Note
préliminaire (Cl. R.) : Pour des raisons techniques, les
plans de Périgueux, et les planches de sceaux ont été présentés dans des
fichiers séparés. Nous avons réalisé cette tâche à partir du fichier Gallica de
la BnF correspondant.
HISTOIRE
DE LA
VILLE DE PÉRIGUEUX
ET DE
SES
INSTITUTIONS MUNICIPALES
JUSQU'AU TRAITÉ DE BRÉTIGNY (1360)
PAR
R. VILLEPELET
Archiviste aux
Archives Nationales Docteur es
lettres.
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DE
LA DORDOGNE (ANC. DUPONT ET Cie).
1908
INTRODUCTION
Au point où est parvenue la science de nos origines,
ce qui peut la pousser en avant, ce sont des études analytiques sur les
institutions du moyen âge, considérées dans leur action variée sur les diverses
portions du sol de la France actuelle.
Augustin THIERRY, Considérations sur l'histoire de France.
Il nous paraît convenable de dire, au début de cette
étude, ce que nous avons voulu faire et comment nous l'avons fait.
L'histoire de la ville de Périgueux n'a
jamais été écrite, Nous n'entendons point par là que le Mémoire sur la
constitution politique de la ville et
cité de Périgueux (1778)[1]
ne puisse être encore utilement consulté, non plus que L’Histoire
du Périgord, de Léon Dessalles[2].
Nous-ne serons pas, en effet, si ingrat que de ne pas reconnaître ce que nous
devons à ces ouvrages, dont les auteurs nous ont frayé la voie et auxquels nous
avons fait de fréquents emprunts. Mais le Mémoire, composé au xviiie
siècle par l'historiographe Moreau[3] et
publié par les maire et consuls de Périgueux, pour appuyer auprès du Conseil
d'Etat leur demande en exemption du droit des francs-fiefs, est surtout une
dissertation juridique où les événements sont parfois, ou faussement
interprétés ou, de parti pris, négligés. Pour L’Histoire du Périgord, nul
n'ignore aujourd'hui que, si Dessalles y entassa, dans un cadre plus étendu que
celui de la présente étude, le fruit d'un labeur immense, la mise en œuvre des
matériaux qu'il avait assemblés laisse grandement à désirer.
Il ne pouvait entrer dans nos intentions
de rédiger une histoire complète de la ville. C'est pourquoi, après être
remonté aux premières années du xiie siècle, c'est-à-dire aussi-loin
qu'on peut le faire avec quelque certitude, avons-nous arrêté cette étude au
traité de Brétigny (1360), qui plaça Périgueux sous la domination anglaise. Nous
ne voulons pas dissimuler que cette date ne comporte aucune signification sous
le rapport des institutions municipales, qui demeurèrent après elle ce qu'elles
étaient auparavant, et qu'elle n'en à qu'une fort restreinte au point de vue
même de l'histoire proprement dite de la ville; mais, faute d'un terme vraiment
historique que nous aurions dû placer presqu'à la fin de l'ancien régime[4], il
nous a paru que nous pouvions considérer le traité de Brétigny comme une limite
commode divisant l'histoire de Périgueux en deux parties à peu près égales.
Nous nous sommes essayé à traiter la première ; nous voulons espérer que notre
entreprise trouvera un continuateur.
Le plan que nous avons suivