontré que c'était là une pure illusion d'optique, presque inévitable, il est vrai, et produite par l'anneau de

 

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Saturne découvert ultérieurement. Si un tel homme s'est trompé de la sorte, quelle erreur du même genre, chez les savants du même temps, n'est excu­sable (22)? Hâtons-nous d'ajouter que, dans cette conversation avec le chanoine sarladais, éclate la pénétration de Galilée, ainsi que sa noble hospitalité d'esprit.

Il est malade (23) et ne peut conduire son hôte à sa maison de campagne où son télescope est installé, mais il promet de lui envoyer à Rome quelques-uns de ses meilleurs verres et lui remet son opuscule sur les taches solaires. Il répond à toutes ses questions, et, à sa seconde visite, le 14 novembre, en présence de l'évêque de Sarlat cette fois, il déclare croire fermement que « la terre se meut et fait le tour entier en 24 heures et que au ciel n'y a aultre mou­vement que le mouvement propre et nul mouvement de rapidité (c'est-à-dire de rotation de toute la voûte céleste autour de la terre) ». Cette conviction devint dès ce jour celle de Tarde, qui ne l'abandonna jamais.

« Mais laissons celui-ci raconter lui-même ses visites: Le mardy xi, jour de saint Martin, sommes arrivés à Florence. Le mercredi au matin, je vis le seigneur Galileus Galilei, philosophe et astrologue très-fameux, lequel je trouvay dans sa maison et dans son lit à cause de quelque indisposition. Je lui représentay que sa réputation avoit passé les Alpes, traversé la France et estoit parvenue jusques à la mer Océane. Que à Bordeaux nous avions vu son Sidereus Nuntius qui nous avoit apporté la nouvelle de ces nouveaux cieux et nouvelles planettes; que j'avois creu qu'il ne s'estoit pas arresté à ces observations, mais que il en auroit faict d'autres à suite de celles-là. Que, allant à Rome, je n'avois voulu passer si près de luy sans avoir l'honneur de le voir et l'entretenir sur ces nouveaux phénomènes. — Par sa réponse, après les paroles de compliment, il me dict que, quant aux quatre planettes qui accompaignent Jupiter, appelées Sidéra Medicea par son Sidereus Nuntius, elles estoint vrayment estoiles et perpétuelles. Qu'il avoit observé fort exactement leurs mouvements et périodes, et mesmes y avoit dressé des éphémérides pour le temps à venir, lesquelles il me fit voir. Que, depuys, il avoit remarqué deux petites estoiles contigues à Saturne qui ne l'abandonnoint jamais et ne s'éloignoint pas de luy plus que une minute, tellement que ce planette sembloit composé de trois estoiles conjoinctes ensemble et disposées en ligne droite, parallèle à l'équinoxial en ceste sorte oOo, celle du milieu excédant en grandeur les deux aultres, lesquelles du commencement il avoit creu ne faire que un mesme corps, mais

 

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quelque temps après il avoit vu celle du milieu toute seule et avoit demeuré estonné, ne sachant qu'estoint devenues les aultres ou si elles s'estoint anéanties, ou si Saturne les avoit dévorées comme ses propres enfants, ou si ce avoit esté quelque illusion du cristal de la lunette qu'il appelle en un mot Télescope. Qu'il avoit aussi observé que Vénus change de face tout ainsi que la lune, ayant à notre aspect son renouvellement, accroissement, plè­nitude et diminution. Que, en sa conjonction avec le soleil, qui se faict en son apogée, et au-delà du soleil lorsqu'elle est directe, elle nous montre sa face ronde mais fort petite, et allant à son esloignement selon l'ordre des signes sa rondeur se diminue, et en sa plus grande distance vient en demi-cercle comme la lune au quarteron, et ce demi-cercle se diminue à mesure qu'elle s'aproche de son aultre conjonction qui se faict en rétrogradant et en son périgée; et lors on ne voit que un petit filet de sa lumière comme à la lune deux jours après sa conjonction. Mais cette faucille lumineuse monstre un corps dix fois plus grand que celluy qu'on a vu lorsqu'elle estoit en son auge. Ce qui montre évidemment que l'esphère de Vénus n'est pas inférieure au soleil et n'est pas concentrique avec la Terre, ains, selon l'avis des Pythagoriciens et de Copernicus, a son centre avec celluy du soleil et faict son mouvement à l'entour d'icelluy et non à l'entour de la Terre. (Me dict aussi qu'il y avoit des taches au soleil aussy vray que à la lune, lesquelles il avoit veues et observées, faict voir et observer à plusieurs prélatz et gens d'esprit à Rome et ailleurs; que ce n'estoint pas apparences seules ou illusions de la veue et du cristal, mais choses réèles; que le soleil, allant du Levant au Ponant, les emportoit quand etsoy, et néanmoins elles ne restoint pas d'avoir un mouvement propre et particulier, qui est circulaire sur la face du soleil, laquelle elles parcourent dans quatorze jours ou environ, descrivant sur icelle des lignes presque semblables à celles que font Vénus ou Mercure quand ils passent lors de leurs conjonctions entre le soleil et nous. Elles ne sont pas noires ni moins lucides que celles de la lune quand elle passe en opposition; n'ont pas seulement longueur et largeur, mais qu'elles sont espesses; que les défauts des parallaxes monstrent nécessairement qu'elles ne sont pas en l'air ou voisines de la Terre, et qu'il y a plusieurs arguments et démonstrations par lesquelles appert que, si elles ne sont pas contigues au soleil, elles en sont fort proches (24).) — Après tous ces discours, je l'interpellay sur les réfractions et moyen de former le cristal du télescope en telle sorte

 

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que les objets s'agrandissent et s'aprochent à telle proportion qu'on veut. A cela il me respondit que ceste science n'estoit pas encore bien cogneue; qu'il ne sçavoit pas que personne l'eût traicté autres que ceux qui traitent la perspective, si ce n'est Joannes Keplerus, matématicien de l'Empereur, qui en a faict un livre exprès, mais si obscur qu'il semble que l'autheur mesme ne s'est pas entendu. De tout ce discours je fis profit seulement de deux termes qui sont important en l'affaire: le premier, que tant plus le cristal convexe prend une portion d'un plus grand cercle et le concave d'un plus petit, tant plus on voit loin. L'autre, que le canon du télescope pour voir les estoiles n'est pas long plus de deux pieds; mais, pour voir les objets qui nous sont fort proches et que nous ne pouvons voir à cause de leur petitesse, il faut que le canon aye deux ou trois brasses de longueur. Avec ce long canon il me dict avoir vu des mouches qui paroissoient grandes comme un agneau et avoit apprins qu'elles sont toutes couvertes de poils et ont des ongles fort pointues, par le moyen desquelles elles se soustiennent et cheminent sur le verre, quoique pandues à plomb, mettant la pointe de leur ongle dans les pores du verre.— Sur la fin de ce discours je le priay de me monstrer des télescopes pour voir les dimensions tant du cristal que des canons. A quoi il me fîct response avoir le tout en une maison qu'il avoit aux champs à quelques milles de Florence, où il offroit de me mener tout aussi tost que sa disposition le permettroit et que le temps seroit beau et clair; et là il me feroit voir non seulement les instruments mais encore leurs effectz avec promesse de me faire présent d'un de ses meilleurs télescopes.... Le jeudy matin, Monsieur de Sarlat est allé voir le seigneur Galilei, où je l'ai accompaigné. Pendant ceste visite et conférence a esté discouru de plusieurs observations et remarques faictes au ciel par le moyen du télescope: et, entre autres choses, le seigneur Galilei nous a faict voir que la surface du corps lunaire est autant rabouteuse que celle de la terre; que, si elle estoit uniforme, bien unie et polie comme un miroir, elle n'en voyeroit pas les rayons du soleil vers la terre, ains qu'elle nous seroit invisible au ciel. Ce que il a monstre par l'exemple d'un peu d'eaue en poudre sur le pavé, qui ne réverbère la lumière du corps opposé que le long de la ligne de réflection qui faict l'angle égal à celui qu'on appelle incidentice, hors laquelle ligne on ne voit point de réflection. Il a aussi déclaré qu'il croyoit parfaitement que la terre se mouvoit et faisoit le tour entier en vingt quatre heures et que au ciel n'y avoit aultre mouvement que le mouvement propre et nul mouvement de rapidité.... Le (samedy) matin, j'ay encore veu le seigneur Galilei et, en prenant congé de luy, il m'a promis de m'escripre à Rome, ensemble à Monsieur de Balfour, principal au collège de Guyenne à Bordeaux; et, de plus, m'a promis de m'envoyer le cristal d'un bon télescope, et m'envoyer le tout chez le seigneur Maturin Le Paintre, sollicitatore in Roma, à la Calata di monte Citorio, appresso il barbiero. » « (B.N. Ms. Fonds Périgord, CVI, folios 31 et 23.)

 

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II est à supposer que si notre auteur n'avait pas été reçu par Galilée avec des égards particuliers, il ne lui aurait pas fait trois visites consécutives. Mais le nombre et le rapprochement de ces entrevues montrent surtout à quel point de tels entretiens l'avaient frappé. Si l'on veut avoir une idée de l'in­fluence que le contact du génie exerce sur les intelligences qui l'approchent, il suffit de voir l'action décisive de l'illustre Florentin sur l'archéologue sarladais transformé brusquement en astronome. Mais en même temps l'exemple de l'un et de l'autre montre à quel point le versant de l'intelligence, la di­rection des forces de l'esprit, plus ou moins éminentes, dépend du fait d'une invention accidentelle. Car, assurément, sans la découverte fortuite du télescope, Galilée lui-même ne se serait point occupé d'astronomie avec passion. Il se serait borné à faire de la physique, par suite de la remarque, fortuite aussi, qui le frappa dans la cathédrale de Pise. Quoi qu'il en soit, l'enthousiasme de Tarde, loin de s'affaiblir à Rome où il se rendit après son départ de Florence, ne fit que s'y alimenter par ses longues et fréquentes visites au collège des Jésuites. Le P. Griambergerius, successeur de son ancien ami le célèbre Clavius (25) lui parla avec la plus vive admira­tion de celui que le tribunal de l'Inquisition devait faire admonester l'année suivante et condamner quelques années plus tard. « Le ciel, lui dit-il, semble estre conquis depuis que Galileus Galilei a le premier posé l'es­calade et en a rapporté la couronne murale. »

Cet enthousiasme s'exprime en termes chaleureux, trois semaines après, dans une lettre, dans un court billet de Tarde à Galilée, que nous avons eu le plaisir de voir retrouvé parmi les papiers de ce grand homme conservés à Florence (26). Il est probable que cette correspondance ne s'est pas arrètée là, mais il n'est pas resté trace, à nous connue, de la suite qu'elle a dû avoir (27). Quoi qu'il en soit, voici ce billet.

La suscription est en italien et le corps du billet en latin. La suscription porte: « Al molto illustre signore, il signore Galileo Galilei, nobil fiorentini, filosofo e matematico primario del serenissimo duca di Toscana,

« In Firenza. »

Le texte est ainsi conçu (28):

« Illustrissimo ac clarissimo viro, domino Galileo Galilei, rerum matematicarum peritissimo, Joannes Tarde, canonicus ecclesiæ Sarlatensis in Aquitania et earumdem matematicarum studiosus, S.

 

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Lætor et magni perpendo (clarissime vir) tanto munere à Deo Optimo Maximo me fuisse donatum ut initinere meo Italico dominationem tuam potui videre et per quosdam dies alloquiet ab eadem multa nova et præclara viva voce discere. Multis spero me narraturum humanitatem tuarn iugeniumque tuum de matematicis tam bene meritum. Quem Florentiæ dedisti libellum de maculis solis legi et perlegi Romæ maxima cum delectatione, et spero mecum in Galliam deportare ut ipsum dominus Robertus Balforeus videat et legat. Cæterum recordor tibi dixisse Florentiæ nos esse Romæ mansuros per duos menses; sed quia, ob aliquam causam, cogimur discedere, et re vera sumus discessuri circa finem hujus mensis decembris, volui te monitum esse quod si præfato domino Balforeo es responsurus illique missurus litteras, perspicillum, aut aliquid aliud, necesse est ut ante diem natalem, id est ante finem hujus mensis mittas. Si enim in principio januarii Romam appulerint, invenient nos iter arripuisse versus natale solum. Valetudinem tuam interim cura ut matematicarum studiosi te tuisque obser­ve vationibus et inventis diutius frui valeant.

Roma, die 6 decembris 1614.

Tuæ dominationis devotissimus.

Joannes Tarde,

canonicus theologus ecclesiæ cathedralis

Sarlati in Provincia Burdigalensi (29). »

 

« Dirigantur et subscribantur, siplacet, litteræ dominationis tuæ: Al signor Maturino Le Paintre sollicitatore in Roma, alla Calata di monte Citorio appresso il barbiere.

 

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Le verso porte cette mention en travers, écrite de la main de Galilée: « Joannes Tardeus, Canonicus Aquitanus. » Cette mention, ajoutée au fait même de la conservation de ce simple billet ainsi mis à part, montre bien que Galilée avait l'intention de répondre à son correspondant. Il n'est pas surprenant d'ailleurs que cette réponse ait été perdue, ainsi que les lettres ultérieures de Jean Tarde. Ce qui est étrange, c'est que celle-ci ait été sauvée de la destruction. Nous y voyons, par exemple, que Robert de Balfour, ce savant bordelais, dont Tarde était l'ami, correspondait avec Galilée. Il semble même que notre chanoine se soit présenté chez ce dernier, porteur d'une lettre de lui. Pourtant, le savant bibliothécaire de Florence, M. Carli, qui nous a découvert la lettre ci-dessus, et qui connaît son Galilée par cœur, pour avoir dépouillé page par page tous les manuscrits de son grand compatriote, n'y a rien trouvé qui concerne « Robertus Balforeus ». Sur notre demande, il a fait des recherches à cet égard, mais sans le moindre résultat. Dans l'Histoire du collège de Guyenne, par M. Gaullieur, il est parlé avan­tageusement de Balfour, professeur d'origine écossaise, qui devint princi­pal en 1602 et mourut en 1621. C'était « un mathématicien de talent, en même temps qu'un helléniste de premier ordre (30). » Une chaire de mathéma­tiques est créée tout exprès pour lui par la municipalité en 1591. Il est loué par Florimond de Rémond d'avoir fort bien gouverné « ce beau collège de Guyenne où non seulement notre jeunesse, mais aussi une bonne partie de celle de la France, s'élève et se nourrit ». Cette école, rivale et ennemie de celle des Jésuites, eut alors son heure de prospérité. Le gouvernement, soit de l'une, soit de l'autre, ne devait pas être facile: on y voit les élèves, en 1610, enlever de force, la nuit, une jeune fille, et aller en bande faire une orgie. Les écoliers d'alors n'étaient pas moins turbulents que leurs pères.

Ou je me trompe fort, ou Tarde, en proie à une de ces fermentations extra­ordinaires de curiosité scientifique, dont cette époque nous donne le spec­tacle, n'a pas dû se préoccuper beaucoup à Rome du différend des Cordeliers et des Récollets sarladais. Et si, par hasard, c'est quelque nouvel incident de ce conflit monacal qui a abrégé ses visites au P. Griambergerius beaucoup plus qu'au Vatican, je me persuade qu'il a dû maudire sans distinction les religieux belligérants. Son désir de suivre Galilée à l'assaut du ciel et de se livrer désormais presque exclusivement à ce labeur, fut redoublé sans doute quand il apprit au collège des Jésuites que les nouveautés astronomiques dont il s'émerveillait étaient déjà vulgarisées en Allemagne et en Italie, au point d'y être connues des derniers « mitrons ou barbiers » de ces nations. L'i­gnorance relative de la France à cet égard était navrante et un bon patriote devait avoir à cœur d'y mettre fin. « Le cœur se serre, dit Arago (An­nuaire du bureau des longitudes, 1844), lorsqu'en étudiant l'histoire des

 

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sciences, on voit un si magnifique mouvement intellectuel (la rénovation de l'astronomie au commencement du XVIIe siècle) s'opérer sans le secours de la France. » Or, parmi tous ces phénomènes surprenants qui venaient de lui poser d'irritants problèmes, le plus attachant, le plus fertile en points d'interrogation, lui parut être celui des taches solaires. Il ne se trompait pas, et la preuve en est qu'à l'heure actuelle encore aucune explication satisfai­sante de ces taches n'a été fournie (31). Dès 1614, presque toutes les hypothèses imaginables à leur sujet avaient été formulées, comme on le voit par la Relation de notre auteur. « J'apprins que les taches découvertes à l'astre du soleil mettoint beaucoup de gens en peine. Les uns pensoint que ce soit un ramas et assemblée de petites estoiles conglobées ensemble, peu esloignées du soleil qui vont et viennent à l'entour d'iceluy comme Venus et Mercure ou comme « Sidéra Medice » derrière Jupiter; les autres opinent que ce sont des cavités dans le corps solaire (32) ». D'autres enfin les prenaient pour des nuées. De toutes ces hypothèses, la plus vraisemblable à la date en question, vu l'im­perfection des instruments et la brièveté des observations d'alors, c'était à coup sûr la première. Elle s'était naturellement présentée tout d'abord au P. Scheiner qui, vers 1611, en même temps que Fabricius et Galilée, décou­vrait les taches. Le mérite de Tarde n'est donc point d'avoir imaginé cette conjecture, mais bien, ce qui est tout autrement important pour le progrès de la science, de s'être attaché obstinément à cette idée qu'il a faite sienne, d'en avoir détaillé, mis en relief toutes les difficultés non moins que toutes les vraisemblances, et surtout d'avoir entrepris, pour la contrôler, de longues et méthodiques observations prolongées pendant dix années consécutives, de 1615 à 1625 (33). Ces observations garderaient leur valeur, n'eussent-elles servi qu'à serrer de près une erreur complète. Une erreur suivie jusqu'au bout est bientôt expulsée, au grand profit de l'avenir. Au fond de cette théo­rie erronée d'ailleurs, il y avait peut-être, nous le verrrons, un germe de vérité inaperçue de son auteur.

 

V

 

C'est immédiatement après son retour de Rome (34), et probablement avec une lunette donnée par Galilée, que Jean Tarde se mit à observer les taches et à enregistrer ses constatations. Nous le savons par son témoignage et aussi

 

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par celui du chanoine de Gérard-Latour. « Je suis curieux, écrit celui-ci à Papebrock, le 14 avril 1663, de toutes ces choses (histoire, mathématiques, médailles...) comme ayant succédé aux curiosités de feu M. Tarde, chanoine théologal de nostre chapitre, qui estoit sçavant dans les mathématiques, comme l'on voit par ses ouvrages imprimés... et par les manuscrits qui res­tent, surtout celluy des observations qu'il nous a faictes des taches du soleil ou plutôt des planètes qui font leur cours autour du soleil, ez années 1615, 1616, 1617 (35)... » II me reste de ce manuscrit deux pages d'observations datées de juin 1615. D'autre part, j'en possède un autre, tenu dans le même ordre, qui commence en août 1619 (36) et se termine le 20 mars 1625. Il est probable que l'observateur s'est lassé à partir de cette date, car elle est suivie sur le manus­crit, de force pages préparées pour recevoir des enregistrements qui n'ont pas été faits. Cette préparation consistait en grands cercles tracés d'avance au compas, deux par page. Dans l'intérieur de chacun d'eux, le patient astronome figurait ensuite par de petits pâtés d'encre la forme, la dimension, les posi­tions successives, jour par jour, durant un mois environ, d'une même tache sur le disque solaire. On a des échantillons imprimés de ces figures dans les Astres de Borbon. Quelle ténacité investigatrice suppose une telle suite d'exa­mens fatigants, meurtriers pour la vue! Et comme on y sent bien cette soif amoureuse des choses célestes, cette passion sans nom qui a rendu Galilée aveugle, et qui faisait exprimer à Copernic, sur son lit de mort, l'amer regret — de n'avoir jamais vu Mercure! — Notons, il est vrai, que notre chanoine avait eu l'idée de prévenir la fatigue des yeux par d'utiles précautions dont l'exemple a été suivi: « Le plus ancien ouvrage à ma connaissance, dit Arago, où il soit fait mention d'un verre coloré interposé entre l'œil et l'oculaire de la lunette est de 1620 et intitulé Borbonia Sidera, par Jean Tarde, chanoine de la cathédrale de Sarlat. » (Annuaire du bureau des longitu­des, 1842. Ce passage est reproduit dans l’Astronomie populaire du même auteur, t. II, p. 124, 2me édition.) L'idée n'était pas sans valeur, puisque, si elle eût été mise en pratique par Galilée, elle lui aurait évité la cécité, ainsi qu'à bien d'autres. — Malgré tout, une telle énergie de persévérance est rare, et je crois pouvoir affirmer que jusqu'à notre siècle, nul autre recueil d'observations individuelles sur les taches solaires, si l'on excepte l'in-folio du P. Scheiner, n'a été à ce point prolongé et minutieux. Le climat pluvieux de la Guyenne, par malheur, secondait mal cette patience et brisait à

 

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chaque instant le fil de recherches dont la moindre interruption inopportune compromettait le résultat.

Elles n'ont pas été sans fruit pourtant. L'auteur, qui distingue soi­gneusement entre les faits. constatés par lui et l'interprétation qu'il leur donne, les a résumées en 20 observations générales, véritables lois empi­riques, formulées avec précision l'une après l'autre. Là est, à mon sens, la vraie valeur du livre, bien plus que dans la théorie élevée sur ces fondements. Parmi ces remarques ainsi étiquetées, il en est plusieurs certaine­ment qui ont été neuves en leur temps ou généralisées pour la première fois; mais, pour faire à Tarde la juste part d'honneur qui lui en revient et mesurer l'importance des constatations qui lui appartiennent, il faudrait à cet égard une érudition approfondie, jointe à une connaissance consommée de l'astronomie. Ces deux conditions sont rares, et j'avouerai sans modestie qu'elles me font défaut. Je lis pourtant dans un des ouvrages les plus récents et les plus estimés sur le soleil par l'astronome américain Young, que les taches « ont des mouvements propres (à chacune d'elles individuel­lement) en latitude et en longitude », et que « ce fait ne semble pas avoir été compris des premiers observateurs, bien qu'une remarque de Scheiner, à laquelle on avait fait peu attention, indique qu'il avait entrevu la vérité. » Or, ce fait que Scheiner aurait entrevu (37) (dans sa Rosa Ursina, publiée en 163o). Tarde l'a très nettement et bien antérieurement énoncé dans son observation XIII qu'il développe p. 48; et c'est un de ses principaux arguments, très-spécieux assurément, en faveur de son explication des taches par l'hypothèse d'astéroïdes indépendants circulant très-près du soleil et autour de lui. En formulant cette demande, dont il revendique la priorité, il l'oppose comme un respectueux démenti à Galilée. « Galileus Galilei, dit-il, en la seconde épistre à Marcus Valserus, dit que ces planètes qu'il appelle taches ont un mouvement commun et uniforme a et qu'elles procèdent par lignes parallèles, et de là conclud que le soleil se meut sur un centre et les emporte quant et soi. Mais nous, par des observations plus longues et plus exactes, avons trouvé qu'il y a divers mouvements entre elles, et de cette diversité colligeons que ce sont des planètes qui ont plusieurs et divers orbes, par lesquels ils (38) sont portés. Car, comme la lune marche

 

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d'un pas fort viste, Saturne d'un pas fort lent, Vénus et Mercure d:un pas médiocre, ainsi les planètes de Borbon ne marchent pas tous de mesme train, mais les uns plus viste que les autres. » — Au lieu de nommer Scheiner, M. Young aurait donc eu plus de raison, dans le passage ci-dessus, de nommer Tarde, qu'il cite d'ailleurs en un autre endroit, comme l'ont cité nombre d'astronomes qui ont écrit sur le soleil.

Cette indépendance, cette autonomie des taches, telle qu'on n'a pu encore avec exactitude mesurer la durée de la rotation du soleil sur lui-même, devait paraître, avouons-le, une terrible, une décisive réfutation de l'idée de Galilée sur l'inhérence des taches à la masse solaire (39). Tant qu'on regar­dait le soleil comme un corps solide, et non fluide, il n'y avait rien à répliquer. Il est vrai qu'en admettant la fluidité, établie de nos jours par le spectroscope seulement, de l'enveloppe lumineuse du soleil, on rend conciliable avec cette inhérence des taches leur indépendance relative. Mais ce genre d'inhérence n'est point celui que visait l'argumentation de notre auteur. Gardons-nous donc de prêter à ces anciens astronomes des erreurs grossières. Ils se trompaient bien moins qu'il ne semble à les lire super­ficiellement. Si les taches, par exemple, sont des cyclones solaires, comme le veut M. Faye, remarquons qu'un cyclone, terrestre ou solaire, n'importe, est chose indépendante, dans une certaine mesure, du globe qu'il parcourt, et présente un mouvement de révolution tout à fait comparable à l'orbite de satellites transitoires qui circuleraient autour de la terre ou du soleil. — Un terme de comparaison qui se présentait alors de lui-même, à propos de taches, était celui des taches de la lune, incontestables et incontestées, celles-là. Or, ces taches lunaires étaient sans mouvement propre, elles étaient constantes, elles n'étaient pas rondes (40), elles étaient loin d'être aussi noires; en somme, elles ne ressemblaient nullement aux phénomènes solaires qu'on appelait taches aussi. Comment la noirceur de celles-ci, par exemple, au milieu d'un foyer de lumière, n'aurait-elle pas été attribuée à l'interposilion de corps solides? Tarde compare ces ombres à celle que produisent sur le disque solaire les passages de Mercure ou de Vénus. Aquoi pouvait-il mieux les comparer? Vraiment, la pente de l'analogie ici était irrésistible.

Il est à remarquer pourtant que nulle observation authentique et sérieuse du passage de Mercure sur le soleil n'avait encore eu lieu à la date où nous sommes; car celle de 1607, que Kléper se vantait à tort d'avoir faite, est démontrée imaginaire. C'est le 7 novembre 1631 que, pour la première

 

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fois, ce phénomène fut aperçu d'une manière indiscutable par Gassendi. On voit, par les lettres de Joseph Gaultier, prieur de la Valette, compa­triote et ami du célèbre astronome, à quel point cette découverte fit évène­ment dans le monde savant d'alors, et notamment dans la pléiade scientifi­que, véritable signe du temps, qui se groupait à Aix autour de Peiresc, du grand Pereisc. —(C'est ce conseiller au Parlement d'Aix, magistrat d'espèce rare, que Bayle appelait « le procureur général des lettres et des sciences françaises », et dont Balzac disait qu'il n'avait pas eu besoin d'un Auguste pour être un Mécène. On connaît, du reste, les intéressantes publications de M. Tamisey de Larroque à son sujet.) Eh bien, quand le passage impa­tiemment attendu a été enfin observé, voici les premières réflexions qu'il a suggérées à Joseph Gaultier, qui s'occupait d'astronomie lui-même avec ardeur. Celui-ci ne revient pas de son étonnement. « Je pensais, écrit-il à Peiresc le 4 décembre 1631, qu'il (Mercure) fit la tache au soleil grandement noire pour estre un corps plus dense (41) et opaque que les macules célestes du soleil. Ce qui me fait doubter à présent que, sy ceste observation est vérita­blement de Mercure, il ne nous faille ratiociner autrement de ces macules solai­res et qu'il ne nous soit nécessaire d'approcher à l'opinion de nostre théologal de Sarlat qui les appelle Borbonia Sydera dans le volume qu'il en a dressé de ses observations; et,certainement ces macules estant si grandes et si noires et tant visibles, puisque mesme quelquefois se sont laissé voir sans lunettes, il est assés vraisemblable qu'elles ont un corps assez opaque et danse, car au­trement ne noirciroient pas davantage le soleil que Mercure, si tant est, comme j'ay dit, que ceste observation soit de luy (42)... »

Ces lignes montrent le degré de vraisemblance qui militait en faveur de l'hypothèse de Tarde en l'état de la science et des instruments d'alors, et qui tendait à ramener vers elle les esprits les moins disposés pour elle. Joseph Gaultier l'est si peu, on le voit, que, pour échapper à l'obligation d'accepter la théorie des taches planètes, il révoque en doute la réalité du passage de Mercure. Quelques jours après, il est vrai, son doute à cet égard est dissipé; mais je dois convenir que cela ne suffit point à lui faire adopter la théorie sarladaise. Il écrit d'Aix le 15 janvier 1632: « Je ne vous ai rien dit en ma précédente de ce bon père qui a mis en lumière ce beau livre des macules solaires. (Il s'agit ici, à n'en pas douter, de la Rosa Ursina de Scheiner.) Nos­tre chanoine théologal, en son livre sur icelles, qu'il intitule Sydera Borbonia dédié à nostre Roy régnant heureusement, bien qu'il soit homme, à mon peu de jugement, bien capable, n'a pas rempli son dit livre de tant de feuilles (l'ouvrage de Scheiner est un énorme in-folio), bien que de prou de doctrine. Il veut néanmoins que ces macules soient causées par des corps célestes qu'il appelle «Sydera», sur quoy néanmoins j'en attends de plus

 

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amples preuves que les siennes pour me le persuader. » On remarquera l'ex­pression deux fois répétée « nostre théologal ». Elle semble indiquer que Tarde a eu des relations personnelles avec la société d'Aix. Il a pu et même dû certainement traverser celle ville dans sa période de pérégrination méridionale (1591-1594) et y connaître Joseph Gaultier, à peu près du même âge que lui (né en 1564).

Revenons à son livre. Il y répond très-ingénieusement à l'objection, fort grave au reste, tirée du fait que certaines taches apparaissent parfois inopinément au milieu du champ solaire, d'autres fois s'évanouissent tout à coup. Il ne dissimule aucune difficulté et il a réponse à tout. Il ne pouvait deviner, bien entendu, ce qu'un demi siècle au moins d'observa­tions pouvait seul faire découvrir et ce qui a été démontré, en fait, de nos jours seulement, à savoir qu'il existe une variation périodique dans le nombre des taches, dont le maximum se produit à peu près tous les dix ans (43). J'ignore ce qu'il aurait répondu à cela, et surtout aux analyses spec­trales...

 

VI

 

En résumé, sa thèse s'appuyait sur des faits positifs, des plus probants en apparence. Dois-je maintenant ajouter qu'à toutes ces raisons de l'ordre le plus scientifique, se mêlait une considération quasi-mystique (une seule, chose bien remarquable pour l'époque!), je veux dire la faiblesse d'avoir voulu venger le soleil de « l'injure » qu'on lui a faite en le supposant taché, « comme si l'oeil du monde estoit malade d'une ophthalmie »? Certes, il y a loin de là aux extravagances où les savants du temps noyaient leurs plus pures conceptions. Le grand Kepler lui-même était tout autrement épris de chimères. Je ne parle pas de Morin, professeur de mathématiques — lisez d'astrologie judiciaire— au collège de France (voir Moréri), qui jusqu'à sa mort en 1656 combattit à outrance, avec les plus absurdes argu­ments, l' « erreur » des coperniciens; ni du P. Scheiner, déjà nommé, autre adversaire acharné, et non méprisable assurément, du mouvement de la terre; ni du P. Schyrle de Rheita, astronome renommé pourtant, mais visionnaire, qui, entre autres conjectures disait: « Si Jupiter a des habi­tants, ils doivent être plus grands et plus beaux que les habitants de la terre, dans la proportion des deux globes. » Noter que Jupiter est 1300 fois plus gros que la terre!

 

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Mais, au dix-neuvième siècle même, n'avons-nous pas vu Gœthe, le grand Goethe, dans sa théorie des couleurs, la plus fausse et la plus chère à son cœur de ses œuvres de science, se poser aussi en champion du soleil? La théorie de Newton, la vraie, qui considère les rayons colorés comme les éléments dont la lumière blanche est simplement la combinaison, révoltait cette âme d'artiste. Il disait fièrement à son secrétaire Eckermann (44): « J'ai vu la lumière dans toute sa pureté, dans toute sa vérité; c'était mon de­voir de lutter pour elle. Mes adversaires voulaient la ternir. Ils soutenaient ce principe: l'ombre fait partie de la lumière. Ils prétendent en effet que les couleurs (et les couleurs sont bien de l'ombre) sont la lumière elle-même... » Ce n'est pas que l'idée erronée de Gœthe fût sa propriété exclusive. Il en convient: « Ma théorie des couleurs, dit-il, n'est pas absolument une nou­veauté. Platon, Léonard de Vinci et d'autres excellents esprits ont en partie trouvé et dit tout ce que j'ai moi-même trouvé et dit; mais l'avoir retrouvé, redit, propagé, défendu, voilà mon mérite. » Propagé? Hélas! non. L'illus­tre poète n'a pas eu cette consolation. Il n'a convaincu personne, et il le sait bien. Son isolement sur ce point est si complet qu'il en est réduit à endoc­triner le bon, l'honnête Eckermann, pour compter un disciple au monde. Ce qui n'empêche pas qu'il eût volontiers donné Faust et toutes ses poésies pour son traité d'optique.

Notre chanoine au moins a été assez heureux pour voir se répandre au loin et même s'enraciner la foi en ses Sidéra Borbonia. Son livre a eu trois éditions, l'une latine en 1620, les deux autres françaises, en 1622 et 1627, cette dernière devenue extrêmement rare (45). Son hypothèse fait date encore dans l'histoire de l'astronomie et son nom y est attaché (46). Nous avons vu que le chanoine de Gérard-Latour, en 1663, y croyait toujours, non sans quel­ques doutes. Si Fontenelle, dans sa Pluralité des mondes, en 1686, refuse d'y croire, il en parle, lui l'esprit le plus net et le moins porté à s'abuser qu'il y ait jamais eu, comme d'une erreur dont on est à peine détrompé. Voici ce qu'il dit, avec sa préciosité habituelle, à propos des taches du soleil: « Comme on avait découvert, peu de temps auparavant, de nouvelles planètes... que tout le monde philosophique n'avait l'esprit rempli d'autre chose, et qu'enfin les nouvelles planètes s'étaient mises à la mode, on jugea aussitôt que ces taches en étaient, qu'elles avaient un mouvement autour du soleil, et qu'elles nous en cachaient nécessairement quelque partie, en tournant leur moitié obscure vers nous. Déjà les savants faisaient leur cour de ces prétendues planètes aux princes de l'Europe. Les uns leur donnaient le nom d'un prince, les autres d'un autre... »

 

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Ces savants, c'étaient Jean Tarde d'abord, et le P. Malapert ensuite (47). Les Astres de Bourbon avaient tant de succès que celui-ci n'avait pu résister au désir de se les approprier en les démarquant. Il avait fait hommage à la Maison d'Autriche du fruit de son larcin, sous le nom d'Astres Austriens. C'était la mode alors, pour parler comme Fontenelle, de donner aux astres, vrais ou faux, des monarques pour parrains. En 1645, huit nouveaux sa­tellites de Jupiter, imaginaires, ont été offerts par le P. Schyrle de Rheita à Urbain VIII et baptisés en conséquence astres Urbanoctaviens. On rempli­rait un firmament avec les constellations chimériques découvertes en ce temps-là; pseudo-cieux parmi lesquels celui de Tarde, on peut le dire, oc­cupe le rang le plus éminent. Pour revenir à Malapert, j'ai eu la curiosité de lire à la Bibliothèque nationale ses Austriaca Sidera, publiés en 1633, et dont le titre est visiblement inspiré par les Borbonia Sidera de notre auteur. Il dit n'avoir fait ses observations avec suite qu'à partir de 1617. Quoique très-postérieur à Jean Tarde, dont les observations remontent plus haut et dont l'ouvrage a été publié treize ans avant le sien, il se garde bien de le citer. Il l'imite pourtant, et par son titre, et par la manière dont ses observa­tions sont conduites; et d'ailleurs il ne se fait pas faute de citer nombre d'au­teurs, principalement le P. Scheiner et autres « Societatis nostræ ». La preuve, au reste, qu'il connaissait l'ouvrage de Tarde, c'est qu'il pose en principe et comme une vérité déjà démontrée, ce que celui-ci s'est imposé le labeur et a eu l'illusion spécieuse d'établir fort longuement, à savoir que les taches du soleil sont de vraies planètes. Malapert, lui, trouvant ces pla­nètes-là toutes faites dans le ciel, n'a que la peine de les y cueillir et d'en faire don à Philippe IV d'Autriche. « Je te les donne, lui dit-il, ces héliocy­cles, si toutefois, ajoute-t-il prudemment, la postérité me reconnaît quelques droits sur eux (si quid mihi in eos juris posteritas idcirco esse concedit). » Franchement, le procédé est un peu cavalier. Mais il était assez dans les mœurs scientifiques du temps.

Pour se consoler de ces plagiats d'outre-Rhin, Jean Tarde avait un dédom­magement de l'espèce la moins commune: l'admiration de ses compatrio­tes. Dans les vers qu'il leur a inspirés, on la sent chaleureuse et vraie, à travers l'emphase inséparable du genre. A la fin d'un de ses manuscrits, je lis les distiques suivants d'un avocat sarladais de ses amis, avec cet en-tête: « In landem domini Tardai, ecclesise Sarlatensis canonici et Sacræ Theologiæ professoris, necnon in pluribus aliis scientiis doctoris meritissimi, Petrus Formigerius,

 

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dominus de Beaupuy jurium doctor, apud Sarlatenses patronus causarum, et ejus amicus obsequmtissimus, hæc fecit, dedit dicavitque epigrammata. »

 

Sidera Borbonia agnosii, quæ nulla vetustas

Novit, Lodoïco visa sub imperio,

Tarde, nec abbatum Sarlati nomina tardas

Dicere, et acta tuis commemorare typis.

Sic revocas tumulo exstinctos, sic nescia fati

Mens sedet in tanto Sidere Borbonio (48). »

 

Je ne cite pas le reste de la pièce, où Tarde est de nouveau loué d'avoir donné « nova sidera cœlo ». On pourra la lire dans la notice de M. Dujarric-Descombes. Il y a au frontispice de la Chronique que nous publions une autre série de distiques; et toujours l'honneur d'avoir révélé les astres borboniens est cité comme le titre le plus éclatant de notre auteur. Il est probable que la découverte de la planète Neptune a valu moins de vers la­tins à M. Leverrier.

Ce n'est pas tout. L'édition latine des Borbonia Sidera débute par une vé­ritable débauche de distiques. Il y a cinq petites pièces de poésies coup sur coup, mais la plupart si mauvaises que je renonce à les citer toutes. La pre­mière, signée Gabriel de la Brousse, « sacræ theologiæ baccalaureus »,est l'explication, on ne peut plus obscure, de l'image du frontispice, qui représente la face du soleil toute couverte de taches, et saluée néanmoins par un élé­phant, un aigle et un serpent enroulé autour d'un obélisque. Suit un sixtain, « hexasticum », où il est fait un mauvais calembour sur le nom de Tarde, jeu de mots qui a eu du succès, car on l'a vu répété plus haut. A titre de variante, citons les ïambes suivants, de Paschal de la Brousse, « sacrée theologise doctor, ecclesias canoniese Sarlati canonicus, domini Tarde devinctissimus. »

Quisquis tenebris ingeni mersus jaces,

Lucis datorem Tardeum supplex adi.

Quid dubius hæres? num tibi lumen dabit,

Qui liberare sordibus solem potest ?

 

Traduction libre: « Qui que tu sois, si tu es plongé dans les ténèbres, va supplier Tarde de te guérir la vue. Pourquoi hésites-tu? Pourrait-il ne pas te rendre la lumière, lui qui a délivré le soleil de ses souillures? (49)»

 

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Enfin, la légende a fait suite à la poésie. «Nos anciens, dit Bouffanges (50), se souviennent encore de ce vieux dicton, lorsqu'on parlait d'un homme qui étonnait par les merveilles de son savoir: c'est le diable ou c'est Tarde. » On racontait, en effet, toujours d'après le même auteur, qu'un sa­vant s'étant fait fort de soutenir à Rome, envers et contre tous, une thèse « de omni rescibili », Tarde s'y était rendu au jour désigné, « son bréviaire sous le bras et un bâton à la main », avait relevé le défi et accablé son adver­saire au point de lui arracher cette exclamation: « es Tardus aut diabolus (51)». Il pourrait y avoir, dans cette anecdote, racontée autrement, un certain fond de vérité. Suivant M. Eugène de Monzie (Le Barreau d'autrefois, p. 111), « Tarde, ayant à plaider à Rome un procès ecclésiastique, réduisit son con­tradicteur à s'écrier, pour dernier argument, qu'il croyait avoir affaire au diable. Cette croyance est encore commune, dans la société romaine, à qui­conque se trouve dans un extrême embarras. » Le procès ecclésiastique dont il est ici question, ne serait-ce pas précisément la querelle de moines qui motiva le voyage de Tarde et de son évêque à Rome en 1614?

 

VII

 

Peut-être me reprochera-t-on de m'ètre étendu démesurément, dans ce qui précède, sur une hypothèse erronée, abandonnée, et d'avoir ajouté ainsi à l'emphase des versificateurs qui l'ont louée, l'exagération de mes dé­veloppements. Mais, en somme, qu'y a-t-il de plus instructif, dans les scien­ces, que leurs erreurs, c'est-à-dire que leur histoire? Combien d'idées nou­velles, de théories proclamées glorieuses, réputées lumineuses, qui ont constellé ou constellent encore le ciel de la philosophie, depuis le cartésianisme et l'hégélianisme jusqu'au spencérianisme peut-être, ne sont que des obscu­rités prises pour des profondeurs, des vides pris pour des solidités, des ta­ches saluées planètes! Ces constellations d'un jour, un petit agrandissement de la vue des faits les a allumées, un perfectionnement nouveau de la lunette de l'expérience les a éteintes ou les éteindra. Toute leur vérité a consisté dans leur à-propos, comme tout le mérite et toute l'importance de tant d'hommes illustres. Dans le firmament de l'histoire, que de Borbonia Sidéra!

Après tout, est-il définitivement démontré que les astres de Borbon sont un simple rêve? Eh bien, non. Si, à n'en pas douter, la plupart des taches

 

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sont des cavités ou des éruptions (on ne sait au juste) de la masse solaire, dans leur nombre peut fort bien se glisser quelque planète véritable indû­ment confondue avec elles. Le soupçon en est venu dès 1842 à M. Leverrier par l'étude de Mercure, la planète la plus rapprochée du soleil. Il a reconnu dans sa marche des anomalies qui, d'après les lois de Newton, décèlent des perturbations causées par le voisinage de corps situés entre le soleil et cet astre, qu'il s'agisse d'ailleurs d'un globe unique ou d'un anneau d'astéroïdes. Ce sont des anomalies analogues, remarquons-le, constatées dans l'orbite de Saturne, qui l'ont mis sur la trace de Neptune. Aussi, plein de foi dans sa méthode et les lois newtoniennes qui ont également fait leurs preuves, l'éminent astronome n'a pas hésité à affirmer, dans les der­nières années de sa vie, l'existence de planètes intra mercurielles (c'est leur nom consacré) qui circuleraient très-près du soleil, précisément dans la région des Sidéra Borbonia. Destinée vraiment singulière que celle de ces derniers! Ils dormaient ensevelis depuis plus de deux siècles; les voilà qui ont l'air de ressusciter moyennant transfiguration! Ce n'est pas moi qui fais ce rap­prochement; il s'est présenté de lui-même sous la plume d'un astronome distingué, à propos de la question, on ne peut plus agitée et brûlante, de ces fameuses planètes intra-mercurielles. » Qu'il me soit permis, dit M. Dallet à ce sujet (52), de rappeler ici un fait curieux: en 1620, le chanoine Tarde et un jésuite belge, Charles Malapert (M. Dallet se trompe; celui-ci, nous le savons, n'écrivait que treize ans après la date indiquée), supposèrent que les taches solaires étaient causées par le passage de petites planètes que le premier appela Borbonia Sidera et le second Austriaca Sidera. »

Maintenant, quelqu'une ou quelques-unes des planètes dont il s'agit ont-elles été effectivement vues? Beaucoup de savants ont cru les voir, notam­ment Lescarbault; mais en sont-ils bien sûrs? M. Leverrier, lui, tenait leurs observations pour certaines, « et il acquit cette conviction, qu'il exprima jusqu'à l'époque de sa mort, que l'existence d'une planète intra-mercurielle, an­noncée par la théorie, ne pouvait plus être révoquée en doute. » On s'est même empressé de l'appeler Vulcain: un nom divin substitué à un nom royal, voilà tout. Malheureusement, malgré ce baptême mythologique, de nouveaux doutes ont surgi. M. Young (53) est porté à nier Vulcain. M. Barré (54) ne le nie pas, mais tient pour plus vraisemblable un amas de corpus­cules autour du soleil. En résumé, rien de moins clair. — Pauvres astres de Borbon! seront-ils condamnés à rentrer pour la seconde fois dans le néant? Ce serait peut-être fâcheux pour notre chanoine, mais surtout, chose au­trement grave, pour Newton d'abord, dont les grandes lois se trouveraient ainsi légèrement infirmées.

 

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Au demeurant, la réalité de Vulcain ou de ses équivalents corpusculaires fût-elle établie, le mérite de notre chanoine en ceci se réduirait à une coïn­cidence curieuse. Il vaut mieux dire à son honneur qu'il s'est attaqué à un problème d'astronomie non résolu encore 250 ans après sa mort, et qu'il est bien excusable de s'être trompé en cherchant à le résoudre. Mais, avant tout, il convient de louer en lui ce qui est préférable à d'heureuses rencon­tres de détail, l'esprit scientifique (55), la fermeté et l'indépendance vraiment remarquable du jugement. Gassendi, qui mourut en 1655, n'a jamais osé se prononcer pour le mouvement de la terre, ni avouer son admira­tion pour Galilée (56). Ce n'était donc pas une médiocre hardiesse, de la part d'un chanoine professeur en théologie, en 1620, cinq ans après l'ad­monestation inquisitoriale infligée au grand Florentin, que de prendre ou­vertement parti pour Copernic, cet autre chanoine dont le livre avait été blâmé « donec corrigatur », et d'exprimer pour Galilée de l'enthousiasme. Il a raison de dire, on le voit (p. 24), qu'il est « plus enclin à suivre la vérité qu'à s'attacher aux opinions des particuliers ou aux erreurs populaires ». Il est vrai que, tout en parlant de l'astrologie judiciaire (p. 63) avec irrévé­rence, il semble révoquer en doute seulement (ce qui était déjà quelque chose de rare en ce temps d'astrologues) la valeur de celle pseudo-science (57). Mais comme sa pensée est transparente! Suivant lui, et son raisonnement n'est pas contestable, les Planètes de Borbon montrent que cette « espèce d'astrologie (58) » a été jusqu'à présent « vaine et frauduleuse », à moins qu'elle n'ait été simplement « fort imparfaite »; dans cette dernière hypothèse, il est possible, ajoute-t-il, que la connaissance des nouveaux astres lui fasse faire un « grand progrès ». C'est un dilemme; et la lecture de ce passage, d'ailleurs fort court, permet d'affirmer que la première branche avait toutes les sympathies de l'auteur, qui appelle ironiquement les astrologues « ces prophètes ».

On n'en saurait douter un moment, si l'on veut bien prendre la peine de lire cette belle page, que je ne puis m'empêcher de transcrire et qui termine la première partie des Astres de Borbon: « Les pythagoriciens, parlant de « la constitution du monde, mettoient le soleil immobile au centre de cet univers; à l'entour duquel se tournent, non seulement les astres, mais encore la terre. Toute la troupe des péripatéticiens s'oppose à cela, et y contredit opiniastrement, accusant d'impiété ceux qui disent que la terre, base et fondement du monde élémentaire (c'est-à-dire supportant les couches concentriques des éléments, qui la constituent) n'est pas stable, comme s'ils

 

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vouloient troubler le repos de la déïté terrestre. Mais, pour ce qu'il est permis à un chascun de philosopher, je ne doute point que plusieurs, fondés sur ces nouvelles apparences (sur les nouvelles découvertes dues au télescope) ne disent à l'avenir que l'opinion des pythagoriciens est la meilleure, et qu'elle mérite d'être remise en son premier crédit; que, comme les planètes de Borbon (59), Vénus et Mercure, voltigent à l'entour du soleil,à la face duquel ils causent si souvent des marques, et parfois se cachent derrière, et comme Jupiter est porté sur son ciel particulier (c'est-à-dire dans son orbite propre) avec quatre petits planètes qui toujours l'environnent, portés sur des orbes qui lui sont concentriques; de même il est raisonnable que le monde élémentaire (le globe terrestre) aye sa révolution dans la suprême région de l'air (dans l'éther) où il est soustenu par sa propre pesanteur, avec la Lune, sa perpétuelle compagne, à l'entour duquel elle faict néantmoins le circuit entier tous les mois, portée par un ciel concentrique à la terre. Ils osteront le premier mobile (nom donné par Ptolémée au ciel des étoiles fixes, supposé mobile comme le ciel de chaque planète), comme un ciel supposé ne portant aucun astre, et comme n'estant autre chose qu'une conception de rapidité (c'est-à-dire qu'une illusion produite par la rapidité du mouvement terrestre), soustenant qu'au ciel n'y a violence aucune, ni force universelle et supérieure qui exerce quelque commandement ou espèce de tyrannie sur les corps inférieurs, mais que le mouvement des astres vient d'une force inhérente et née avec eux et partant qu'ils se meuvent sans travail et sans contredit (sans résistance). Ils retrancheront ces excentriques, épicycles (60) et autres orbes, que les siècles anciens avoient inventé pour faire calculs, comme ayant trouvé un chemin plus court, plus facile et plus commode à faire toutes supputations nécessaires. Possible qu'ils auront opinion que toutes les estoiles qu'on appelle fixes sont errantes et ont leurs propres orbes sur lesquels elles font leurs périodes outre le cours annuel. Mais, parce qu'il n'y a point de proportion entre le demi-diamètre de leur petit orbe avec l'intervalle qui est de nous à eux, elles semblent fixes et sans-mouvement particulier.... De ces disceptations et contredits la vérité sera enfin reconue, et la connaissance de l'astrologie (de l'astronomie) amplifiée, illustrée et eslevée à un plus grand degré d'honneur; et les cieux donneronl plus de subjet aux mortels d'admirer et raconter la gloire de leur autheur. Car, comme au siècle dernier passé l'industrie des pilotes et le courage des mariniers a faict qu'on ait traversé les plus grands goulphes de la mer et qu'on ait descouvert

 

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un grand nombre de provinces et de royaumes, et que par ce moyen plusieurs milliers d'hommes ayent esté appellés à la cognoissance du vrai culte de Dieu, ainsi, au commencement de ce siècle, le télescope ... nous a ou­vert les cieux, nous a faict voir les cabinets célestes les plus retirés et les plus secrets, a descouvert plusieurs cieux et plusieurs astres qui n'avoient esté vus auparavant ... le tout afin que la sapience de Dieu se manifestast de plus en plus et que d'un ton plus haut nous chantions les divines « louanges. »

Je n'affaiblirai pas par des commentaires l'impression qu'a dû laisser au lecteur attentif ce prophétique tableau des révélations futures de l'astro­nomie, et aussi bien cette haute et religieuse profession de foi scientifique. Certes, en écrivant ces lignes, le chanoine théologal de Sarlat s'est étrange­ment affranchi et élevé plus haut qu'il ne le pensait peut-être lui-même: il a obtenu la récompense de ses longs efforts, le privilège, avant de mourir, d'avoir un des premiers salué le jour nouveau, et aperçu la terre promise... N'y a-t-il pas, dans deux des passages que j'ai soulignés, comme un pres­sentiment confus de Newton? Si, après cette pure vision, qui n'était pas un rêve celle-là, il a conçu, par hasard, des doutes sur la réalité des astres chimériques dont il était trop fier, il a dû lui en coûter, je le crois, de faire ce sacrifice à la vérité. N'importe, il a eu encore le droit de s'endor­mir en paix dans la sépulture canoniale de l'église Saint-Benoît, comme un homme qui n'a point perdu le fruit de sa vie.

 

VIII

 

Je ne dirai qu'un mot du traité sur le télescope, qui fait suite aux Astres de Borbon. C'est sans doute dans sa visite à Galilée que Tarde conçut le projet de consacrer un livre spécial à l'explication du merveil­leux instrument qui venait d'ouvrir « la porte des cieux ». Son illustre in­terlocuteur lui avait appris, en effet, que l'agrandissement des objets par le télescope n'avait pas encore été bien expliqué, et qu'il n'existait aucun traité sur cette matière, si ce n'était celui de Kepler, mais « si obscur que l'autheur mesme ne s'est pas entendu ». Le renseignement, paraît-il, était exact; et, suivant les historiens des sciences, l'obscurité en cette matière se serait prolongée fort longtemps. Le mystère inhérent à la théorie de cet instrument ajoutait à l'émerveillement causé par ses propriétés. « Les expli­cations, dit M. Hœfer (61), que les physiciens du XVIIe et du XVIIIe siècle ont données de l'action des lentilles dont se composent les lunettes d'appro­che et les microscopes, sont, pour la plupart, tellement obscures et embrouillées,

 

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qu'on peut se demander si les auteurs se sont réellement compris eux-mêmes. » C'est un reproche qu'on ne saurait adresser à la série des 55 pro­positions, fort méthodiquement enchaînées, à la façon des géomètres, par lesquelles notre auteur prétend rendre compte des propriétés optiques qui l'avaient tant frappé. Il n'en est pas une qui ne soit d'une parfaite clarté. Reste à savoir si l'idée principale est vraie. Il ne me le semhle pas. Quoiqu'il en soit, on remarquera la comparaison détaillée et développée entre la cons­titution anatomique de l'œil et la construction du télescope. Idée très-juste, par exemple, autant qu'ingénieuse. J'ignore jusqu'à quel point elle était neuve. Mais l'auteur a bien l'air de s'en faire honneur, car c'est par là qu'il termine son ouvrage. En tout cas, ce germe n'est pas resté sans développe­ment. Scheiner, dans sa Rosa Ursina, consacre dix grandes pages de son in-folio (p. 107-117) à étendre, avec force figures à l'appui, la comparaison dont il s'agit (62).

Je serai plus bref encore sur les Usages du quadrant à l’esguille aimantée. Ce livre, imprimé un an seulement après l'édition latine du précédent, a eu trois éditions, la seconde en 1623, ce qui dénote son rapide succès, et la troisième en 1638, après la mort de l'auteur. Son mérite est de détailler clairement et ingénieusement tous les services que la boussole peut rendre, soit comme montre solaire, soit comme instrument à l'usage du géogra­phe et de l'ingénieur. Il y a 66 emplois différents énumérés successive­ment. L'épître dédicatoire, adressée à Mgr de Popian, « évesque, baron et comte de Cahors », nous apprend que Tarde, sur l'invitation de ce prélat, a conçu le dessein de composer cet écrit, en dressant la carte du Quercy à l'aide d'une boussole.

Les écrits mathématiques de Tarde, tous manuscrits, sont à peu près en­tièrement perdus. Leydet et Calès signalent, dans leurs récépissés, dont j'ai parlé, « un gros volume in-quarto, relié en veau violet, à la tête duquel on trouve ces paroles: En ce livre sont contenus plusieurs et divers traités en mathématiques, lesquels, je, Jean Tarde, chanoine de Sarlat, composois

 

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et écrivois en divers temps et sous diverses occurances... Signé et para­phé par le dit sieur Tarde. A la fin de l'ouvrage se trouve: A Sarlat, l'an 1628. » Ce gros volume a disparu. Il existe, ai-je dit, en ma possession, un tout petit traité De secretis mensæ phythagoricæ de 1599, qui, traduit et très-développé par l'auteur, est devenu, en 1619, un manuscrit (63) de 64 pages in-4°, sous ce titre: « Les secrets de la table pythagorique, traicté monstrant que, en icelle, est contenue toute la science des nombres tant pour la théorie que pour la practique. » On peut croire que toutes les utilités pos­sibles de la table de Pythagore sont ici épuisées, comme plus haut celles de la boussole. — Le même cahier contient une « Explication des définitions du cinquiesme et sixiesme livre des Elément d'Euclide Mégarien par moy Tarde. Sarlat, es moys de juin et de juillet 1619. » Traité de 32 pa­ges. Plus, à la fin du cahier, des « Notions élémentaires de cosmographie et de géographie » (64).

Bouffanges écrivait en 1836: « Jean Tarde, dont, en 1793, on voyait en­core le portrait en pied dans la maison de feu M. Bénié, devait être de taille moyenne, sec et robuste. Le peintre l'avait représenté en habit canonial, une plume et un rouleau de papier à la main, une grande barbe, et la tète chauve. » Ce tableau s'est égaré; mais il me semble qu'à défaut de ses traits, l'écriture de notre chanoine nous le peint fort bien mentalement. Qui l'a vue une fois la reconnaîtrait entre mille, tant elle tranche par son caractère net et fort, dense et distinct, calligraphique et bizarre, sur la monotonie, sur l'impersonnalité apparente des écritures de son temps, dont pourtant elle porte si bien la marque. Rien qu'à y jeter un coup d'œil, sans être « graphologiste » on ne peut s'empêcher de formuler sur l'au­teur ce jugement: précision, fermeté, suite, activité d'esprit, mais apti­tude à l'analyse et à la déduction plus qu'à la généralisation inductive,

 

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vocation scientifique à proprement parler, non philosophique. Tarde nous présente le type accusé du savant ecclésiastique et encyclopédique de son époque, du savant, non pas enfoui dans ses in-folios, comme on pourrait croire, mais déployé par l'observation et les voyages, par le contact direct des faits et le commerce personnel avec les grands esprits, et en qui se concilient le respect traditionnel et l'aspiration rénovatrice, l'attachement au dogme orthodoxe et l'enthousiasme pour la science même suspecte d'hérésie, l'amour des mathématiques et le goût des recherches d'érudition. Type perdu, qui assurément ne doit plus renaître.

Il est mort en 1636, date plusieurs fois indiquée dans les pièces d'un procès où elle avait une certaine importance, et que possède M. de Gérard. Dans son testament où je remarque, entre autres legs de bienfai­sance, un legs de 60 livres à une « pauvre fille » de la Roque, il nomma pour héritière sa sœur Jeanne, qui, après son veuvage, était venue demeurer avec lui, avec substitution au profit de son neveu et filleul Jean Tarde. Ce dernier, qui avait 18 ans alors, devenu plus tard curé de Saint-Amand de Belvès (65), composa l'ouvrage intitulé Le Crayon de l'art et de la science, etc., qui a été souvent attribué à son oncle et parrain, par une erreur manifeste. L'auteur des Astres de Borbon, outre qu'il n'a jamais été curé de Saint-Amand, a une toute autre façon d'écrire et de penser. Le seul mérite du Crayon de l'art, et il ne suffit pas, est d'être un des plus anciens essais de vulgarisation scientifique. Mais quelle science! Quand l'auteur parle d'astronomie, c'est en astrologue, imbu d'idées cabalistiques et anti-coperniciennes. Il se soucie bien de savoir si la terre tourne autour du soleil! Il se pose d'autres problèmes, par exemple: « en quel mois le monde a-t-il commencé? » Les uns tiennent pour mars, les autres pour septembre. Mais il prouve par une citation hébraïque que ce dernier avis est de beaucoup le meilleur (66). — La date du livre, en chiffres arabes, est presque illisible, ou, pour mieux dire, l'avant-dernier chiffre est illisible tout à fait. J'opterais, après réflexion, pour 1656 et non pour 1666. A cette dernière date (voir Moréri), Alphonse Caraffa, duc de Castelnovo, Napolitain, auquel l'ouvrage est dédié, était mort, et sa branche venait de s'éteindre avec lui; il vivait encore en 1656. Peut-être a-t-on le droit de lire 1646, mais c'est la date la plus recu­lée qu'on puisse choisir. — Ce second Jean Tarde est mort en 1671. Il n'est pas même permis de voir en lui une pâle copie du premier.

 

G. Tarde.

 

(1) Nous serions coupables d'ingratitude si nous ne nous hâtions d'exprimer ici nos remerciments au savant P. Boutier, de la Compagnie de Jésus. Nous lui devons d'être en possession d'une copie, soigneusement collationnée par lui, du manuscrit original autographe conservé à la Bibliothèque municipale de Toulouse, sous la cote: Ms. Section Histoire, B. n° 61.

(2) Je lis, à la vérité, dans de Thou (1609), à propos de l'invention de la lunette: « Nous devons aux Flamands cette invention, qui fut bien tôt portée en France et pratiquée par nos ouvriers. Cet instrument ayant été porté en Italie, Galilée, gentilhomme florentin, fit sur ce modèle une lunette d'approche pour son usage avec tant de soin qu'elle faisait paraître les objets cent fois plus grands et trente fois plus proches. » Il suit bien de là que la France a possédé des lunettes avant même l'Italie, mais des lunettes très-grossières. Evidemment, celle que Galilée construisit pour lui-même pour s'en faire une sorte de monopole, n'a pas dû se répandre vite. Elle n'était point dans le commerce. Et si, en 1614, on le voit offrir en cadeau à notre auteur quelques-uns de ses verres, c'est que déjà il avait eu le temps de faire à l'aide de son instrument d'importantes découvertes. Galilée, en outre, est le premier qui ait songé à se servir des lunettes, après les avoir perfectionnées, pour regarder la voûte céleste.

(3) « Henri IV fit venir l'astrologue et médecin Larivière au moment de la naissance de Louis XIII, et, quand Anne d'Autriche accoucha de Louis XIV, un astrologue, Morin, se tenait caché dans l'appartement pour tirer l'horoscope du futur monarque. » (Alfred Maury, La Magie et l'Astrologie.) Voir, sur Morin, le Dictionnaire de Moréri et celui de Bayle.

(4) Quelques années plus tard, il est vrai, nous voyons se répandre en France le goût ou la mode de l'astronomie d'amateur, (par exemple, à Aix), mais la doctrine nouvelle était loin de faire son chemin aussi rapidement que la mode nouvelle. — A cette époque, quiconque avait le goût des sciences se faisait astronome ou ma­thématicien, comme à présent chimiste ou naturaliste.

(5) La partie politique de ses Chroniques n'en est pas moins très-étendue, et la plus intéressante pour nous sur la Contre-révolntion religieuse au XVIIe siècle, par M. Martin Philippson, qui ne saurait être suspect de partialité catholique.

(6) Voir notamment à ce sujet le livre récent

(7) La carte du Quercy est signée « à Joanne de Tarde ». D'autre part, dans son Périgord illuttré, l'abbé Audierne l'appelle Jean du Pont, sieur de Tarde. Bien que cette dernière forme de son nom ait été usuelle officiellement parmi les siens jusqu'à la Révolution française, j'ai cru devoir lui conserver le nom qu'il s'est donné lui-même dans la plupart de ses ouvrages imprimés et sous lequel il est généralement connu. — Je m'abstiendrai, sauf en une courte note ci-après, de parler de sa famille, qui est la mienne (ce qui, je l'espère, soit dit en passant, n'a pas nui à la liberté de mon jugement). Je renvoie, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, à la très intéressante étude de M. Dujarric Descombes sur la Vie et le» travaux de Jean Tarde, imprimée dans le Bulletin, de la Société historique du Périgord, et dans son livre sur les historiens de notre province. L'idée ne me serait jamais venue de traiter après lui le même sujet, si la découverte de nouveaux documents depuis 1882, date de son travail, ne m'avait conduit à mettre en relief certains aspects négligés par lui-même de cette vie inconnue, et spécialement le côté scientifique.

(8) Dans l'Avertissement qu'il avait préparé pour une édition projetée par lui des Chroniques que nous publions, feu M. Lascoux. ancien conseiller à la Cour de cassation, cite le fait suivant d'après Bouffanges. « Un Michel Tarde, dit-il, fut nommé membre de la première jurade élue dans cette ville (Sarlat), à la suite de l'accord intervenu, en 1298, entre les bourgeois et l'abbé du monastère. « A la suite, c'est-à-dire 7 ans après, comme on le verra. « M. Bouffanges, ajouta-t-il, nous a conservé la liste des 24 citoyens qui firent partie de cette jurade » (Communication due à l’obligeance de M. Antoine Lascoux). Si discutables qui soient assez fréquemment les renseignements fournis par Bouffanges, on ne peut vraiment pas supposer que cette liste soit un fruit de son imagination, et c’est pourquoi sans doute M. Lascoux, le plus circonspect des érudits, a cru pouvoir ici, par exception, être son endosseur.

(9) Il faisait partie, comme la Relation des voyages, comme l’Hittoire du Sarladais, et plusieurs autres écrits, des ouvrages prêtés par mon bisaïeul à Leydet et à Calés, chanoines chanceladais, ainsi qu'il résulte de deux récépissés restés en ma possession et qui sont joints à la notice de M. Dujarric-Descombes. « Plus un troisième cahier intitulé: Nomina« Christi substantiva, avec les armoiries du sieur Tarde, qui sont dix étoiles, et au bas de l'ecusson se trouve le mot Nemausi 1592 », dit Calés, « Traité dont le titre porte Nomina Chritti substantiva,vol. in-4° de 64 pages », dit Leydet. — II est a croire que ce sujet a été à la mode alors. Je lis dans une histoire de la littérature espagnole qu'un moine poète de l'Espagne, Louis de Léon (1527-1591), a composé un traité sur les Noms du Christ.

(10) V. t. IX, p. 598, édit. de la Haye, sous la date de 1603.

(11) Les beautés inanimées n'avaient même pas seules le privilège d'attirer son attention, si l’on en juge par un passage qui m'a d'abord étonné un peu, je l'avoue. Le 26 septembre 1614, en se rendant à Rome, il s'arrête avec Louis de Salignac dans les environs de Castres, et « en attendant, dit-il, le souper, avons été voir la verrière, et avons trouvé tout contre le four une jeune damoyselle de rare beauté ». Notez qu'il avait 53 ans alors et que son compagnon de voyage était un prélat des plus mystiques, à la veille d'abdiquer la crosse pour endosser le froc (sauf à plaider ensuite pour ressaisir sa crosse). On dirait que la belle jeune fille en question, mentionnée là, en passant, sous cette plume concise, au milieu des marbres et des monuments italiens, lui a inspiré comme ceux-ci une religieuse admiration, et de même nature. Si l'on s'étonne pourtant de voir ce chanoine, assisté de cet évêque, exprimer pour la postérité ce sentiment édifiant, et un autre chanoine, Leydet, le copiste abréviateur, juger cette mention digne d'être transcrite, j'ajouterai que la fréquentation des cardinaux romains et l'aménité des mœurs cléricales d'ancien régime peuvent fort bien expliquer ce dilettantisme large et indulgent.

(12) Il est donc probable qu'il n'était pas alors curé de Carves. comme nous apprenons par son testament qu'il l'était peu de temps avant sa mort.

(13) En Périgord, comme partout, et on peut ajouter comme toujours, les nouvelles idées s'étaient propagées d'abord dans les classes élevées. La noblesse périgourdine, si l'on en croit de Thou, était réputée très-turbulente. « Ce païs, dit-il en parlant de notre province, est si rempli de noblesse qu'à peine peut-il la contenir. Les esprits, comme le marque l'étymologie du nom (Petrocori, de petra, pierre, rocher), y sont durs, querelleurs et remuants... On a remarqué qu'il n'y a pas en France de troubles de quelque importance, dont les premiers fondements n'aient été jetés en Périgord. »

(14) L'assemblée du clergé, en 1598, demande entre autres choses, après s'être plainte amèrement de la corruption des mœurs, qu'on cesse de faire servir à des usages profanes les églises et autres lieux sacrés, et qu'on rétablisse au plus tôt ceux qui tombent en ruines, pour em­pêcher que, sous ce prétexte, les pasteurs négligent le soin des âmes qui leur sont confiées. »

(15) Il s'occupait de mathématiques et de mécanique. Je possède, entre autres épaves qui me restent de lui, un petit traité De secretis mensæ pythagoricæ, suivi de problèmes, avec cette mention: Sarlati J. Tarde faciebat anno Domini 1599. Le cahier comprend aussi des figures représentant diverses machines. — Il s’occupait de numismatique. Dans le même manuscrit, je trouve une énumération de monnaies grecques et romaines. D'ailleurs, je sais par des inventaires de famille qu'il avait formé une collection de médailles; et le récépissé dont j'ai déjà parlé, laissé à l'un de mes ascendants par Leydet, mentionne, entre autres ouvrages, « Series nummorum antiquorum; c'est le catalogue du cabinet de numismatique de M. Jean Tarde, 1 vol. in-grand format, relié et couvert en parchemin. » Enfin il ne négligeait pas ses devoirs ecclésiastiques, si j'en juge par ses recueils de sermons De quatuor hominum novissimis (1600), De eleemosyna, et par divers traités théologiques, d'ailleurs peu importants. Il se livrait à la prédication; j'ignore avec quel succès. En 1605, par exemple, comme me l'apprend le titre d'un de ses opuscules religieux, il prêchait l'Avent à Martel. « ....commentarii in textum de divite epulone (Luc, 16), super quo a nobis concionatum est per totum Adventum anni 1605 Martelli. »

(16) « Jean Tarde, chanoine théologal de Sarlat, s'était appliqué aux mathématiques. Jean de la Croix (Séries et acta episcoporum Cadurcensium, 1617, p. 392) atteste qu'il n'était pas moins versé dans les sciences ecclésiastiques. Il fit la carte du Sarladais et du Quercy telle qu'on la trouve dans le grand atlas de Blaeu à Amsterdam. Sa méthode de lever les cartes était assez défectueuse; faute d'employer la trigonométrie, il ne se sert que de la boussole, comme il parait par un ouvrage que nous avons de lui sous ce titre: Usage du quadrant à l’esguille aymantèe... etc. » (Histoire littéraire

du Périgord, par un chanoine régulier de Chancelade. B.N. Fonds Périgord.) — Voici le texte de Côme de la Croix (continuateur de Jean, mort en 1614) d'après la traduction de M. Eyma: « Cette même année (1606), Simon (de Popian) s'étant rencontré avec Jean Tarde, très-digne ecclésiastique du diocèse de Sarlat, remarquable à la fois par ses connaissances dans la littérature sacrée et par un profond savoir des mathématiques, le détermina à parcourir et à visiter avec soin toute la contrée soumise à sa juridiction épiscopale... etc. »

(17) G. Monod, Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle. (Revue historique, janvier-mars 1876.)

(18) Idem. Dupleix et Mézeray même peuvent être rangés dans cette catégorie.

(19) « Besly, qui appartient à la grande famille des historiens jurisconsultes du XVIe siècle, dit M. Monod, donne, dans son Histoire des comtes du Poitou, publiée après sa mort en 1647, le premier exemple d'une histoire provinciale établie sur des documents diplomatiques. Bongars appartient également au XVIe siècle en même temps qu'au XVIIe; mais, à partir de la publication de ses deux recueils, en 1600 et 1611, on voit les recueils de textes et de chroniques se succéder presque sans interruption. » Tarde est entré dans ce courant qui devait mener si loin.

(20) Sidereus nuncius, magna longeque admirabilia pandens, suscipiendaque preponens unicuique, præsertim vero philosophis atque astronomis, quæ à Galileo Galilei patritio florentino... perspicilli nuper à se reperti beneficio sunt observata in lunæ facie, fixis innumeris, lacteo circulo, stellis nebulosis, apprime vero in quatuor planetis circa Jovis stellam circumvolutis. etc.. L'épître dédicatoire est datée de 1611. Il n'y est nullement question des

- taches solaires. Les taches de la lune, et surtout les satellites de Jupiter {Astres de Médicis), remplisent presque entièrement ce petit ouvrage. —Les taches solaires n'ont été découvertes qu'en 1611 par Fabricius et Galilée; mais la priorité semble appartenir à Fabricius.

(21) Ce rapprochement avait frappé les contemporains, comme nous le voyons par les paroles de Christophorus Griambergerius à Tarde. (V. la Relation des voyages à Rome).

(22) Galilée persista assez longtemps dans son illusion, en dépit des objections très-sérieuses d'Appelle (c'est-à-dire de Scheiner) qui auraient pu l'éclairer. Il tâche de les réfuter dans ses lettres à Velsérus. — Plus tard, quand il se rendit à l'évidence, son découragement fut grand, et il se prit à révoquer en doute la réalité de tout ce que les verres de ses lunettes lui avaient fait voir. Tel dut être, je pense, le désespoir de Tarde, si, dans les derniers temps de sa vie, il s'est vu forcé d'arracher du ciel, et aussi de son cœur, ses planètes illusoires.

(23) Il l'était souvent à cette époque. Dans la première de ses lettres à Velsérus sur les taches solaires (1613), il commence par se plaindre des nombreuses indispositions qui l'empêchent même d'écrire. — Ces lettres à Velsérus, sénateur d'Augsbourg, sont sans nul doute l'opuscule que Galilée donna à Tarde, comme l'atteste la lettre latine de celui-ci reproduite plus loin.

(24) Tout le passage que je viens d'enfermer entre deux parenthèses est soigneusement raturé dans le manuscrit original, mais, par bonheur, d'une encre un peu différente. En admettant que la rature soit de la main de l'auteur, il n'est pas supposable que l'auteur ait cherché par là à s'approprier la part de Galilée dans son étude des taches. En effet, quelques pages plus loin, se trouve un passage plus long et plus explicite encore, que Tarde met dans la bouche des jésuites romains et qui a trait également aux taches solaires. Il y a lieu de supposer simplement que l'écrivain, ennemi comme il l'est des redites, a cru devoir biffer, sur deux passades rapprochés et relatifs au même phénomène, le moins intéressant et le moins complet.

(25) « Pendant notre séjour à Rome, nous dit Tarde, j'ay esté souvent au grand collège des Jésuites et ay trouvé que le P. Christophorus Clavius Bambergensis, professeur en la matematique, que j'avois autrefois cogneu fort privément, estoit décédé... »

(26) Nous devons cette découverte à M. Alarico Carli, savant archéologue florentin, dont nous ne saurions assez louer l'obligeance, et à l'amitié de M. Enrico Ferri, le célèbre criminaliste italien. M. Carli a bien voulu noua envoyer la copie littérale, ou plutôt le fac-similé, fait par lui, de la lettre que nous reproduisons.

(27) L'abbé Audierne, dans son Pirigori illuttré, dit, sans indiquer ses sources, que Tarde « fut en correspondance avec Galilée. »

(28) L'original se trouve à Florence, « Biblioteca nazionale, Manoscritti Galileiani, parte prima, volume 7°, carta 186 recto e 187 verso. » Indication fournie par M. Alarico Carli.

(29) Je demande pardon aux lettrés de traduire le texte:

« A l'illustrissime et très-renommé seigneur Galileo Galilei, mathématicien très-habile, Jean Tarde, chanoine de l'Église de Sarlat en Aquitaine, très-studieux en mathématiques, salut.

Je me réjouis, très-illustre maître (je ne sais comment traduire plus exactement clarissime vir) et je tiens à très haut prix cet avantage d'avoir été à ce point favorisé par la bonté de Dieu qu'il m'ait été donné de voir votre seigneurie au cours de mon voyage en Italie et, pendant plusieurs jours, de m'entretenir avec elle, d'apprendre par elle, de vive voix, beaucoup de choses nouvelles et remarquables. A un grand nombre de personnes, je l'espère, je dirai votre haute libéralité d'esprit (Humanitatem tuam est intraduisible en un seul mot) et les services que votre génie a rendus aux mathématiques. J'ai lu et relu à Rome avec délices cet opuscule sur les taches du soleil que vous m'avez donné à Florence, et je compte l'emporter en France pour le faire voir et lire au sieur Robert de Balfour. — Je me rappelle maintenant vous avoir dit à Florence que nous (nous, à savoir son évêque et lui) devions séjourner à Rome pendant deux mois. Mais, comme une certaine cause nous force à partir et qu'effectivement nous partirons vers la fin de ce mois de décembre, j'ai tenu à vous informer que, si vous voulez répondre audit Robert de Balfour et lui envoyer avec votre lettre un télescope ou n'importe quoi, il sera nécessaire d'envoyer cela avant le jour de Noël, c'est-à-dire avant la fin de ce mois. Si cet envoi ne parvenait à Rome qu'au commencement de janvier, il nous trouverait déjà en route vers le sol natal.

 En attendant, soignez bien votre santé, afin que les amateurs de mathématiques jouissent plus longtemps de votre personne, de vos observations et de vos découvertes.

De votre seigneurie le très dévoué Jean Tarde, chanoine théologal de l'Eglise de Sarlat dans la Province de Bordeaux.

Rome, le 6 décembre 1614.

Que les lettres de votre seigneurie soient adressées, s'il vous plaît, au signor, etc... »

(30) Il a publié en 1605 les Météores de Cleomède, et, en 1616 et 1620. des Commentaires sur Aristote.

(31) Voir Young, le Soleil.

(32) Cette dernière hypothèse est, de nos jours, celle du Père Seochi, combattue par M. Faye.

(33) Quand il publia l'édition latine de ses Borbonia Sidéra, en 1620, il avait déjà fait 5 ans d'observations, comme il le dit lui-même.

(34) Il revint le 3 février 1615. « Sommes arrivés, dit-il (l'évêque et lui), à la Roque de Gajac, et là nous avons remercié Dieu très bon et très-grand et très-juste, de la grâce nous avait faict de nous avoir assisté..., etc. »

(35) La lettre ajoute: «... qui serviroient beaucoup pour sçavoir si ce sont de véritables planètes, si elles estoient conférées avec celles qu'ont fait depuis sur le mesme sujet vos PP. Christophe Scheiner et Nicolas Zucchius. » Effectivement, la Rosa Ursina de Scheiner est de 1630, et l'ouvrage de Zucchi est de 1652. Ces deux savants ont laissé leur nom dans l'histoire de l'astronomie. Zucchius Nicolaus, notamment, jésuite de Parme, est l'inventeur des télescopes à réflexion, les seuls qui portent aujourd'hui ce nom. J'observe que, dans son ouvrage sur l'Optique, publié à la dernière date indiquée, il s'évertue à montrer que les taches solaires ce sont pas une vaine appaience. De son temps encore, donc, la contradiction était vive à cet égard.

(36) Dans l'intervalle de 1617 à 1619, nous savons, par un passage des Astres de Borbon que les observations avaient été continuées.

(37) A vrai dire, il l'a très-bien vu, comme il résulte de la p. 43 de sa Rosa Ursina, mais il se peut parfaitement que cette observation lui ait été suggérée par la lecture des Borbonia Sidera, qu'il ne pouvait ne pas connaître dix ans après leur apparition. Il a grand soin pourtant de ne jamais citer Jean Tarde, malgré l'intempérance bibliographique qui lui est habituelle. Ce silence ne peut être que systématiqne et de parti pris; il s'explique par celui du P. Malapert, ami de Scheiner, qui, nous le verrons, n'a pu se taire qu'avec intention. — Quoi qu'il en soit, parmi les erreurs que Scheiner reproche à Galilée, p. 43, est comprise celle d'avoir dit que le mouvement des taches est égal et parallèle, tandis que « iidem (motus) exceptis rectilineis, semper dissimiles et non proportionales in diversis facti circulis ». — Dans ce mêrne ouvrage, il dirige, p. 410, contre l'hypothèse des taches-planètes, bien qu'émise par lui tout d'abord, des objections qu'il croit irréfutables et qui sont tirées en partie des vieilles erreurs astronomiques sur les cieux solides.

(38) Ils, les planètes, que Tarde écrit presque toujours au masculin, comme les savants du temps, conformément à l'étymologie latine.

(39) Il y avait d'autres objections non moins fortes. Notamment p. 13: « Si elles estaient attachées au soleil... de manière que le corps solaire, faisant un tour entier tous les mois, les représentoit comme mouvantes, elles reviendroient en la même posture. Or, la troisième observation fera voir qu'elles ne reviennent pas. » Il est vrai que cette objection était opposable aussi à la thèse de Tarde, et il a de la peine à y répondre.

(40) Il est vrai que toutes les taches du soleil ne présentent pas la rondeur voulue; mais c'est exceptionnel, du moins quand on les regarde avec des lunettes grossières, et Tarde explique spécieusement cette exception, en supposant que la superposition de plusieurs satellites, de plusieurs Astres bourboniens, pro­duit les apparences qui l'embarrassent.

(41) Je pense qu'il faut lire. « plus dense » et non « plus doux ». Plus bas l'épithète« opaque » est également associée à celle de « danse »

(42) Correspondants de Peiresc, Joseph Gaultier par M. Tamisey de Larroque, p. 36.

(43) L'économiste Stanley Jevons a cru découvrir un lien, qu'il a rêvé, entre ces maxima des taches solaires et les crises commerciales. Et des gens graves ont pris ce rêve au sérieux! Il était dit que ce phénomène astronomique ferait déraisonner tout le monde et de tout temps.

(44) V. Entretiens de Gœthe avec Eckermann, t. I, p. 86 et p. 76; t. II, p. 71.

(45) Je n'en connais qu'un seul exemplaire, possédé par M. le Président de Montégut et faisant partie de sa collection périgourdine. Cette édition ne différant de la précédente que par le titre et l'adresse de l'éditeur, il y a lieu de supposer que celui-ci a cherché, par un moyen ingénieux, à accommoder les restes non vendus de l'édition de 1622.

(46) V. Arago, Hœfer, Young, etc.

(47) « L'obserration des taches du soleil fut continuée (après les premières constatations de Galilée) par Tarde et Malapertius. Le premier, chanoine de Sarlat, les appelait Astres bourboniens {Borbonia Sidera... Paris. 1620). Le second, jésuite belge, les nommait Astres austriens, les considérant aussi comme de petites planètes... (Avstriæa Sidera... 1633.)» Hist. de l’astronomie par Hoefer, p. 401. Voir également l'Histoire des mathématiques, par Montucla, tome II, p. 133, où il est parlé de Tarde et de Malapert a peu près dans les mêmes termes.

(48) Vers traduits de la sorte, pour que le con cert laudatif des concitoyens fût plus complet, par un poète périgourdin, feu M. Eugène Magne, professeur au lycée Périgueux:

 

Les Astres de Bourbon, du vieux monde ignorés,

Tu les as découverts, sous Louis admirés,

Tarde, et, sans plus tarder, tu cites en tes pages

Des abbés de Sarlat les noms et les ouvrages;

Tu réveilles les morts, esprit du sort vainqueur,

Et l'astre de Bourbon t'admet dans sa splendeur.

 

(49) Ajoutons qu'à la Bibliothèque nationale on a fait l'honneur aux Borbonia Sidera de les loger dans la réserve, et que le volume où ils sont contenus comprend aussi: 1° une dissertation latine de Kepler au sujet du Nuntius sidereus de Galilée (1610); 2° la Dianoia astronomica du Florentin Sitius (1611); 3° les lettres de Galilée à Velserus (en italien) sur les taches du soleil (1613); 4° l'ouvrage sur le mouvement de la terre, de Philippe Langsberg(1630), Commentationes in motum terræ... ouvrage où l'auteur, mathématicien éminent, se déclare hautement partisan de Copernic; 5° les Théorèmes sur la parabole, en latin aussi, de Marinus Ghetaldus (1613).— L'ouvrage de Tarde occupe le quatrième rang. Son titre complet est: « Borbonia Sidera, id est planetæ qui solis limina circomvolitant motu proprio ac regulari, falso hactenus ab helioscopis maculæ solis nuncupati, ex novis observationibus Joannis Tarde, canonici theologi ecclesiæ cathedralis Sarlati. — Parisiis, apud Joannem Gosselin, via Jacobœâ, sub signo Aquilæ Aureæ. MDCXX. Cum privilegio regis. »

(50) Bien que la courte notice de Bouffange sur Tarde contienne beaucoup d'erreurs, cet écrivain mérite assurément créance quand il parle de ses souvenirs personnels. D'ailleurs la légende dont il s’agit n'est pas tout à fait oubliée encore parmi les vieux Sarladais.

(51) Même, par un grossier anachronisme, on allait jusqu à lui prêter pour rival vaincu Pic de la Mirandole.

(52) V. Dallet, Les planètes extrêmes... dans la Revue scientifique du l5 juillet 1882.

(53) Voir, Revue scientifique, 15 oct. 1884, Discours prononcé à Philadelphie, à la réunion de l'association américaine pour l'avancement des sciences.

(54) Revue scientifique du 27 oct. 1883.

(55) P. 23 et 24, les principes de la mécanique moderne apparaissent; l'hypothèse incidente d'un corps parfaitement rond sur une plaine parfaitement horizontale est à remarquer.

(56) Petri Gatsendi institutio astronomica juxtà hypotheses tam veterum quam recontiorum. (Londini, 1653, 2e édit.) Gassendi expose les idées de Copernic et de Tycho Brahé, sans dire son avis, qu'il exprimait d'ailleurs librement dans l'intimité.

(57) Remarquons qu'il s'agit d'une époque où un Kepler lui-même « sacrifiait à cette superstition », dit M. Alfred Maury.

(58) L'autre espèce d'astrologie, c'était l'astronomie, suivant le langage d'alors.

(59) Voilà les Astres de Borbon qui apportent un nouvel argument d'analogie en faveur de la thèse de Copernic et de Galilée! Galilée n'a donc pas à se plaindre du chanoine qui, s'il combat son explication des tache, ne le réfute ou ne croit le réfuter sur ce point secondaire que dans l'intérêt de son idée principale.

(60) Remarquons que Copernic lui-même, n'admettant pas le mouvement elliptique des planètes, retenait quelques épicycles pour concilier les phénomènes avec l'hypothèse du mouvement circulaire.

(61) Histoire de la physique, p. 180.

(62) Une lettre trouvée à la Bibl. nat. (Fonds Périgord,XCII, 53) nous montre que le chanoine Tarde avait demandé à l'un de ses collègues de Périgueux ce qu'il pensait de son traité sur le télescope. Celui-ci, nommé Pichard, le communiqua à l'un de ses amis, Claude Aspremont, professeur au collège de cette ville, lequel, après avoir lu le manuscrit, lui écrivit le résumé de ses observations de détail: il ne critiqua nullement l'idée essentielle. « Monsieur, je vous renvoye le docte escrit du Télescope de M. Tarde et vous rends grâce de ce qu'il vous a pleu me le faire voir. Je l'ay lu avec plaisir et y ai trouvé à apprendre, mais, puisque vous désirez que je vous en dise tout ce que j'en pense, je vous dirai que je le juge digne d'estre communiqué au public et espère qu il sera bien venu, mais il faudrait qu'auparavant M. Tarde le revist pour corriger quelques fautes, qui, sans y penser, se sont glissées en l'écriture... » Suivent ces errata, dont tout l'intérêt pour nous est de nous montrer qu'il s'agit bien du traité du télescope qui constitue la seconde partie des Astres de Borbon, et non d'un traité distinct qui serait perdu, comme M. Dujarric-Descombes semble l'avoir cru. La lettre est datée du Collège ce 22 février 1620. En la transmettant à Tarde, le chanoine Pichard lui dit: « Le soin dont je vous parlois hier m'avoit fait commettre la lecture de vostre traité à un mien ami qui ne m'en avoit rendu response lorsqu'on me pressa de bailler la mienne. Je n'ay voulu retenir ce tesmoignage de mon affection à demeurer in æternum et ultra, Monsieur,

                                                                                                     Votre très humble serviteur

                                                                                                                                  Pichard.

                                                                                                      A Périgueux, ce 23 février.

 

(63) Confié par M. l'abbé Audierne.

(64) Leydet (Fonds Périgord, t. CVI) nous a conservé l'indication d'un manuscrit de notre auteur relatif à la météorologie: « Chronique, écrite de la main de J. Tarde, qui est un catalogue des comètes, tremblements de terre, prodiges au ciel et sur terre, dont parlent les historiens, vol. in-4°, petit format, de 10 feuilles ou 20 pages. Je possède: Chronologia ad intelligenduras Scripturas Sacras et præcipuè prophetarum, daté de Monpazerii, anno Christi1599 (avec les armoiries de l'auteur reproduites plus haut avec un spécimen de sa signature). Plus, Chronologia evangelica, Sarlati anno1599 (avec ses armoiries encore): le tout de sa main et déclaré fait par lui. Idem, la Biographie succincte d'un certain nombre d'hommes illustres. Idem, un petit opuscule peu important sur les maladies de la mémoire et son hygiène, sujet qu'on s'étonne de voir traité par notre chanoine, comme un simple chapitre de physiologie cérébrale, à la façon de nos psychologues contemporains. On y apprend les drogues qu'il faut prendre et les règles qu'il faut suivre, dans les circonstances les plus intimes de la vie individuelle (et conjugale), pour conserver la lucidité de ses souvenirs. — Il arrivait assez souvent à Tarde, malgré sa manie d'ordre et de régularité, de glisser des hors-d'œuvre dans ses cahiers. Dans l'un d'eux, j'ai glané un joli sonnet d'Armand de Salignac, qui est reproduit en entier dans ma monographie sur la Roque de Gajac: « Que ces lieux sont duisants à ma triste advanture! etc.. » Leydet y a cueilli aussi une litanie d'expressions populaires, d'injures courantes, assez curieuse: « Badaux de Paris, canautiers de Bourdeaux, grenouilliers de Libourne, faumonnoyeurs de Sainte-Foy, gabariers de la Linde, sardinaires de Berjerac, nitoux de Périgueux, nougaillayres (énoiseuses) de Sarlat, tricoutayres de Sorgeac, jougayres (joueurs, ménétriers) de Saint-Léon, noblesse d'Auvergne, ladres du Quercy, voleurs de Monpazier, pissards de Rodez, pauvres de Valojoux, riches de Brenac, Brive-la-Gaillarde, Tulle-la-paillarde. », etc. J'en passe, et des meilleures! On trouvera l'énumération des Cartes de J. Tarde dans sa biographie par M. Dujarric-Descombes. La plus finement dessinée est celle du diocèse de Cahors.

(65) Il devint, en outre, chapelain de la chapellenie Saint-Jean-l'Evangéliste à Saint-Geniès, après la résignation de l'abbé de Custojoux, d'après le procès-verbal de sa prise de possession de cette chapellenie en 1657. Il était déjà curé de Saint-Amand et docteur en théologie.

(66) II me reste de lui un traité d'alchimie, manuscrit, où l'auteur développe les procédés longs, mais infaillibles (sublimation, calcination, recalcination, etc.), pour transformer en or, si je l'ai bien compris, les cailloux blancs des rivières. Ne nous moquons pourtant pas trop des alchimistes, puisque M. Berthelot, l'éminent chimiste, dans un livre récent et très curieux (les Origines de l'Alchimie, 1886) vient de révéler le fond sérieux de leurs efforts et le côté profond de leurs doctrines.

 

 

 

 

TABLE CHRONOLOGIQVE

DE

L'EGLISE DE SARLAT

 

DIOCÈSE ET PAYS SARLADOIS

Monstrant le nom, ordre et suite des Prélatz qui y ont présidé,

soubz quelle religion et forme d’Estat on y a vescu, qui

et quelz ont esté les Princes et Seigneurs qui y

ont commandé, avec la fondation des villes,

sièges, prinses et reprinses d'icelles et

autres divers accidents que ce

pays a souffertz jusques

à présent.

 

 

 

 

DE OPERIBVS JOANNIS TARDE

 

Patria, tolle caput, solitis emersa tenebris,

Ecce novum Tardi lumine lumen habes.

Non contentus enim propriarum lumina laudum,

Parta labore suo, contribuisse tibi,

Detersit falsô maculas in sole rubentes,

Illiusque opera purior orbis iit,

Borbonias oculis monstrans obstare planetas,

Indè minus puram sideris esse facem.

Ecce tuum illustrat scriptis ab origine nomen

Gestaque temporibus vix bene nota suis,

Resque situ longaque diu caligine pressas

Et quæ longa retrò texerat ante dies.

Nec mirum obscuris lucem illum accendere rebus

Qui potuit soli restituisse diem.

 

 

 

EPITAPHIVM EJVSDEM

 

Illustrata meo cœlumque solumque labore

Dum vixi et mundus quidquid uterque tenet.

Nunc etiam hospitio sibi me partitur utrumque.

Mens repetit cœlos, heic humus ossa tegit.

 

 

 

Carte du diocèse de Sarlat dressée par Jean tarde en 1624.

 

 

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MOTIF ET SOMMAIRE

DE CE LIVRE

 

 

Plusieurs ont travaillé en nostre temps à mettre par escript le nom, l'ordre, la suite de tous les prélatz, archevesques et évesqucs de chasque diocèse de ce royaume, avec le temps auquel ilz ont vescu, ce qu'ilz ont faict, non seulement pour conserver la mémoire des personages qui, par leur mérite, avoint esté appelés à telles dignités, mais aussi et principalement pour faire voir aux religionaires et innovateurs la succession de noz pasteurs et monstrer par icelle et par une longue et non inter­rompue possession qu'ilz sont les vrays et légitimes pasteurs de l'Esglise chrestienne, car l'antiquité, qui de soy est variable et, comme disait un ancien, plus voisine de la divinité, ne marche jamais sans authorité et créance, et au contraire, la nouveauté est de soy-méme suspecte et disputable; la prescription baille titre et assure la possession, au lieu que la nouveauté n'a aultre fondement que l’opinion et présomption particulière. Un si grand nombre de prélatz qui ont vescu et succédé les uns aux aultres avec une mesme croïance par eux publiée de vive voix et par escript, sont des titres authentiques pour rendre claire et hors de doubte le droit de la religion catholique. C'est le princi­pal motif qui me porte à dresser ces manuscrits en ce qui concerne le diocèse de Sarlat, auquel je doibz ma naissance et éducation, et

 

— ij —

 

pour cette raison, je monstre icy et fez voir comme dans une table le nom, ordre et suitte des prélatz qui ont commandé en l'Esglise de Sarlat avec titre d'abbés, par l'espace de 500 ans à compter dès l'an 841, lorsque ceste esglise fut réformée soubz la règle de Saint-Benoit, jusque à 1317 auquel temps elle fut érigée en évesché et de là jusque à présent avec titre et qualité d'évesques, le nom, sur­nom et armes desquels je spécifie avec leurs principales actions et le temps qu'ilz ont gouverné ce diocèse. Et d'autant que, avant la-dicte année 1317, le pays Sarladois estoit soubz la direction des évesques de Périgueux, je les y place chascun en son rang, pour monstrer tout d'une suitte la succession de ceux qui ont esté les di­recteurs de la religion en ce pays, mais sans m'y arrester que pour le nom et temps de leur siège, pour n'entreprendre sur la mission d’autrui et pour contrepointer la nouveauté avec l'anti­quité, les innovateurs avec les anciens possesseurs. Lors que je seray parvenu au temps auquel noz religionaires ont commencé a se manifester, j'ay obstenu le nom. et surnom des principaux minis­tres qui, les premiers, ont jetté les fondemens de la religion pré­tendue en ce diocèse, avec le lieu et le temps auquel ilz ont com­mencé. Et d'autant que l'histoire de la religion est toujours meslée avec quelque considération de l’estat temporel, j’ay cru estre convenable d'y joindre et entremesler plusieurs choses remarqua­bles, qui se sont passées en ce pays Sarladois, desquels l'histoire de France ne faict aucune mention et qui méritent néanmoins que la mémoire en soit conservée à la postérité. Par ce moyen, je monstre quelle estoit la religion en ce pays avant la venue de sainct Fron, quelles traverses et altérations a reçu la chrestienne jusque à présent, quelz affaires ont heu à démesler noz prélatz, quel a esté le commencement et progrès tant de l'esglise cathé­drale que des collégiales, séculières et régulières, et tire de la poussière le nom des roys, princes, grandz seigneurs et autres qui ont fondé, doté en tout ou en partie, ou aultrement ont esté

 

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bienfaiteurs de ces esglises et fay revivre noz anciens prélatz et plu­sieurs aultres personages qui par leur vertu ont illustré ceste province, la mémoire et mérite desquelz s'en alloit perdre dans un perpétuel oubly. Je raporte aussi les changements d'estat, la fondation des villes, en quel temps, par qui et à quelle occasion elles ont esté construites, leurs principaux privilèges, les sièges, prinses, reprinses et pillages, démolitions et autres ruines et déso­lations qu’elles ont souffert, causées par les Romains, Gotz, Albi­geois, Anglois et religionaires de nostre temps.

Ce que je, raporte icy n'est que pour le diocèse de Sarlat: que si, par force, j'en sortz, ce n'est que pour monstrer la dépendance ou suitte des choses narrées.

Les particularités qui concernent la guerre des Anglois, je les ay recueillies de Froissard et aultres bons autheurs, mais princi­palement des mémoires de la maison de ville de Sarlat, où les cahiers des comptes rendus annuellement par les consulz de ce temps-là subsistent encore, lesquelz, pour donner raison de la des­pense, raportent les affaires qui se passoint, et quand aux trou­bles causés par les religionaires et aultres choses passées depuis 1560, je les raporte, pour la pluspart, sur la foy de mes propres yeux. J'observe toujours l'ordre du temps, metode la plus natu­rele, comme servant de mémoire artificielle, empeschant la con­fusion, et procède d'un style simple, le jugeant plus digne de l'his­toire que un stile relevé en métaphores et paroles enflées, plus convenables à la poésie et aux fables que à une véritable narra­tion, estant le stile simple et naïf le propre et naturel stile de la vérité.

Ces mémoires seront utiles, car ilz fairont que nous ne serons plus estrangers en nostre pays, et si des accidents arrivoint, pareilz à ceux qui sont icy narrés, nous apprendrons, à l'exemple de nos devanciers, de nous conduire prudemment. Ilz seront aussi délectables, car puisque Dieu nous faict naistre avec un désir de

 

— iiij —

 

scavoir, ne pouvant avoir la cognoissance de ce qui doibt arriver après nous, c'est beaucoup de plaisir de scavoir ce qui s'est passe avant nous. Mais il faut advouer que ce travail est arrivé tard et est à regretter que quelqun n'ayt heu ceste miene affection avant la venue et remuements de noz religionaires et avant que les archives des esglises cathédrales et aultres eussent esté, par eux pillées et les titres brullés. Avant ce malheur, on heust pu moissonner à pleine main et enrecueillir des mémoires bien amples avec peu de peine, au lieu que j'ay esté constraint de glaner avec beaucoup de temps et de peine en plusieurs champs extrêmement stériles pour y recueillir ces débris et empescher que le temps n'achevast d'y destruire les mémoires.

 

 

 


 

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TABLE CHRONOLOGIQVE

DE L'ÉGLISE DE SARLAT

DIOCÈSE ET PAYS SARLADOIS

 

Considérant l'histoire de ce pays de Périgord comme partie de la Guiene et la Guiene partie de la France, je trouve ici, tant que on peut recueillir des escrits des anciens, que nos devanciers y ont changé six fois d'estat et de gouvernement jusques à présent. Le premier doibt estre compté avant la venue et conqueste de César; le second soubz la domination de l'empire romain; le troisiesme soubz la ty­rannie des Visigoths; le quatriesme sous l'obéyssance des François qui nous commanderont, un temps en qualité de roys et puys en qualité de ducs; le cinquiesme sous la subjection des Anglois en titre de ducs, et le sixiesme soubz la royauté françoise. Ces mémoyres sont divisés selon ces six estats qui rédui­sent ce livre comme en six tables où sont représentées les choses les plus remarcables qui sont venues à mes cognoissances et qui méritent d'estre sceues, principalement par ceux qui habi­tent ce pays Sarladois, pour n'estre estimés d'estrangers dans leur patrie.

 

 

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DV PREMIER ESTAT DV PÉRIGORD

 

Nous prenons ce premier Estat en la forme qu'il estoit lors que César vint faire la guerre des Gaules, sans entreprendre d'aller plus avant, attendu que nous ne trou­verions que ténèbres ou fables forgées à plaisir. Et, pour ceste raison, nous prendrons, pour première date de cette table chro­nologique, l'an 694 de la fondation de Rome, qui revient à 56 ans avant la naissance de Jésus-Christ, auquel temps César passa les Alpes pour venir attaquer ce pays. Alors (1) chasque province de la France avoit son estat particulier, composé de deux ordres. Les druides tenoint le premier rang et les cheva­liers le segond. Les druides avoint la charge de la religion et de la justice, et les chevaliers s'employoient au faict des armes, pour la défense et conservation de l’estat. Et, quand au peuple, il pratiquoit les artz et la culture de la terre, sans avoir aucune authorité en la république, estant plus esclaves que libres. En­tre ces estats il y avoit des principautés souveraines, telles que sont aujourd'hui les ducz, comtes, marquis et autres qui commandoient comme seigneurs, mais la plus grande partie vivoit soubz la liberté d'une république françoise, en forme d'aristo­cratie, conduite par les magistratz que eux mesmes élisoint annuelement, les prenant de l'ordre des druides et choisissoient les plus capables et les mieux entendus en la science politique.

 

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Toute la Gaule consistoit en telles et semblables républiques, lesquelles, par leur mutuel accord et union faisoient que toute la Gaule estoit une grande république, laquelle paroissoit prin­cipalement aux assemblées générales qu'ils faisoint tous les ans en certaine saison de l'année en un lieu sainct, choisi es con­fins de Chartres, qu'ilz estimoint estre comme le centre de toute la Gaule (2), lesquelles assemblées estoint comme les Estatz Généraux ou Grandz Jours de toute la nation.

Là ilz traitoient les affaires de l’estat commun et puys prononçoient aux plaintes des particuliers, provinces et à toutes choses nécessaires pour la conservation de leurs estats et libertés.

Nous n'avons point de mémoires particuliers de ce pays, les escritz des anciens ne nous en fornissent point; il se faut con­tenter de voir dans la généralité de l’estat de mesmes provin­ces, lequel je suppose avoit esté en forme d'aristocratie libre et non asservi à quelque souverain, et fonde ceste opinion sur ce que César n'en parle que comme en passant et areste tout son discours sur les provinces qui avoint l’ambition de dominer sur les autres, laquelle ambition venoit des princes et grands seigneurs qui vouloint conserver leur authorité et usurper celle des autres.

Tous les Gaulois se croyoient et maintenoient estre descen­dus du père Des (3), dieu des richesses et des enfers, lieux bas et pleins de ténèbres, pour ce que les richesses sont tirées des en­trailles de la terre. A ceste occasion, ils comptoint et mesuroint tous les espaces de temps par les nuitz et non par les jours, d'où semble estre dérivé nostre façon de parler, quand nous disons « à nuit » au lieu de dire « aujourd'hui». Quand à leurs vie et coustumes, les plus remarcables sont celles cy: en tous affaires tant particuliers que généraux, ils usoient des lettres

 

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grecques, ce qui doibt estre entendu des caractères et non de la langue. Il n'estoit permis de parler ou deviser des choses qui concernoint la république, sinon au conseil.

Les homes, retenant la dot de leurs femmes, mestoient pa­reille somme et la faisoint valoir conjointement, et le revenu en estoit mis à part (4).

Les maris avoient puissance absolue de vie et de mort sur leurs femmes et enfants.

Ils dédioint au dieu Mars tout le butin et toutes les dé­pouilles des enemis et en dressoint de grandz monceaux, à quoi il n'estoit pas licite de mettre la main (5).

Et quand à la sépulture (6), ils brusloint le corps des défunctz à la façon des Grecs et jettoint dans le bûcher les choses que le défunt avoit le plus chers et agréables, jusques aux bestes, voire mesme leurs serviteurs et vassaux qui avoint esté choisis à cela par les maîtres.

Ils croyoint si parfaictement à l'immortalité de l'âme et à la métempsicose pytagorique (7) qu'ilz prestoint librement de l'argent à condition de le rendre à l'autre monde. Mais entre toutes leurs costumes, ils en avoient une horrible et cruelle c'est que se trouvant en quelque péril imminent de leur vie, soit maladie ou combat, ils faisoint veu d'immoler des homes, lesquelz après ils sacrifioint par le ministère des druides, fon­dés sur l'opinion que, si la vie des homes n'est pas compensée par celles dez autres, les dieux ne peuvent être désormais satisfaitz (8).

Les druides (9) avoint toute authorité et maniement de la chose publique. Ils estoint honorés d'un tel respect que si deux armées estoint prestes à se choquer, ils avoint le crédit de les

 

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arrester tout come, en se mestant entre deux. Ils estoint prestres, poètes et philosophes. Comme prestres, ils avoint charge des sacrifices tant particuliers que publicz, avec authorité souve­raine sur tout ce qui dependoit de la religion et culte de leurs dieux. Comme poètes (10) et philosophes, ils rédigeoint en vers les loix de l’estat, religion et police, avec la science philosophique, mathématique et politique, ensemble les faicts héroïques de leurs antécesseurs et les bailloint à la jeunesse à la façon des pytagoriciens et de Socrate, sans rien metre par escript, ce qu'ilz observoient comme loy inviolable, pour plus obliger la mémoyre de leurs disciples et pour ne profaner leurs sciences en les communiquant au vulgaire qui a coustume de mépriser ce qui lui est familier. Ceste loy n'estoit pas mauvoise pour eux, mais elle a grandement préjudicié aux successeurs et à l'honneur et gloire de la nation. Elle est cause que nous ne nous prévalons en rien de la doctrine de noz ancestres et ne scavons quelle a esté leur valeur et faicts héroïques; si les estrangers ne nous eussent laissé par escript que les Gaulois avoint ci-devant conquesté une grande partie de la Grèce, conduit des colonies au delà des Alpes et des Py­rénées et obtenu de grandes victoires sur les Germains,

 

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Anglois et Romains, nous ne saurions rien du tout ni pareille­ment de leurs lois et coustumes.

Les druides avoint aussi le maniement de la justice (11), cognoisoint de tous différents publicz et particuliers, civils et crimi­nels, punissoint les crimes et ordonnoint des récompenses. Les réfractaires estoint punis par excommunication (12), peine qu'ilz estimoint la plus vive de toutes. Ils estoint exemps d'aler à la guerre (13) et ne payoint aucunes tailles ni subsides. Ils avoint en­tre eux un président qui commandoit avec authorité souveraine, lequel estant décédé, celui qui en mérite excelloit les autres lui succédoit par élection. Ils avoint en grande vénération l'ar­bre que les Grecs appelointec « δρϋς, δρϋος » et les Latins « robur » qui est une espèce de chesne, lequel à cause de la force et du­reté de son bois a toujours esté pris pour hiérogliphique de la vaste fortitude et constance, et à raison de sa longue vie, a servi de marque pour désigner la fermeté et la longue durée des empires; sans cet arbre ils ne faisoint aucun acte de reli­gion, et c'est ce qui faict croire que le nom « druides » a été pris de cet arbre. Pour la vénération de leurs dieux ils choisissoint, certains jours de l'an, le sommet des montagnes cou­vertes de ce boys et bien touffues et là ilz dressoint leurs autelz et faisoint leurs sacrifices. Ils croyoint que tout ce qui naist en cet arbre estoit envoyé directement du ciel, et principalement le guy qui y provient, lequel naist rarement en telz arbres, mais quand ils en y trouvoint, ils le cueilloint fort religieusement, car l'ayant vu et remarqué, ilz attendoint le sixiesme de la lune qui leur estoit toujours le commencement du moys, et à tel jour, après avoir amené deux taureaux blancz et non encore domptés au dessoubz de l'arbre et avoir à mesme appresté tou­tes choses nécessaires au sacrifice et festin, le prestre, vestu de

 

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blanc, montoit sur cet arbre, coupoit le guy avec une faucille d'or, lequel en tombant à terre estoit recueilli sur un manteau blanc par ceux qui estoint au dessoubz. Après cela les sacrifices estoint faictz èsquels on prioit les dieux rendre ce don prospère et heureux à ceux qui en usoint. Ils croyoint que cet arbuste apportoit de la fécondité à tout animal stérile et estre un anti­dote contre tout venin et un remède universel contre toutes maladies (14).

J'ay rapporté toutes ces particularités des druides à cause de l'opinion et violente présomption que nous avons que, en ce temps-là, il y avoit à Sarlat un temple d'Apollon ou une escole en laquelle les druides faisoint leurs sacrifices et enseignoint la jeunesse, laquelle opinion est fondée sur les raisons que nous allons déduire.

1° Premièrement Sarlat estoit en nature, ainsi que montre l'Empereur Anthonin en son « Itinéraire », lorsque parlant des lieux du Haut-Périgord, nomme « Condatum » et « Sarrum. » Il est certain que « Condatum » subsiste et « Sarrum » ne peut estre expliqué que de Sarlat, le nom ayant esté corrompu par l'addition d'une sillabe (15).

2° Le nom de druide semble avoir esté tellement enraciné à Sarlat et par tout le pays Sarladois que nous appelons encore « droul » ceste espèce de chesne dont les druides se servoint.

3° A une petite lieue de Sarlat est une montaigne, la plus haute de tout le pays, couverte de tels arbres, qui porte encore le nom de « Drouille » (16), tellement que comme Dreux, au pays

 

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Chartrain, a retenu le nom des druides, à cause des fréquentes assemblées qu'ils y faisoint, ainsi à Sarlat le nom de druide est demeuré aux arbres et à la montaigne.

4° Les reliques du temple et de l'escole subsistent encore, car à l'entrée de l'église cathédrale et sur la corniche de la principale porte, restent encore cinq statues de relief, de pierre commune, et plus bas cinq autres de mesme estofe, toutes qui ressentent grandement l'antiquité: les cinq qui sont sur la corniche représentent les dieux qui estoint en plus grand hon­neur et révérence entre les druides.

La première est une Minerve de grandeur excédant le natu­rel, armée d'un morion, tenant de la main gauche un peloton et de la droite un fuseau, chargée de passement, pour monstrer qu'elle est l'inventrice des sciences et de la manufacture (17).

La seconde représente un pauvre pèlerin malade appuyé sur un baston et portant sur ses épaules en forme de paquet une courge à mettre du vin, venu à ce temple ou à ceste escole pour trouver du remède à son infirmité, lequel semble parler et consulter son mal à la troisième statue qui est vestue d'une robe couverte avec une forme de chaperon sur l’espaule, por­tant une boîte à sa main gauche; c'est sans doubte un druide professant la médecine qui ordonne à ce malade, ou bien c'est Esculape, premier et principal inventeur de la médecine, ou Hypocrate, auquel les grecz dressèrent des statues et rendirent mesmes honneurs que à Hercules pour avoir faict revivre la médecine qui, depuis la mort d'Esculape et par l'espace de cinq cens ans, avoit demeuré ensevelie. La quatriesme est Prométhée et la cinquiesme Atlas, deux roys grands astrologues,

 

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chascun desquels est vestu d'un sayon jusques au jarret, une ceinture et un baudrier avec une espée large et courte.

Prométhée a l'aigle sur sa poitrine qui lui béquète le cœur, porte de sa main droite certain instrument que je suppose estre la faulx et de la gauche un petit panier. Atlas est plus grand et soustient de sa main droite une grande boule au des­sus de sa tête pour représenter le ciel et la sphère par lui inventée. Ces cinq statues mises en ceste haute estage estoint peinctes comme il paroit encores et sont les marques hiérogliphiques des sciences desquelles les druides faisoint estat. (Pline, lib. II. c. 8, lib. VII. c. 56). Minerve les représente en général, le médecin avec le malade monstrant la phisique et les deux derniers la science des astres comme en estant les premiers et principaux inventeurs.

Les druides professoint toutes sciences, mais principalement la médecine et l'astrologie. Pline (Lib. XXIV, cap. 40, et Lib. XXIX), dict qu'ils avoint la cognoissance des plantes et se mesloient de la médecine et (Lib. XXX, cap. 1) les apele « genus vatum et medicorum ». César, au livre VI de la « Guerre des Gaules », monstre en quelle estime ils avoint l'astrologie et géo­graphie par ces paroles: « Multa de sideribus atque eorum motu disputant (18) ». Il rapporte aussi que les Gaulois avoint mesme opinion des dieux que les Grecz, et que sur tout ils adoroint Mercure, Appolon, Mars (19), Jupiter et Minerve; qu'ilz croyoint que Apollon guérissoit les malades et Minerve enseignoit les sciences avec les ouvrages et manufactures.

Et quand à celles de la basse estage, trois d'icelles, selon mon advis, représentent les exercisses corporels et nous font voir que auprès de ce temple ou de ce « gymnasium » il y avoit, à la façon des Grecz, un lieu propre pour exercer le corps, ce qu'on pratiquoit à plusieurs fins, mais principalement pour

 

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conserver la santé et peut-estre il y avoit un bain, pour la même raison, le lieu ayant esté choisi propre à tout cela, à cause des fontaines et vives sources qui sont dans ce valon. Les deux premiers représentoint deux athlètes nudz au dessus du nombril qui semblent se oindre ou se frotter, ce qui n'est pas hors de raison, car parmi ces exercisses pratiqués pour la santé, il en y avoit qui ne faisoint autre chose que se frotter, comme rapporte Suétone de Vespazien, chap. 20, ou bien pour ce qu'ilz semblent estre masle et femelle, ils se lavent dans un bain, suivant ce que raporte César parlant de la modestie et pudique conversation des masles avec les femelles jusque à l'aage de 20 ans (20), lesquels bains, selon la coustume des Grecs, estoient tousjours près du lieu des exercisses.

La troisième représentoit un sauteur qui faict le saut appelé par les Grecs « χυβιστημα », en latin « cubistica saltatio » et en françois « le saut périlleux », auquel les pieds font un tour et cercle entier, la teste demeurant au centre. Les autres deux sont masle et femelle qui se caressent et accolent. Il y a de l'appa­rence que c'est Mars et Vénus, ou bien Mercure et Minerve, lesquels unis ensemble sont l'image appelé « Hermatene », laquelle les Grecs avoint accoustumé de metre dans les écoles et lieux d'exercisse, laquelle coustume fut apportée de la Grèce en Gaule ou des Gaules en Grèce et puys en Italie, où elle estoit pratiquée du temps de Cicéron, comme appert en l'épistre 2 du premier livre « Ad Atticum » par ces paroles: « Quod ad me, de Hermatena scribis per mihi gratum est, ornamentum academiæ proprium meæ et Hermès commune omnium et Minerva singulare est insigne ejus gymnasii ».

Il ne faut pas doubter que ces statues n'ayent esté fabriquées

 

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pendant ce premier estat. Ce sont statues grecques (21). Les druides avoint mesme opinion des dieux et de l'invention des sciences que les Grecs, au rapport de César (22), et est chose probléma­tique si les Gaulois avoint appris les sciences des Grecs ou les Grecs des Gaulois. Si ce avoit esté un temple ou lieu d'exercice basti du temps que les Romains commandoient en ce pays, les statues seroint de marbre, ne seroint pas si rudes, la manière ne seroit pas si obscure et y resteroit quelque inscription ou autre marque romaine. De les raporter au temps des Visigothz, qui est le troisiesme estat de ce pays, il ne se doibt, pour ce qu'ils estoient chrestiens quoy que non orthodoxes, même après eux à cause que ceste province a tousjours vescu en la religion chrestienne depuis que les Gotz en furent chassés.

Tout ce dessus bien considéré faict que nous disons avec assurance que, en ce premier estat du Périgord, il y avoit à Sarlat un temple d'Apollon, dieu de la magie et divination, autheur de la poésie et musique et présidant à la médecine, facultés et fonctions pratiquées par les druides, ou pour le moins une escole appelée par les Grecs « gymnasium », en laquelle les druides faisoint résidence actuelle, enseignoint la jeunesse et pratiquoint la médecine, lesquels ayant esté chassés (comme il sera dict en son lieu), et la religion chrestienne y ayant esté

 

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authorisée, ce lieu fut donné à quelques religieux et converti en un monastère, et lors que, par les bienfaictz de Pépin et de Charlemagne et autres princes et seigneurs chrestiens, l'esglize et monastère furent bastis et réduitz en la forme des chrestiens, ces statues furent resmuées et mises où elles sont, comme un lieu emprumpté, pour marque de l'antiquité et trophée de la victoire obtenue par la religion chrestienne sur l'idolâtrie et superstition payene.

Quelques-uns pensent que les villes qui portent le nom des provinces n'estoint pas basties au temps de César, pour ce que, en ses Commentaires, il nomme tousjours les peuples et non les villes, mais il y a de l'aparence qu'elles estoint basties closes et fortifiées à la façon de ce temps là, mais César nomme les peuples pour, en un seul mot, comprendre toute la province, laquelle ne faisoit que une ville, à cause que ceux qui avoint leurs demeures aux champs avoint droit de bourgeoisie en la ville et jouyssoient de mesme privilège que les habitants, comme les colonies et municipes entre les Romains.

Il reste dans le Périgord et dans le pays Sarladois, plus que en autre lieu de la France (23), une antiquité grandement méprisée et cogneue de peu de profanes, laquelle je ne puys passer soubz silence. C'est que, voyageant par ce pays, on truve sur les grandz chemins quelques pierres informes longues cinq ou six coudées, larges un tiers moins que, espesses environ une coudée, levées sur trois autres pierres en telle sorte que le bout

 

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qui est vers l'orient est plus eslevé que celuy du couchant. Ceux qui se plaisent à la recherche des antiquités demandent à quelle occasion ces pierres ont esté là conduites et eslevées. Quelques-uns ont pensé que c'estoint des bornes pour monstrer les divisions des terres et juridictions, mais il appert qu'elles sont placées seulement sur les grands chemins en lieu stérile et relevé. Les autres ont opiné que c'estoint des autels dressés par les anciens Gaulois sur les lieux hautz pour y faire des sacrifices certains jours de l'année, sur la closteure de la nuit, mais il n'est pas vraysemblable que les autels eussent esté faicts d'une façon si rude, joint que le feu auroit brizé ces pierres et y auroit laissé quelques traces sensibles de bruslures. De nostre temps plusieurs ont faict creuzer au dessoubz de ces pierres et y ont truvé des os du corps humain, mais qui surpassoit de beaucoup la grandeur ordinaire des homes de présent. Ces ossements ont vuidé la question et vérifié que ce sont des sépulchres, mais il reste à sçavoir quand et par qui ces sépulchres ont esté érigés.

Plusieurs disent que un ouvrage si grossier ne peut partir d'ailleurs que de la main des Visigotz, lesquels passant par l'Italie pouvoint avoir apris des Romains à faire leur sépulchres sur les grandz chemins, mais il est cogneu que les Gotz ense­velissent les corps dans des pierres taillées et creusées en telle sorte que la place de la teste estoit ronde, celle des espaules large et celle des pieds estroite. Quand à moy, je les estime plus anciens et pense que ce sont les sépulchres des grandz seigneurs de ce pays qui vivoint avant ce premier estat et lors des grandes conquestes, lesquels vouloint estre ensevelis sur les grandz chemins, afin que les passans célébrassent la mémoire de leur vertu militaire, et est croyable que auprès de ces sépulchres il y avoit des autelz et des petitz bois où se faisoient les sacri­fices sur le soir. Ces pierres ont le bout qui regarde le levant

 

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 plus haut que l'autre, en considération de quelque honneur rendu au soleil, ou bien pour mieux conserver la sépulture pour ce que, en ce pays, l'orage vient du costé d'occident. La place estoit choisie en lieu stérile, afin que la culture de la terre ne fust cause de troubler le repos de ceux qui là estoint inhumés, ou bien ces anciens Gaulois faisant leurs conquestes en Italie et afin s'estoient instruitz aux lois de Platon, lequel en ce dialogue des lois prohibe de faire les cimetières es lieux fertilz: « Nullum in loco fœcundo aut agro ad cultaram apto sepulchrum fiat: sed is locus corpora defunctorum recipiat qui, ad cætera inutilis et ad id tantum commodus, viventes minime lædit, nec enim à vivis, neque à mortuis terræ matris fæcunditas impedienda est ». Quand à la pierre, elle estoit prise d'excessive grandeur, informe et inutile, afin que personne ne l'enlevât pour s'en servir à d'autres usages, et c'est ce qui les a si longuement conservées, car la pierre ni la place qu'elle occupe ne valent pas ce qu'il cousteroit de les briser et oster. La fin de ce premier estat doibt estre prinse aux dernières guerres et conquestes que César fit ès Gaules, les derniers effortz duquel furent au siège d'Excellodunum (24), place bien près du Périgord, notable pour la résistance qu'elle fit et en ce que, par la prinse d'icelle, le premier estat de ce pays rendit le dernier souspir, et c'est ce qui faict que les amateurs de l'antiquité recherchant quel est à présent ce lieu, ceux qui ont traduit ou commenté César varient et n'en sont pas d'accord, mais puysque l'occasion se présente icy, je résoudrai ceste difficulté. L'an 1606 j'euz commission expresse de passer par le diocèse de Caors pour en dresser la carte géographique et me servant de l'occasion, j'euz un soin particulier d'observer quel lieu pouvoit le mieux convenir à la description que César en

 

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donne et par ce moyen estre hors ce doubte et irrésolutions pour l'advenir. Après avoir veu tout le Quercy et prins garde aux lieux qui sont sur les rivières, je truvai qu'il n'y a aucun lieu auquel toutes les circonstances que César a laissé par escript concernant tant l'assiete de la ville que les particula­rités du siège conviennent sinon à Cadenac, qui est à présent une petite ville à l'extrémité du Quercy, bastie sur une mon­tagne, environnée du fleuve du Lot et de rochers, coupée d'un costé d'icelle à plomb et de l'austre part talussée si droit qu'elle n'est accessible que du costé du Nord, qui n'est pas la sixiesme partie de l'enceinte. La rivière du Lot qui, en cet endroit, sépare le Quercy d'avec le Rouergue, luy faict presque le tour entier, la rendant comme une presqu'ile, ainsi que monstre le plan (25) d'icelle cy-apposé. Elle est à présent raccourcie, mais les vestiges des ancienes murailles paroissent autour et monstrent son anciene estendue. Estant sur les lieux, en faisant ces observations, le gouverneur, consulz et habitans me firent voir leurs privilèges en bonne forme, donnés à Vincenes par Philippe-le-Long, roy de France, et datés du mois d'apvril 1320, dans lesquels sont ces motz: « nostre ville de Cadenac, ancien­nement appelée Uxellodunum ». Il est vraisemblable que le changement du nom Uxellodunum en Cadenac arrive tôt après ce siège, pour marquer la cruauté de César, en ce qu'il avoit faict couper le bout des doigtz et du nez aux habitants, si bien que, en toutes les provinces voisines, pour désigner les habi­tans d'Uxellodunum, on les appeloit « capita digitorum nasique cæsa », et avec le temps, abrégeant, on prit les premières sillabes des trois premières dictions et la première lettre de la quatriesme, pour faire « Ca-di-na-c ». Au reste, l'assiette du lieu faict voir à l'œil la vanité de César (commune à tous les grandz

 

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capitaines) qui se donne tant de gloire d'avoir enfermé les assiégés d'une palissade et d'avoir coupé les veines de la fon­taine, car l'un et l'autre estoit fort facile et de peu de coust, comme aussi d'avoir empêché par ses tireurs de fronde et de trait que les assiégés ne descendissent puiser de l'eau à la rivière. Mais, à travers ses discours, on voit la valeur et cou­rage des assiégés qui, en une saillie, gaignèrent sa tranchée, bruslèrent la tour de bois par luy dressée près la fontaine et le contraignirent de se retirer dans ses fortz, tellement que sans la disette des vivres, quoy qu'ilz n'eussent aucune espérance de secours, à cause des divisions qui estoint dans le pays, ilz l'eus­sent arresté pour un long temps.

 

 

(1) De Bello Gallico, VI, 13.

(2) De Bello Gallico, VI, 13.

(3) De B. G. VI, 16.

(4) De Bello Gallico, VI, 17.

(5) De B.G., VI, 15.

(6) De B.G., VI, 17.

(7) De B. G., VI, 13, in fine.

(8) De B. G., VI, 15.

(9) De B. G., VI, 15.

(10) Tarde veut parler ici de ces druides, connus dans les régions de l'Ouest (Irlande, Angleterre, Ecosse, Bretagne) sous le nom de bardes, mentionnés par plusieurs auteurs anciens: Pomponius Mela, Sextus Pompeius, Festus, Diodore de Sicile, Héraclée, Lucain, Possidonius, etc., quelques-uns antérieurs même à Jules César. Celui-ci, bien qu'il parle incidemment de leurs fonctions, ne leur donne jamais le nom de bardes. Ces poètes, refoulés en Angleterre par les Romains qui redoutaient l'influence de leurs chants passionnés sur les populations vaincues, reviennent prendre pied en Bretagne, lors de l'abandon du pays par les armées romaines en 411, et se convertissent au christianisme au VIe siècle. Tarde n'a pas donné à ces druides-poètes le nom qui leur était plus particulièrement affecté, soit parce que ce nom n'a laissé aucun souvenir dans nos contrées méridionales, soit plutôt parce que César, qu'il suit pas à pas, dans cette partie de son œuvre, ne le donne lui-même jamais.

Dans les temps modernes, de précieux travaux sur la poésie bardique ont vu le jour en Irlande, Angleterre, Allemagne et France. (Les Bardes Bretons. Poésies du VIe siècle, par le vicomte H. de la Villemarqué, membre de l'Institut., 1860, in-8°.)

(11) De Bello Gallico, VI, 13.

(12) De B. G., VI, 13.

(13) De Bello Gallico, VI, 13.

(14) Cette dissertation de Tarde (pp. 3-7) sur la religion, les mœurs et le gouver nernent des Gaulois, est la traduction presque littérale du texte de César. (De Bello Gallico, livre VI, chap. 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. 20, 21.)

(15) L'identification de « Condate » et de « Sarrum » avec Condat-sur-Vézère et Sarlat est inadmissible et n'a jamais été soutenue. On place généralement le « Condate » de la voie romaine de Saintes à Périgueux, à Cognac (Charente), et le « Sarrum » de la même voie, à Chermont (Charente).

(16) Forêt de Drouille, communes de Dome et Groslejac. Ce nom n'est plus officiellement employé; on dit simplement « la Forêt ». Les noms de « Drouille » et autres approchants sont nombreux en Périgord. (De Gourgue, Dict. topogr. de la Dordogne.)

(17) De Bello Gallico, VI, 15.

(18) De Bello Gallico, VI, 13, in fine.

(19) De B. G., VI, 14.

(20) Ce que Jules César dit de la pureté des mœurs de la jeunesse s'applique aux Germains et nullement aux Gaulois auxquels il les oppose. (De Bello Gallico, VI, 19, in fine.)

(21) De Bello Gallico, VI, 15.

(22) L'opinion de Tarde sur l'origine des statues qui ornaient l'ancienne cathédrale, et dont quelques-unes sont encore sur la grande porte de l'église actuelle, ne repose sur aucun fondement. Bien qu'on ne puisse affirmer avec certitude l’âge de ces statues grossières et frustes, il est plus raisonnable de les attribuer à l'époque romane. L'annotateur prend occasion de cette observation pour déclarer qu'il n'entend nullement s'arrêter à examiner les doctrines et systèmes du chroniqueur, sur l'histoire de notre province, pendant les premiers âges. Cette recherche l'entrainerait trop loin et offrirait d'ailleurs un faible intérêt pour Sarlat et le Sarladais. Laissant donc au chroniqueur la responsabilité de ses théories générales, toutes les fois qu'elles ne touchent pas à l'histoire de Sarlat, il ne les corrigera que dans le cas inverse, au moyen de textes et de documents positifs. Le lecteur fera lui-même la part de l'erreur et de la vérité, dans les dissertations qui forment la première partie de l'œuvre de Tarde; il se gardera toutefois d'être trop sévère, et tiendra compte, pour être juste, de l'état de la science critique et historique aux premières années du XVIIe siècle.

(23) Le département de la Dordogne, qui embrasse à peu près l'ancienne province du Périgord, n'est, en réalité, actuellement du moins, que le septième, selon l'ordre de l'importance numérique des dolmens observés à la date de 1876. Passent avant, le Morbihan, le Finistère, le Lot, chacun avec 500 dolmens; l'Aveyron avec 245; l'Aude avec 226; la Lozère avec 155 . La Dordogne n'en contiendrait que 100. (Listes de la cornmission de la topographie de la Gaule, 1876 citées par M. Alexandre Bertrand, 1876, p. 135.) Il est certain, d'ailleurs, qu'au temps de Tarde, ce chiffre devait être beaucoup plus élevé, si l'on en juge par les nombreux lieux-dits qui ont conservé les noms de « Peyre Levado, Peyre Fiche, Peyre Pincado, Peyre Plantado », ou autres analogues, souvenirs de monuments mégalithiques aujourd'hui dis­parus.

(24) Uxellodunum. — Puy d'Issolud.commune et canton de Veyrac, arrondissement de Gourdon (Lot).

(25) Il n'y a aucune trace de plan, dans le manuscrit original de Tarde, ni dans les copies anciennes conservées à la Bi­bliothèque nationale.

 

 

 

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DV SECOND ESTAT DV PÉRIGORD

 

Ce second estat est soubz la domination et gouvernement de l'Empire Romain, et son commencement doibt estre pris environ 47 ans avant la naissance de Jésus-Christ, auquel temps la Gaule obéyt aux aigles romaines et recognoit le Capitole pour souverain.

En ce second estat, ce pays n'avoit austres magistrats, pour le faict des armes et administration de la justice, que ceux que le Sénat romain leur envoyoit, lesquelz abolirent les loix et cos­tumes ancienes pour y establir les romaines, suitte ordinaire d'une nouvelle domination. Le peuple gaulois fut obligé d'aprendre la langue latine pour parler à ces magistrats, playder devant eux et entendre leurs lois, éditz et ordonnances. Les druides furent interditz par l'empereur Auguste et Tibère et activement chassés des Gaules par Claudius, tant à cause des sacrifices exécrables du sang humain qu'ilz practiquoint, que autres superstitions contraires aux loix romaines, que pour avoir esté autheurs de plusieurs séditions, conjurations et troubles, ainsi qu'il est raporté par Suétone en la vie de Claudius, (chap, 25), par Pline, (liv. 3, chap. 1er). Après ce banissement, ils se re­trouvèrent dans la forêt Hercinie où, après que la foy chrestienne fut receue, ils deviendront religieux grandement dévotz et aus­tères et y dresseront de beaux et grandz monastères. Les drui­des estant chassés de ce pays, les Romains mirent à leur place des prestres selon leur religion, y bastirent des temples à leur mode, édifièrent des amphitéatres, où ils pratiquèrent leurs

 

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jeux et espectacles et introduisirent toutes leurs idolâtries et superstitions, telles que nous lisons encore dans leurs livres.

Les premières années de cet estat sont pleines de tumulte, à cause des guerres civiles qui arrivent après le retour et mort de César. Plusieurs villes de la Gaule, se prévalant de ces divi­sions, chassent les garnisons romaines et se remettent en leur première liberté, mais Auguste, six ou sept ans après la mort de César, y envoya Marcus Agrippa avec une armée qui, en peu de temps, remit les provinces soubz l’obéyssance de l'empire, après laquelle expédition et pour le bon succès d'icelle, Auguste le faict désigner consul, et afin que cela soit cogneu par tout l'empire, faict battre une monoye d'argent, portant la face d'Au­guste avec cette inscription: IMP . CAESAR . DIVI . IVLI . F. « l'em­pereur César, fils du divin Jules », et au revers: AGRIPA . COS . DES., « Agripa désigné consul ».

L'an 42 de l'empire d'Auguste, Jésus-Christ Sauveur du monde naist en Bethléem de Judée, un jour de dimanche 25 décembre, icelluy Auguste estant consul pour la 13e foys avec Plautius Silvanus, et, sous Tibère, assemble ses disciples, faict ses prédications et miracles, offre sa vie en sacrifice propitia­toire sur la croix, est enseveli, résuscite et monte au Ciel, d'où il envoye son Saint-Esprit aux Apostres, lesquelz se dispersent et vont jetter par l'univers les premiers fondements de la religion chrestiene, ce que ils font, tant par eux que par le moyen de leurs disciples, entre lesquels St Martial est le premier qui vint en la Guiene. On tient, par tradition, que c'estoit ce jeune enfant, duquel est parlé en St Jean (chap. 6), qui avoit les cinq pains d'orge et les deux poissons avec lesquels Jésus-Christ re­put cinq mille homes et qu'il assista en qualité de serviteur à la dernière Cène que Jésus-Christ fit avec ses apostres et apporta l'eau dans le bassin avec laquelle Jésus-Christ lava les piedz à ses apostres et que, après l'Ascension, il se rendit disciple de

 

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St Pierre, avec lequel il demeura cinq ans en Hiérusalem et sept en Antioche et le suivit à Rome, d'où St Pierre l'envoya en ce pays d'Aquitaine qui l'a tousjours advoué pour son premier apostre. Il y travailla l'espace de 24 ans, faisant continuelement la guerre (suivant l'étimologie de son nom) aux idolâtres et su­perstitions payenes. Presque en mesme temps et environ l'an 61 de la naissance de Jésus-Christ, qui revient au 5e de l'empire de Néron, St Fron vint prêcher l'Evangile en Périgord, car St Paul, après avoir demeuré deux ans prisonier à Rome, est mis en liberté ceste année et suivant le dessein pris au chapitre 15 de l'Epistre aux Romains, s'en va en Espaigne avec plusieurs dis­ciples et en passant laisse Crescens (1) à Viene et Trophimus (2) en Arles et envoyé St Fron à Périgueux, accompagné d'un prê­tre nommé George (3), pour publier et faire recevoir la loy évangélique en la province du Périgord, ce que il fit fort heureuse­ment, si bien qu'il a esté tousjours recogneu pour premier Evesque des Périgordins.

Après son décès S' Aignan (4) fut subrogé en sa place et compté pour le second évesque de Périgord.

Sainct Clément, successeur de St Pierre, ayant consacré plu­sieurs évesques, les envoya environ l'an de la naissance de Jésus-Christ 95e en divers endroitz des Gaules, entre lesquels Nicasius (5) fut envoyé à Roan, Lucianus (6) à Beauvois, Taurinus (7) à Evreux, Eutropius (8) à Xaintes. Il est vraysemblable

 

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qu'il envoya un coadjuteur à St Anian pour luy succéder et qui en fut le 3e évesque, mais la mémoire de son nom est per­due à cause que la semance de la foy chrestienne ayant esté espandue en ce pays, ces saintz personages furent tôt après ru­dement traitez par les Empereurs romains, lesquelz se rendi­rent si altérés du sang de ceux qui avoint receu et embrassé ceste doctrine, que, par leurs éditz, souvent réitérés, ilz les faisoint exécuter à mort par mille sortes de supplices, tellement que, par une longue suitte d'années, la religion chrestienne demeura presque esteinte, d'où vient que ces trois premiers siècles, il est très difficile de trouver le nom, ordre et suitte des prélats, pour ce que souvent il n'en y avoit pas ou, s'il y en avoit, ils n'estoint pas cogneus; ils se tenoint cachés, non pour éviter le martyre, mais à fin de se conserver pour la consolation des fidèles qui gémissoint et suspiroint soubz ces cruelles et barba­res persécutions, après lesquelles et en l'an 415 nous trouvons Pégasius, évesque de Périgord, lequel Paulin, évesque de Nôle, loue grandement dans Grégoire de Tours, l'appariant en toute sorte de vertu avec les plus signalés prélatz de son temps.

Pendant ce second estat, quelques familles de Bordeaux se rendirent recomandables à Rome par leurs mérites. Minervius y enseignoit la rhétorique avec réputation; Auxone, poète excel­lent, y exerça le consulat et la famille des Avitus y estoit illustre, tant pour la dignité consulaire et autres grandes charges que par la piété et religion chrestienne.

Lors de ces deux estats et longtemps après, ceux qui estoint assès forts pour tenir la campaigne estoint maistres du pays, car il y avoit fort peu de villes closes. Celles qui sont à présent en Périgord ont esté basties dès le fondement après l'an 1200, comme nous monstrerons en son lieu, ou bien estoint des vilages qui ont esté clos de murailles lors des guerres des Anglois, mais ilz avoint un moyen de se fermer à peu de coust, c'est qu'ilz choisissoint

 

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quelque recoin de montagne ou coline qui n'estoit ac­cessible que par un petit destroit à la façon d'une presqu'île. Ils fermoint ce passage par une forte muraille et, lorsque les armées passoint, ils se retiroint avec leur famille, bestial et meubles dans ces forts. Près de Sarlat, tout contre l'esglise de Caudon (9), sur le fleuve de Dordogne, est un grand rocher, coupé à plomb tout à l'entour, sauf du costé qu'il se tient à la montaigne, sur lequel est une plaine, à l'entrée de laquelle on voit les ruines d'une muraille qui la fermoit. Turnac (10), qui est proche de là et qui prend le nom du tour que la rivière lui faict, a esté fermé tout de mesme. Dans le Quercy, en la paroisse de Toyre (11), près Saint-Seré (12), se voit un semblable lieu, mais plus grand, auquel les ruines de la muraille parais­sent encore hautes de deux ou trois piedz. Le fort de Gavaudu (13) en Agénois a esté pris en cette sorte, et je présupose que sur ceste raison furent originairement pris les commence­ments de Caors, Cadenac (14), Lusetz (15), et autres places environées de rivières en forme de presqu'île.

 

 

 

 

(1) Saint Crescent, disciple de l'apôtre saint Paul, évêque de Vienne, vers 60, de Mayence vers 80. Martyrisé le 27 juin 100(?) (Ulysse Chevalier, Répertoire.)

(2) Saint Trophime, premier évêque d'Arles, au commencement du IIe siècle ou à la fin du 1er.

(3) Saint Georges, premier évèque du Puy, vers le milieu du IIIe siècle. (Ulysse Chevalier, Répertoire)

(4) Saint Agnan, second évêque de Périgueux. Aucun document ne reste sur cet évêque, que la tradition seule, recueillie par le Père Jean Dupuy, dans son « Estat de l'Esglise du Périgord », donne pour successeur à saint Front.

(5) Saint Nicaise, premier évêque de Rouen, vers 290. (Lud. Lalanne, Dict. hist., de la France; Gallia Christiana.)

(6) Saint Lucien, premier évêque de Beauvais, vers 250 ou 290, martyr. (U. Chevalier; L. Lalanne; G. Christ).

(7) Saint Taurin, premier évêque d'Evreux, IIIe ou IVe siècle. (Ibid.)

(8) Saint Eutrope, premier évéque de Saintes, martyrisé au IIIe siècle. (Ibid.)

(9) Caudon, ancienne paroisse, aujour­d'hui section de la commune de Dôme.

(10) Turnac, id.

(11) Autoire, commune et canton de Saint-Ceré, arrondissement de Figeac (Lot).

(12) Saint-Seré, aujourd'hui Saint-Ceré, canton, arrondissement de Figeac (Lot).

(13) Gavaudun, canton de Montflanquin (Lot-et-Garonne), ancien Prieuré (O.S.B.), dépendant de l'abbaye de Sarlat.

(14) Capdenac, commune, canton et arrondissement de Figeac (Lot).

(15) Luzech, canton, arrondissement de Cahors (Lot).

 

 

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DV TROISIESME ESTAT DV PÉRIGORD

 

 

440

 
L'an après la naissance de Jésus-Christ 420, le Périgord, avec toute la Guiene, vient soubs la domination des Visigotz (1), du consentement des Romains, change­ment d'estat le plus rude, le plus cruel et le plus déplorable qu'il aye jamais souffert. L'empereur Honorius accordant ceste année la paix, Walia Roy des Visigotz, lui baille et abandonne toute la Guiene, scavoir de Rosne à la mer Océane et du Loyre aux Pyrénées, pour y faire leurs demeures et en jouir à per­pétuité, ce qu'il faict par l'advis de Constantius, son lieutenant des Gaules, qui fut après son consort à l'Empire (2). Ce conseil fut pris sur ce que ceste province estoit desja à demy occupée par ces Visigotz, par les Vandales, François et autres, à cause de qoy ils avoint perdu espérance de la pouvoir conserver et sur

 

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l'opinion qu'ilz avoint conceue que ces nations estrangères se desferoint entre elles sur la conqueste de ce pays. Néanmoins les Visigotz chassèrent les Vandales et firent retirer les Fran­çois au delà du Loire et, avec le temps, se rendirent maistres de toute la Guienne et, par ce moyen, nos devanciers, abandon­nés de l'Empire Romain, soubz les lois duquel ils avoint vescu quatre ou cinq cents ans, sont constraintz d'obéyr à ce peuple incivil, barbare et cruel, qui faict gloire de chasser, voire mesme de massacrer les propriétaires et naturelz habitans pour entier en possession de leurs biens. C'est ainsi que la fortune se joue des mortelz! Si les historiens ne sont point bien d'ac­cord du temps que ce peuple barbare occupa ceste province, cela procède de ce que, truvant de la résistance, ils employèrent plusieurs années avant que en estre libres possesseurs, mais je prendz la date du temps de la concession qui leur en fut faicte par l'Empereur Honorius et, par ce moyen, ils se trouveront l'avoir possédée par l'espace de quatre vingt et dix ans, pendant lequel temps ils y ont heu six roys nommés Walia, Théodoric, Turismond, autre Théodoric, Euric et Alaric, qui firent leur demeure ordinaire à Tolose et parfois à Bordeaux et Poitiers. Walia avoit succédé à Sigeric, l'an 418, et est compté pour leur premier Roy en la Guiene. Il alla faire la guerre en Espaigne, l'an 430, où il occupa les provinces que les Vandales, en passant en Afrique, y avoint abandonné et, de là, suivit les Vandales en Affrique, où il mourut l'an 22 de son règne.

L'an 440, Théodoric succède à Walia, pendant le règne duquel Attila, Roy des Huns, après avoir ravagé l'Italie et plusieurs autres terres subjectes à l'Empire Romain, avec une armée de cinq cens mille hommes, se trouvant en Gaule, l'an 451, est suivi par Aëtius, grand capitaine, qui avoit esté trois fois consul à Rome et estoit lieutenant de l'Empire en la Gaule Narbonoise, lequel, accompaigné des François, Visigotz

 

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et Bourguignons qui s'estoint tous ligués et unis pour rompre cet enemy commun, l'ayant suivi et comme enfermé entre les fleuves de Garone et Tarn, ces plaines qui sont entre Tolose et Moyssac, le contraignirent de venir aux mains et l'ataquèrent si vigoureusement que une soixantaine mille hommes demeu­rèrent sur la place, d'un parti ou d'autre. Le combat dura un jour tout entier du matin jusques au soir. Attila heut du pire et le champ de bataille demeura à ses enemis, quoy que Théodoric y fut occis. Cette bataille fut donnée près du village nomme Catalens (3), sur le chemin de Moyssac à Tolose, où Attila s'estoit logé et Aëtius s'estoit fortifié sur un tertre qui, à raison de ce, fust appelé « Mons Aetii » et depuis Montech. Le ruisseau, qui regorgea de sang par plusieurs jours, porte encore de présent le nom de ruisseau Sanguinaire, lequel entre dans la Garone un peu au dessus de Castelsarrazin.

Théodoric ayant esté tué en ceste bataille, Turismond (4) lui succède et est le troisiesme roy des Visigotz en la Guiene, le­quel est estranglé à Tolose par ses frères, en l'an 458, ayant régné depuis la bataille des Catalens.

Théodoric (5), second de nom, succède à Turismond, lequel est aussi estranglé à Tolose l'an 465, auquel succède Eoric (6), l'an 466, 5e roy en Guiene, qui régna 20 ans. Ces Gotz estoint arriens, enemys de la foy orthodoxe et grandement désireux d'advancer leur religion, à cause de quoy Eoric, considérant que l'advancement de sa religion dépendoit de la ruine de l'autre, entre­prend, avec une opiniastreté estrange, de destruire la religion catholique et, pour ce motif, prive l'Esglise de prélatz, temples et exercisses.

 

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Sidonius Appolinaire, qui vivoit l'an 480, évesque de Clermont en Auvergne, escrit au Livre 6, chap. 7, que la persécution suscitée par Eoric en l'an 476 fut telle que, les évesques de Bor­deaux, Périgeux, Rodés, Limoges et autres y dénommés ayant esté tués, personne n'estoit substitué en leur place et, par ce moyen, les diocèses estoint abandonés et les esglises ruinées, où on ne voyoit que des ronces et buissons et des bestes fauves qui alloint paistre l'herbe à l'entour des autelz; la discipline ecclésiastique estoit esteinte et sembloit que la religion eût prins fin avec ces prélatz, attendu que personne ne leur succédoit, d'où vient que en l'esglise de Périgeux, il ne se truve personne qui ait rempli la chaire épiscopale entre Pegasius, qui tenoit le siège l'an 415, et Chronopius, quoy qu'il y ait cent ans entre deux, tesmoignage d'une longue vacance et grande désolation. Eoric estant décédé l'an 485, Alaric, second de nom, luy succède, sixiesme et dernier roy des Visigotz en Guiene, auquel temps ils possédoint aussi la plus part de la province et une grande partie des Espaignes. Il est vray semblable qu'ils ont basti et donné le nom aux villes et autres lieux terminés en « ac » si fréquentz en Périgord et Quercy, pource que ceste terminaison ne se truve pas si fréquente au reste de la Guienne, quoy qu'ilz l'ayent possédée par entier. Il est présumé que, lors de leur arrivée, ce pays n'estant pas si fertile que le Languedoc, Poitou et autres provinces de la Guiene, estoit moins habité et que ceux à qui ce pays escheut en partage, estant obligés de se bastir, imposèrent le nom à leurs maisons et domaines confor­mément à leur langue. Les faicts et gestes de ces Visigotz sont incogneuz pource qu'ils estoint barbares, sans lettres, très-ignorans et sans aucun historien; que si les estrangers n'en eussent parlé, il ne resteroit d'eux aucun mémoire et ne scaurions pas qu'ilz eussent esté au monde.

 

(1) Les Wisigoths font irruption dans les Gaules en l'an 412, venant d'Italie, sous la conduite de leur roi Ataulphe. Us prennent Narbonne en 413, Toulouse la même année, selon toute probabilité, abandonnent la Gaule en 414, chassés par les Romains. Dans leur mouvement de retraite, ils brûlent Bordeaux. Ataul­phe est tué à Barcelone, dans les pre­miers jours de septembre 415. Sigeric lui succède et succombe assassiné, sept jours après son élévation; Wallia prend le pouvoir. Sous la conduite de ce der­nier, les Wisigoths envahissent de nou­veau la Gaule en 418, et obtiennent de l'empereur Honorius cession d'une par­tie de la Septimanie. Toulouse devient la capitale de ce nouveau royaume en 419. Wallia meurt la même année et a pour successeur Théodoric. En l'année 438, les Huns, ayant à leur tète le roi Gariéric, font une invasion dans la Gaule, et poussent jusque dans le Bazadais, occupé par les Wisigoths. Attila dirige une nou­velle invasion en 450, s'empare de Metz le jour de Pâques 451, est battu par Aëtius et Théodoric, au mois de juin de la même année, devant Orléans, et à Mauriac, près de Troyes en Champagne, (Campi Catalaunici) peu après. Théodoric est tué dans la mêlée. Thorismond, son fils, prend le pouvoir et meurt assassiné en 453 par ses frères Théodoric et Fré­déric. Théodoric, qui lui succède, subit le même sort en août 466, tué par son frère Euric. Euric monte sur ce trône ensanglanté et meurt vers la fin de l'année 484.

Tarde, dans le courant des pages qui suivent, commet plusieurs erreurs qui sont corrigées d'avance par la note qui précède.

(2) Constance, beau-frère de l'empereur Honorius, décoré du titre d'Auguste en 412, père de Valentinien III.

(3) Les « Campi Catalaunici » sont une plaine entreTroyes et Châlons-sur-Marne, au lieu-dit « Mauriac ». Tarde, en plaçant le champ de bataille entre Toulouse et Moissac, commet une erreur qu'on ne peut expliquer que par le désir du chroniqueur de trouver une origine historique à l'étymologie qu'il donne de Montech.

(4) Turismond, voir note 1.

(5) Théodoric, id.

(6) Euric, id

 

 

 

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DV QVATRIESME ESTAT DV PERIGORD

 

 

Ce quatriesme estat est soubz l'obéyssance des François, qui ont comandé à la Guiene, de l'an 510 jusques à 852, en titre de roys d'Aquitaine et, de 852 jusques à 1152, en qualité de ducz. L'an 510, les fondemens de cet estat sont jettes par Clovis (1), cinquiesme roy des François, Clovis roy quelques ans après sa conversion à la foy chrestienne, lequel, continuant les conquestes de ses prédécesseurs et con­sidérant que ce pays estoit abandonné par l'Empire romain et comme délaissé à qui le pouvoit occuper et, de plus, jaloux que une nation si barbare et infatuée de l'hérésie arriene occupât une si noble province, il prend résolution d'aller attaquer leur roy Alaric dans Poitiers, où lors il faisoit sa demeure et, pour ce faire, il dresse son armée à Tours et, après avoir passé le Loyre et Viene, truve que l'ennemy l'attendoit entre les rivières de Clin et de Viene, et bien près du ren­contre d'icelles. Les deux armées s'ataquent si avant que Alaric demeure mort sur la place avec une partie de son armée, que l'autre prend la fuitte vers Bordeaux. Ceste victoire (2) acquit à Clovis toute la Guiene, car les Gotz, se voyant sans chef et sans armée, luy ouvrirent les portes de Poitiers. Il départ son armée en deux, baille partie d'icelle à Théodoric, son filz, avec

 

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laquelle il faict obéyr le Périgord, Limozin, Auvergne, Roergue, Albigeois et autres provinces jusques au Rosne, et luy, Visigoths chassés avec l’autre, poursuit les fuyards jusques à Bordeaux et les défaict en un lieu qui depuys a porté le nom de camp Arrian et, par abréviation, Camprian ou Comprian (3). Après ces deffaictes, les Visigotz se retirèrent en Espaigne et laissèrent la Guiene paisible aux François. L'Empereur Anastase, pour le gratifier de ceste victoire, luy fit présent du titre de Consul et Patricien et d'une belle couronne d'or pour marque de Royauté. Il ne faut point doubter que Dieu, ayant regardé des yeux de sa miséricorde l'affliction de son esglise de la Guiene, ne mit en la volonté de ce généreux prince l'affection de chasser ces barbares qui, par l'espace de quatre vingtz ou cent ans, avoint si insolemment violenté la religion ortodoxe et qu'il ne bénit ses armes pour luy donner cet heureux succès.

Après ceste deffaicte, Clovis entre victorieux dans Bourdeaux, où il séjourne tout l'hyver et, s'en retournant, prend Angoulesme et se retire à Paris, et partant est nommé le premier roy des François en la province de Guienne. Il décéda l'an 514, laissant quatre enfans qui divisèrent l’estat de leur père en quatre portions, chascune desqueles porta titre de royaume, auquel partage la Guiene escheut à Clodomir, second roi de Guienne.

En ce temps, scavoir l'an 515, et soubz l'empire d'Anastase, Justin et Justinien, et du temps de saint Benoît, patriarche des religieux cénobites, sainct Sacerdos estoit évesque de Limoges, personage illustre en doctrine et probité de mœurs. Il estoit natif de Calabre (4) à présent Calviac, sur les limites du

 

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Périgord et Quercy, joignant le fleuve de Dordogne ; son père estoit bourgeois de Bordeaux, nommé Laban, et sa mère avoit nom Mundane. Le Roy Antitius fut son parrain de baptesme,car se trouvant à Calviac tost après la naissance de cet enfan, Laban, qui l'avoit accompaigné en ce voyage, le luy offrit pour le laver des eaux baptismales, ce que ayant accepté, luy fit donner le nom de Sacerdos, présageant, par quelque inspiration saincte, qu'il seroit à l'advenir un grand prélat et, de plus, luy donna la terre de Calviac pour à l'advenir en disposer à sa volonté. Ce roy Antitius ne se truve ailleurs que dans l'anciene légende de ce saint. Les historiens de la Guiene n'en font aucune men­tion et cela faict présumer que quelque copiste ignorant a altéré ce nom par addition, soubstraction ou inversion de quelques letres. Mais, pour estre esclaircy, tant du nom que du faict, et sçavoir qui estoit ce roy, il faut voir quel estoit l’estat de la Guiene au temps de la naissance de ce saint et, pour ce faire, il faut premièrement noter que Baronius, en son Comentaire sur le martyrologe romain, et autres autheurs approuvés, sont d'accord que sainct Sacerdos estoit évesque de Limoges et exerçoit ceste charge, avec grande réputation, l'an 515. Or, il est présumé avoir lors atteint l'aage de 60 ou 70 ans, si bien que, déduisant 60 ou 70 de 515, sa naissance conviendra environ l'an 445 ou 455, auquel temps les Visigotz estoint roys de la Guiene, comme nous avons monstre au troysiesme estat de ce pays. De prendre Antitius pour Théodoric ou Turismond qui, pour lors, estoint les roys des Visigotz en Guiene, cela ne se peut et ne se doibt, pour deux raisons: l'une, que ce nom An­titius est latin et ne ressent en rien l'idiome gothisque, l'autre que les roys Visigotz estoint arriens et persécutoint l'Esglize, et Antitius, selon la suitte de la légende, estoit un prince grande­ment dévot et affectionné à la religion catholique. Il est donq nécessaire de cercher Antitius ailleurs.

 

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Possible qu'il faut lire Anitius en ostant le premier t et dire Anitius que c'estoit un prince de la famille des Anitius de laquelle nous avons faict mention au second Estat et laquelle estoit encore en ce temps fort noble et illustre tant à Rome que à Bordeaux; laquelle famille les Visigotz pouvoint avoir laissée en son esplendeur à Bordeaux, à cause de la créance qu'ils avoint à Rome. Ce seigneur pouvoit avoir des biens en Périgord et cognoistre Laban comme bourgeois de Bordeaux et l'aymer à cause de sa religion et probité et n'est pas hors d'ap­parence que le premier qui colligea la vie de St Sacerdos luy ayt donné le titre de roy au lieu de prince, mais j'estime avec plus d'apparence qu'il faut lire Avitus, d'autant que le cardinal Baronius, après Cassiodore, Sidonius Apollinarius et autres, assignent l'empire de Maximus en l'an 455, lequel ne jouit de ceste souveraine authorité que deux moys et quelques jours, car le peuple romain, voyant qu'il avoit injustement usurpé l'empire sur Martian, ne pouvant supporter ses insolences et tyrannies, l'assomèrent à coups de pierre et le mirent en pièces qui furent après jettées dans le Tibre.

La mesme année 455 ès Gaules estoit un sénateur romain natif d'Auvergne nommé Avitus (5), cogneu par tout l'empire à cause des victoires par luy obtenues sur les François, Borguignons et Visigotz et par les magistratures et belles charges qu'il avoit dignement exercé, lequel avoit esté faict par Maximus préffect des soldatz prétoriens des Gaules, général de la cavalerie et son lieutenant général pour empêcher que les Visigotz n'entreprinsent au delà des bornes qui, par accord, leur avoint esté ac­cordées et pour composer quelques différentz qui estoint entre l'empereur et ces nations barbares. Estant donq pour ce

 

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subject en la Guiene, l'armée à laquelle il commandoit ayant appris la mort de Maximus, le proclame et déclaire empereur des Ro­mains et le constraint contre sa volonté de l'accepter. Le Sénat adverti de ceste élection faict semblant de l'approuver, mais après avoir considéré que Avitus avoit esté advancé à ses prin­cipales charges par Maximus, il changea d'advis craignant pos­sible qu'il ne vengeât la mort de son bienfaiteur, ou pour ne préjudicier à Martian qui estoit estimé légitime empereur. Comme donq il s'acheminoit à Rome, le Sénat luy fit scavoir qu'il n'avoit pas agréable son élection. Avitus, ayant appris ces nouvelles, s'arresta à Plaisance, où il se démit volontairement de l'empire et du consulat et, pour oster tout ombrage de re­muement et de trouble, se retira en son pays natal où il passa le reste de ses ans, sans charge publique. Sidonius Apollinarius, évesque de Clermont, en Auvergne, qui estoit son gendre, descript amplement sa vie en sa poésie intitulée: « Panegyricus Augusto Avito socero dictus, qui est carrnen VII ». Il est vraysemblable que, ceste année 455, Avitus estoit venu en la Guiene et s'estoit approché de Bordeaux, une des principales demeures des roys Visigotz pour pourvoir au faict de sa légation et que là estant proclamé empereur, il se retiroit le long de la Dordogne pour passer par l'Auvergne et de là à Rome, et que estant à Cal­viac, il fut prié par Laban d'estre parrain de son filz et qu'il luy donna la terre de Calviac, de laquelle il pouvoit disposer comme lieutenant de l'empire, ou comme empereur, si c'estoit après son élection, et ce, du consentement ou par tollérance des Gotz, estant pour lors tout ce pays terre de conqueste (6).

Saint Sacerdos estant venu en aage capable de discipline, fut

 

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baillé ès mains de Capuanus, lors évesque de Caors, duquel il apprit premièrement les letres humaines et puys les divines, auquelles il se rendit si excellent qu'il estoit admiré de tous. Capuanus, le jugeant capable de faire à l'advenir beaucoup de fruit en l'esglise de Dieu, le receut en l'ordre de cléricature. De ce temps il y avoit un monastère à Calviac où résidoint 40 reli­gieux, lesquelz vivoint d'aumosnes, mais St Sacerdos estant venu majeur et son aage luy permettant de disposer de son re­venu, il l'employa à la nourriture de ces religieux, fit bastir leur esglise et monastère qui alloit en ruine et, au bout de quelques années, donna tous ses biens au monastère, y entra, y fit profession et y demeura sept ans simple religieux, au bout desquelz il fut faict prestre et abbé du lieu. Pendant cette charge, il fît des œuvres pleines de merveilles, car par son seul attouchement, joint à sa prière, il guérit un lépreux et fit re­vivre son père Laban qui estoit décédé d'une mort souddaine, lequel, après estre résuscité, receut le saint viatique, donna la bénédiction à son fils et à toute sa famille et puys mourut en paix. Sa doctrine, sa piété et les miracles faictz par ses mains lui donnèrent tant de réputation par toutes les provinces voi­sines que le siège épiscopal du Limosin estant vacant par le décès de Aggaricus, il fut esleu par tout le clergé et faict évesque de Limoges, laquelle charge ayant administré par plusieurs années fort dignement et recognoissant que son dernier jour s'approchoit, prind congé de son clergé et peuple et s'achemina vers son pays natal pour y clorre ses jours, mais estant parvenu à Argentat (7), sur le fleuve de la Dordoigne, sa faiblesse ne luy permettant d'aller plus avant, pria ses amis de procurer que son corps fût porté et enseveli à l'esglise de Calviac où il avoit esté baptisé et faict religieux. Après avoir faict tous les debvoirs d'une âme pleine de piété, il partit de ce monde le 5 de may, pour

 

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monter au ciel. Ses disciples mettent le corps dans un bateau et le conduisent sur Dordoigne d'Argentat au port de Calviac, où les religieux se treuvent, qui le prenent et portent sur leurs espaules dans leur esglise et là l'ensevelissent avec tout le res­pect, honneur et dévotion qu'il leur est possible. Les miracles qui furent faictz avec le temps en ce sépulchre sur l'invocation de ce sainct, luy acquirent autant de bruit et de réputation qu'il fut enregistré au catalogue des sainctz. Quelques siècles après, ce monastère estant ruiné, tant par vieillesse que par les guerres, ce saint corps fut apporté en l'abbaye de Sarlat, où finalement il fut pris et choisi pour patron et, en ceste qualité, y est encore vénéré et invoqué. Nous ne trouvons pas de mé-moyres suffisament pour déterminer en quelle année fut faicte ceste translation (8), seulement nous conjecturons avec beaucoup de raison que ce fut pendant le règne de Charles Martel, auquel temps la Guiene estoit en grand trouble et perplexité, (comme il sera dictcy après), à cause de la division des princes, de la révolte du peuple irrité pour raison des concutions des officiers de l'Estat, l'usurpation de la Guiene par Eude, prince de Gascogne et les ravages des Sarrazins entrés en France par la Guiene, car il est vray semblable que en ce temps où il n'y avoit rien d'asseuré, les religieux de Calviac, ne croyant pas ceste reli­que en sécurité dans leur monastère, la portèrent en l'esglise de Sarlat et, quelques siècles après, l'abbaye de Calviac estant appovrie et ruinée, ilz se unirent avec celle de Sarlat, et réduisirent deux esglises en une, laquelle, ayant pris ce sainct pour patron, a esté depuys appelée: « Ecclesia Sancti Salvatoris mundi et beati Sacerdotis » où on célèbre tous les ans le 3 juillet l'anniversaire

 

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de ce transport, par un office double et solennel.

Au reste, le nom de Calabre est demeuré à l'ancien estanc du rnonastère qui est au dessus du village appelé Ayran-bas (9), sur le chemin de Calviac à Carlux lequel est encore nommé « l'estang de Calabre » par les paysans et dans les titres vieux et nouveaux.

La Guiene, pendant ce quatriesme Estat, doibt estre consi­dérée, premièrement en qualité de royaume et puys en qua­lité de duché, car depuis Clovis qui, l'an 510, l'acquit sur les Visigotz, les roys françois l'ont possédée soubz titre de roys de Guiene jusques à Charles-le-Chauve qui régnoit l'an 852, lequel l'érigea en duché sous la réservation de l'homage aux roys de France.

Dans le temps de la royauté, qui est de 342 ans, les annales de Guiene y comptent 23 roys et, de 852 jusques à la fin de ce quatriesme Estat, y comptent neuf princes ou seigneurs qui l'ont possédée en titre de ducz. L'an 550, Clotaire, premier du nom, estant roy de France et troysiesme roy de Guiene, Cronopius, évesque de Périgueux, prélat qui estoit nay de noble et illustre famille, faict voir son zèle à la religion, procurant de rebastir les temples en tout le Périgord qui avoint esté ruinés par les Visigotz et remettre le service divin avec la discipline ecclésiastique, auquel il est heureusement secondé par Carterius et Saffarius qui estoint en la mesme dignité et charge, soubz Gontran, Sigibert, Childebertet Théodebert, 4e 5e, 6e et 7e roys de Guiene.

Les amphithéâtres, qui avoint esté construitz aux principales viles de la Guiene lors qu'elle obéyssoit au Sénat romain, sont ruinés en ce temps auquel le paganisme estoit desjà esteint et l'arrianisme chassé avec les Visigotz, car la religion chrestienne ayant aboli les jeuz et tous spectacles et autres actes pour

 

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lesquelz ilz avoint esté édifiés, les avoint rendus inutiles et délais­sés et, par ce moyen, les matériaux furent employés à d'autres usages, mais principalement pour bastir des temples, des mo­nastères et hospitaux.

Les esglises collégiales de Terrasson (10), St Amand (11) et St Cyprien (12) ont heu leur commencement de trois moynes reclus St Soure (13), St Amand (14) et St Cyprien (15), qui vivoint au temps de Clotaire, second du nom, roy de France et huitiesme roy de Guiene en l'an 620.

Les reclus, en ce temps-là, estoint des moines qu'on pourroit autrement appeler anachorètes, lesquelz au dessus des trois veuz de pauvreté, chasteté et obédience, en professoint un quatriesme, qui estoit de demeurer seulz fermés dans une cel­lule, sans en sortir de toute leur vie, y estant nourris d'aumosnes, laquelle cellule estoit bastie joignant les esglises abbatia­les, en telle sorte que par une petite fenestre le reclus voyoit et oyoit dire la messe et recevoit la communion. De l'autre costé estoit le passage pour lui bailler les vivres, en la sorte qu'on pratique aujourd'huy aux cellules des pères Chartreux. Grégoire de Tours, au livre « De Gloria Confessorum », et la légende de ces sainctz nous apprenent que bien près du Périgord, en un lieu appelé Genouillac (16), estoit un monastère où

 

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résidoient un grand nombre de religieux qui vivoint en grande réputation de sainteté, soubz la direction de Sanabalus, leur supérieur, auquel monastère se rendirent Sorus, auvergnac de nation, issu de nobles parents, Amandus, sorti d'une illustre famille du Limousin, avec Cyprianus, leur compaignon, lesquels tous trois ensemble, en mesme jour, firent un parfaict divorce avec les vanités du monde, professant les susdictz quatre veuz. Ils demeurèrent quelque temps dans ce monastère où ilz se rendirent si recomandables par leurs aus­térités et autres actes de religion et acquirent tant de réputa­tion, que le peuple accouroit à eux à grandes troupes. Et pource que tel concours de peuples les troubloit en leurs exercisses spirituelz, ils prindrent résolution tous trois de s'en aller de Genouillac et vivre incogneuz en quelque autre part. St Soure s'arresta à Terrasson, St Amans au lieu qui porte aujourd'huy son nom, et St Cyprien descendit sur le fleuve de Dordoigne au lieu qui est aujourd'huy apellé de son nom, èsquelz lieux ils vesquirent chascun avec grande réputation de saincteté, confirmée par miracle, à cause de quoy plusieurs se rendirent leurs disciples, lesquels, par laps de temps, se multiplièrent et, par les aumosnes du peuple et bienfaictz des princes et seigneurs dévotz à ces sainctz, trouvèrent moyen de bastir et doter ces trois esglises qui sont dans le diocèse de Sarlat et subsistent encore, sçavoir, Terrasson, soubz l'ordre de St Benoît, où on voit encore la cellule de St Soure, St Amand et St Cyprien, soubz la règle de St Augustin.

Le droit de voisinage m'oblige de parler de l'abbaye de

 

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Souillac (17) laquelle a receu ceste faveur du ciel de n'avoir esté ruinée par les religionnaires. St Eloy, évesque de Noyon et pair de France, en a esté le fondateur. Il estoit filz d'Eucherus orphèvre de profession et de Turgia, bourgeois et marchandz de Limoges. En sa jeunesse, il professoit l’estat de son père et se retira à Paris l'an 22 de son aage et pource qu'il excelloit en son art, il fut cogneu et grandement aymé du roy Dagobert (18), qui le prind a son service, et l'ayant recogneu capable des affaires d'importance, le fit son conseiller d'estat. Dagobert prind en main le sceptre de la France l'an 631, par le décès de son frère et, l'an 640, succédant à son frère Haribert, devint le 10e roy de Guiene et décéda l'an 646, laissant Clovis son succes­seur en France et en Guiene. St Eloy fut en grande estime envers ce roy Clovis telement que, le recognoissant plain de vertus dignes d'un grand prélat, procure de luy faire bailler le baston pastoral du diocèse de Noyon, qui lui fut donné en mains l'an 648 et, de plus, luy fit présent de la terre de Souil­lac pour en disposer à son plaisir et volonté. Saint Eloy, qui n'avoit autre chose en son âme que le service et la gloire de Dieu, destina ce don pour y construire et doter l'abaye qui y subsiste encore soubz la règle de St Benoit. Ce dévot et saint personnage décéda le premier décembre 663, aagé de 70 ans, ayant religieusement cultivé le diocèse de Noyon 17 ans (19). Son zèle à la religion et conversion des infidèles fut

 

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acompaigné de tant de miracles durant sa vie et après, qu'il fut truvé digne d'estre enrollé au catalogue des sainctz. Clotaire, IIIe du nom, roy de France et Guiene, s'estant par trop adonné à l'oisiveté et délices de la cour, et ne tenant pas le cœur sur les actions de ses lieutenants, est cause que, l'an 664, le Périgord, Quercy, Auvergne et plusieurs autres provinces de la Guiene se révoltent contre son authorité et créent des capitaines pour les conduire et protéger contre les concussions que ces gou­verneurs exerçoient sur le peuple. Mais le mal fut bien plus grand soubz Clotaire IV (20), l'an 719, car la fénéantise de ce prince et le mauvais gouvernement des maires du palais rendirent les lieutenants des provinces si insolens, concutionnaires et tyrans envers le peuple, que plusieurs provinces de la France furent constraintes d'eslire des ducz et comtes pour les con­duire et vendiquer contre ces crueles harpies. Ceux de Guiene esleurent un prince de Gascoigne nommé Eudo (21), d’où sortit

 

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une guerre qui donna de l'exercisse aux roys de France l'es­pace de cinquante ans, car ne pouvant supporter un compaignon en la Guiene, ilz travaillèrent à le chasser et Eudo, fortifié de la partie de la Guiene qui l'avoit esleu, prétendoit et espéroit se perpétuer en la duché et mesme en jouit une bonne partie durant sa vie et Gaïfer son filz et Hunaud son petit-filz après luy (22).

Cette division fut cause que, l'an 726, Eudo qui commandoit en la Gascoigne, pour tailler de la besoigne aux roys de France, donna passage aux Sarrazins, enemis mortels du nom chrestien (23), lesquels, venant d'Espaigne, entrèrent en France en nombre de quatre cens mille qui prindrent Bordeaux, Xaintes, Poitiers et autres villes qu'ilz treuvèrent en chemin, égorgèrent les prestres, razèrent les esglizes et tirent un ravage qui ne peut estre exprimé. Charles Martel les châtia près de Tours, mais le mal d'advant feut sans réparation.

L'an 750 Pépin, filz de Charles Martel, est couroné roy de France et de Guiene et, quatre ans après, s'en va en Italie donner secours au pape contre les Lombardz et, au bout de quelques ans, estant revenu d'Italie, treuva que Gaïfer, filz d'Eudo, pour maintenir les droictz de son père, s'estoit remis

 

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en possession de la plus grande partie de la Guiene et avoit pris le bien des esglises. A cause de quoy il se prépare pour l'attaquer, si bien que, l'an 760, conduit une armée en Guiene qui ne fît presque point d'éfaict et, l'an 763, y revient et met soubz son obéyssance les villes et pays d'Angoulesme, Périgord, Agénois et Quercy et, passant par Sarlat, y truva un petit monastère fort ancien, habité par des moynes qui portoint l'abit noir, lequel avoit esté basti dans la solitude de ce valon couvert de bois, à cause de la commodité des fontaines, et voyant que ce lieu estoit dévot et que ces moynes estoint gran­dement pauvres, n'ayant autres moyens pour leur nourriture et entretènement que les aumosnes et travail de leurs mains, il leur dona des moyens pour faire bastir et des revenus pour leur nourriture et autres nécessités, à cause de quoy le monas­tère de Sarlat luy a tousjours donné le titre de fondateur.

Ceste guerre est continuée par plusieurs années, mais l'an 768, Pépin estant redvenu en Guiene avec une plus puissante armée, poursuit Gaifer et l'ayant rencontré en Périgord, le contraint de venir au combat et le charge si rudement que Gaifer demeure mort sur la place (24) et son armée est mise, une partie en pièces et l'autre en fuite. Pépin, ayant obtenu ceste victoire en Périgord, donna au monastère de Sarlat (25), en offrande et action de grâces, une bonne partie du butin et despouilles de Gaifer et de son armée.

Après ceste victoire et la mesme année 768, Pépin décède et laisse deux enfans, Charles et Carloman. Cestui cy eut son apa­nage vers Allemaigue et Charles, qui fut appelé Charlemaigne, eut pour sa parties royaumes de France et Guiene.

Après la deffaite et mort de Gaifer, Hunaud, son filz (26), se porte pour duc de Guienne, mais l'an 770, Charlemaigne y

 

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vient avec une puissante armée. D'abord l’Angoumois, Limouzin, Périgord, Agénois et Quercy se rendent à Charlemaigne, lequel poursuit si opiniastrement Hunaud, qu'il est constraint s'en fuir et se retirer vers Lupus, duc de Gascogne. Charlemaigne mande à Lupus de le retenir, ce qu'il faict, et ainsi Hunaud est prisonier ès mains de Charlemaigne qui le mène en Italie pour luy oster tout moyen de troubler la province.

Charlemaigne, s'estant rendu paisible possesseur de la Guiene, prend résolution d'aller faire la guerre en Saxe et Lombardie, et pource que son filz estoit encore fort jeune et qu'il le vouloit mener quand et luy, met un gouverneur à Bordeaux et un comte à Tolose et à chascune des autres provinces particulières d'Angoulesme, de Poitou, de Périgord, de Limouzin, d'Agénois, de Quercy, d'Auvergne et autres, lesquels comtes il choisit d'entre ses parents et, en leur baillant ces comtés, se réserve la souveraineté royale et certain tribut annuel, le tout afin que, pendant son absence, la Guiene tant subjecte à rébellions, fût mieux conservée soubz son obéyssance. Le comte par luy mis du Perigord estoit nommé Walbodus, autrement Gilebaut (27), lequel nous mettons pour le premier comte de Périgord, quoy qu'il y en aye qui disent que l'an 768, Pépin, après la défaicte de Gaïfer, establit des comtes en la Guiene desquelz Gautier en fut un pour le Périgord, mais il est croyable que c'estoit seule­ment pour un temps et par provision.

Charlemaigne, ayant ainsi pourvu à la Guiene, s'en va en Saxe et Italie, où il faict la guerre l'espace de sept ans, et

 

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l'an 778, passe en Espaigne contre les Sarrazins, prend sur eux Pampalune, Saragousse et autres villes de Navarre et Aragon et, après avoir rendu tributaire à soy une grande partie des Espaignes et icelle constrainte de recevoir la foy chrestienne, s'en retourne en France et, passant par le Périgord, visite le monastère de Sarlat auquel il donne des grandes sommes d'or et d'argent, quantité de pierres prétieuses de grande valeur, et plusieurs reliques, entre lesqueles estoit une des espines de la courone de laquelle Jésus Christ fut coroné, lors de sa passion, et une pièce de la sainte Croix, prend l'esglise et monastère en sa protection, les met soubz le pouvoir de St Pierre, prince des Apostres, à la charge que, tous les ans, l'abbé et religieux de la dicte esglise de Sarlat payeroint à l'esglise de Rome un escu d'or de rante annuele et qu'ilz prieront Dieu pour luy et diront tous les ans, tel jour qu'il décédera (qui fut le 28 jan­vier 814), une messe en haut, avec les solennités requises, pour le salut de son âme et de ses parens. Le monastère l'a tousjours depuys advoué pour fondateur, conjointement avec Pépin son père (28).

789

 
Vulgrin (29) est le second comte de Périgord; ses armes estoint

 

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lozangées d'or et de geule. Il espousa la fille du comte de Tolose qui luy porta pour son douère le vicomté d'Agen. De ce mariage vindrent deux enfans, Aldoin (autrement Alain) et Guilhaume. Après la mort du père, Aldoin fut comte d'Angoulesme et Guillhaume (30) comte de Périgord. Les affaires que les roys avoint en Italie et les troubles que les Normandz apportoint en France, leur aydèrent beaucoup pour rendre ces comtés héréditaires. Guilhaume heut un filz nommé Bernard (31)

 

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quatriesme comte de Périgord, lequel, conjointement avec Grezinde sa femme, donne la terre et juridiction de Sarlat au monastère appelé St-Sauveur de Sarlat, pour estre possédée et jouye à perpétuité par les abbés et religieux d'icelluy, a la charge que ledict monastère seroit réformé soûbz la règle de St Benoît. Ceste donation est faicte au moys de juin l’an de grâce 817 et confirmée à Rome par le pape Léon IIIe (32) au moys de janvier suivant, Louys-le-Débonaire (33), filz de Charlemaigne, estant empereur des romains et roy de France et de Guienne (34), laquelle concession est de la teneur que s'ensuit:

« Dispositor ordinatorque mirificus omnium rerum Deus, qui, ut scriptum est, quos vult humiliat et quos vult exaltat. Certum est quia multos quos modo exaltat, in sæculo venturo humiliabit, et qui de ipsis bonis superbientes sub potenti manu illius humiliare dedignantur ; quapropter jus­tum est ut homo subditus sit Deo et de iis quæ ab ipso percipit eidem placere studeat. Quòd ego, Bernardus, gratià Dei, Comes Petragoricensis, hæc omnia considerans, monasterium Sancti Salvatoris, quod vocatur Sarlatum, quod modo minime regulariter degit, sub jure meo retinere timui, et in ordine monastico restituere dignum duxi. Quocircà notum sit omnibus tam præsentibus quàm futuris, quòd ego, consentiente uxore meâ Garsindà, prædictum locum cum omni abbatià [et] ad eum pertinentia in potestate Sancti Salvatoris de rneà dominatione transposui, pro animà videlicet patris mei et matris meæ et prædecessoribus propinquis

 

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et pro me et uxore meà et filiis et filiabus nostris, pro fra­tribus quoque nostris et amicis fidelibus et specialiler pro illis qui predictum locum et habitatores defenderint. Igitur, ut dictum est, trado præfatum locum domno Odoni et domno Adacio abbatibus (35) et monachis quos ibi vel adduxerint vel congregaverint, ut videlicet ipsi et successores eorum, tàm cœnobium quàm omnem abbatiam sine ullà contradictione teneant et, post illorum discessum, qualem voluerint, secundum regulam Sti Benedicti abbatem sibi constituant. Sint autem et ipsi monachi in subjectione regis ad locum salvum faciendum et non ad aliquid persolvendum nisi solas orationes. Ceterùm contestor et adjuro omnes propinquos atque successores nostros cunctosque illius cœnobii vicinos tàm presentes quàm futuros, per tremendurn sanctæ Trinitatis nomen et meritum beatorum sanctorum quorum reliquiæ inibi continentur ut nullus vel monachus seu quilibet homo res eorum inquietare aut in potestate alicujus redire præsumat. Quôd si quis hereditatem dispossidere tentaverit, maledicatur per orbem universum et audiat: Deus meus, pone illum ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti et confundatur in sæculum sæculi et a pereat. Non sit coheres Dei nostri nisi resipuerit, sed sit particeps Pharaoni qui ait: Deum nescio et Israël non dimittam. Ego Bernardus hoc datum à me factum, nutu Dei disponente, ratum perfectumque in perpetuum esse volo cum stipulatione subnixà. Signum Bernardi comitis qui hoc donum fecit et scribere rogavit et manu proprià firmavit; signum Guillermi; signum Arnaldi; signum Gausberti; signum Bernardi; signum Ranulphi; signum Alduini; signum Gausfredi; signum Heliæ; signum

 

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Amalgerii; signum Fulcherii ; signum Odolrici. Data in mense junii, regnante Deo et Domino Ludovico rege imperante. »

 

ODO (36) est le 1er abbé de Sarlat à commencer le catalogue, ordre et suitte d'iceux à la concession du comté de Périgord et réformation du monastère en la règle de St-Benoît, et ADACIUS est le IIe, lequel estoit coadjuteur d'Odo et désigné pour luy succéder, comme apert par la susdicte concession.

Arnaud est le 5e comte de Périgord, successeur de Bernard, bienfaiteur de l'esglise de Sarlat (37).

La religion chrestienne reçoit une rude attaque en Périgord l'an 848, car les Normandz estant venus par mer en Guiene

 

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prenent, pillent et bruslent Bordeaux et après montent le long de la Dordoigne et, par tout où ilz passent, pillent et bruslent les esglises, tuent les prestres qu'ilz treuvent et, après avoir ra­vagé tout le Périgord, s'en retournent à leurs vaisseaux.

L'an 852, le roy Charles, ne voulant plus que la Guiene portât le titre de royaume, l'érige en duché et y establit un prince de Bourgoigne, son parent, nommé Ranulphe, qui est le premier duc de Guiene.

L'an 860, ASSENARIUS (38) est le IIIe qui commande en qualité d'abbé au monastère de Sarlat.

Les Normands, estant revenus l'an 868 ravager la Guiene, sont attaqués par les princes de France et seigneurs du pays. Ranulphe, premier duc de Guiene, est tué au combat, auquel succède en la duché Guillaume, comte d'Auvergne.

Vulgrin (39), second du nom, autrement Guilhaume, est le 6e comte de Périgord.

Charles-le-Gros, empereur des Romains et roy de France, faict réparer l'esglise de Sarlat, laquelle il dict en ses letres pa­tentes, datées de l'an 886, avoir esté édifiée « in honorem Salvatoris mundi in vico Sarlatensi, qui est situs in pago Petragoricensi (40) », l'enrichit de plusieurs sommes d'or et d'argent et l'ho­nore de plusieurs reliques, veut qu'elle soit libre, la prind en sa protection, deffend à toutes personnes de troubler l'abbé et religieux d'icelle et d'usurper leur bien.

 

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L'an 897, BASSENUS (41) estoit le IVe abbé de Sarlat.

Guillaume (42) filz de Vulgrin et frère d'Audoin, comte d'Angoulêrne, est le 7e comte de Périgord.

Ranulphe (43), 8e comte de Périgord.

L'an 927, Eblius estoit le 3e duc de Guiene, auquel succéda Eblius son fils, 4e duc.

L'an 935, Guilhaume, second du nom, autrement appelé Hugon, fils de Eblius, est le 5e duc de Guiene.

L'an 945, BERNARDUS (44) est le Ve abbé de Sarlat.

 

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Emme (45) succède au comté de Périgord et [est] comptée pour le 9e comte; elle fut mariée à Boso de Poitiers, duquel mariage vient Adelbert autrement Hildebert.

Hildebert (46) , filz de Boso, comte de Poitiers et d'Emme, comtesse de Périgord, est le 10e comte de Périgord.

L'an 970, Guilhaume, IIIe du nom, fils de Hugon, est le 6e duc de Guiene. Il fut surnommé Teste d'Estoupe.

Froterius est évesque de Périgueux, entre en possession le 10 juin 976 et gouverne le diocèse 15 ans, 6 moys, 3 jours et décède le 13 décembre 991.

 

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Gérard (47), comte de Périgord, succède à Hildebert et est le 11e comte de Périgord; il eut trois enfans: Hélie, Audedert et Boson.

L'an 984, au temps que Froterius gouvernoit le diocèse de Périgueux, GERALDUS estoit le VIe abbé de Sarlat.

Martinus est évesque de Périgueux et estoit de la maison des comtes de Périgoid, filz de Bozon et neveu de Hélie et de Audebert; il tind la chaire pendant 9 ans.

Hélie (48), filz ayné de Gérard, succède à son père au comté de Périgord et peut estre nommé le 12e comte; il creva les yeux à un sien enemi, coadjuteur de l'évesque de Limoges et voulant en avoir son absolution, s'achemine à Rome et mourut par les chemins, sans laisser aucun enfant, pour luy succéder, autre que Martinus, évesque de Périgueux. A cause de quoy, le comté fut divisé et pour ce que cy après il a esté souvent pos­sédé par plusieurs à la foys en pariage ou autrement, je me contenteray cy-après de monstrer le temps auquel chascun d'eux a vescu sans déterminer le quantiesme il estoit.

Radolphus de Coalia est évesque de Périgueux et entre en possession le 5 juillet de ceste année (1000); décède le 5 janvier 1013.

Audebert (49), second fils de Gérard, succède au comté de

 

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Périgord, à son frère Hélie, décédé au voyage de Rome; il eut un enfant nommé Bernard qu'il institua héritier.

Radulphus de Coalia, évesque de Périgueux décède le 5 janvier 1013 après avoir demeuré évesque 12 ans et demi auquel succède Arnaldus Vitabrensis.

Arnaldus Vitabrensis, évesque de Périgueux, décède le 15 juillet 1036 et le 22 de son siège, auquel Geraldus de Gordonio succède le premier de novembre 1037.

Jacques Rudel (50) se qualifie comte de Périgord; je ne scay soubz quel droict.

L'an 1025, Guilhaume Teste-d'Estoupe, ayant quitté le monde, décède dans un cloistre après avoir establi en sa place Guy, son fils, 7e duc de Guiene, lequel estoit aussi comte de Poitou et fit sa demeure ordinaire à Poitiers.

Bernard (51), fils d'Audebert et petit-filz, de Gérard, est comte de Périgord après le décès de son père Audebert, lequel comté luy est hostilement usurpé par Bozon, comte de la Marche, troisiesme filz de Gérard et oncle dudict Bernard.

L'an 1031, AMERICUS est le VIIe abbé de Sarlat.

Geraldus de Gordonio, évesque de Périgueux, entre en possession le premier de novembre 1037 et décède le 21 mars 1059, après avoir possédé l'évesché 22 ans, 4 mois, 21 jours.

 

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Boson (52), 3e fils de Gérard, est comte de Périgord, ayant usurpé, comme dict est cy-devant, le comté sur Bernard son nepveu, lequel son père Audebert avoit laissé moindre.

L'an 1041, Guilhaume, IVe du nom, dict Geoffroy, est le 8me duc de Guiene.

Guilhermus de Monteberulpho, évesque de Périgueux, le 12 de mars 1060 et décède en grande réputation de sainteté le 13 febvier 1081, ayant fort dignement régi le diocèse 20 ans, 11 moys, 3 jours.

L'an 1076, STEPHANUS est le VIIIe abbé de Sarlat.

Guillaume, comte de Tolose, en ses lettres se qualifie comte de Périgord, de Caors, d'Albi, Carcassone, Rodés, etc.

Reynaldus de Tiberio est évesque de Périgueux. Ce prélat, estant allé à la guerre d'outre-mer, se trouve au siège d'Antioche où, le 13 septembre 1099, en disant messe, fut occis à l'autel, après avoir régi l'évesché 17 ans, 4 moys el 11 jours.

L'an 1086, Guillaume, VIe du nom, est le 9e et dernier duc de Guiene; il estoit filz de Guilhaume-Geofroy qui eut deux femmes; cestui-ci fut filz de la première, lequel hérita la du­ché de Guiene et comté de Poitou. La seconde femme estoit fille du comte de Tolose, de laquelle nasquit Hugues-Aymond qui succéda aux droictz que sa mère avoit sur le comté de Tolose.

Hélie Rudel (53), filz de Boson, est comte de Périgord, (il avoit aussi nom Audebert); son père mourant le laissa moindre

 

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et Guilhaume, duc de Guiene, fut son curateur lequel accorda les enfans des deux frères, faisant que Bernard filz d'Audebert fût comte de la Marche qui lui estoit escheu de la part de leur ayeule et Hélie Rudel, comte de Périgord.

Guillermus d'Albarocà, autrement d'Auberoche, est évesque de Périgueux. Il meurt le 2 d'apvril 1123, après avoir tenu le siège 24 ans.

L'an 1112, Guillaume d'Auberoche, estant évesque de Périgueux et Stephanus, abbé de Sarlat, le saint-Suaire est apporté à Cadoin (54), après s'estre conservé durant le courant de onze siècles, laquelle conservation et transport nous descrirons icy, selon qu'il se collige d'un cartulaire qui est en la mesme abbaye de Cadoin et après cy continuerons l'histoire tout de suite jusques à présent.

L'an 68 après la naissance de Jésus-Christ, qui est trois ans avant que Tite-Vespasien assiégeât et prind la ville de Hiérusalem, plusieurs habitans, voyant les séditions et révoltes du peuple, les préparations que faisoit Cestius, président en Syrie, pour chastier les rebelles, ainsi que raporte Josephe, et prévoyant les maux qui, en bref, devoint arriver, suivirent le conseil que Jésus-Christ avoit donné, disant: « Lors, ceux qui sont en Judée, qu'ilz s'en fuyent aux montaignes! » et sortirent de Hiérusalem avec leurs principaux meubles, et mesmement les fidèles, que Dieu ne vouloit pas estre envelopés dans les misères des obstinés, furent des premiers qui délaissèrent la ville pour aller establir leur demeure ailleurs, et entre iceux se trouva un juif fidèle, lequel quitta Hierusalem pour s'en aller aux champs avec deux enfans masles qu'il avoit et ses meubles plus prétieux, entre lesquelz estoit le saint Suaire qu'il avoit gardé fort curieusement depuis la résurrection de Jésus-Christ. Quelques

 

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ans après, se voyant proche de la mort, il fit héretier un de ses enfans et donna un bien petit légat à l'autre. Après son décès le légataire acheta le saint Suaire de l’héretier, lequel apporta une telle bénédiction à sa maison que, peu de temps après, il devint grandement riche et, au contraire, l'héretier devint pauvre par plusieurs accidentz qui lui survindrent comme par puni­tion d'avoir mesprisé et vendu ce sacré meuble. Les héretiers de ce légataire le possédèrent de père en filz jusques à la cinquiesme génération, vivant tousjours chrestienement. Après laquelle ne se trouva persone de la lignée pour succéder, d'où s'ensuivirent plusieurs procès pour la succession des biens et finalement, ne se trouvant aucun parent de la religion chrestienne assés proche pour estre héretier, ce sacré linseul tomba entre les mains des juifz de Hiérusalem, lesquelz, quoy quilz n'y creussent pas, le gardèrent néanmoins avec honneur et respect, en récompense de quoy Dieu augmenta leurs moyens et accreut leurs richesses. Long temps après et environ l'an 660, les juifz qui avoint embrassé la religion chrestieune estant advertis de cela le demandèrent, disant leur apartenir comme estant une relique du Dieu quilz adoroint et en firent grande instance. L'affaire vient à tel point que toute la ville de Hiéru­salem fut divisée en deux factions de juifz chrestiens et juifz non chrestiens, tous lesquelz, après plusieurs contestations, s'en remirent au jugement de Muhavias, prince Sarrazin (55), lequel ayant faict porter ce saint linseul, fit faire un grand feu au millieu de la place et leur declaira qu'il vouloit que ce feu fût juge de leur différent et manifestât à quel des deux parties le Dieu des chrétiens vouloit qu'il fût donné et, cela dict, le jetta dans les flammes, lesquelles, au lieu de le brusler et convertir en cendres, l'eslevèrent en l'air et sans estre en rien offensé

 

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alla tomber dans la troupe des chrestiens et entre deux les plus qualifiés, lesquels le prindrent avec honneur et l'apportèrent en leur esglise chantant loanges à Dieu. Béda, au livre: « De lacis sanctis, chap. 5 », et Baronnius, en l'an 678, disent que c'estoit le suaire qui couvroit la teste de Jésus Christ et qu'il fut truvé et manifesté en la façon susdite du temps de Muhavias, prince des Sarrazins, qui mourut l'an 678, et raportent qu'il estoit de la longueur de huit piedz ou environ. L'an 1100, Hugues, surnommé le Grand, frère du roy de France et évesq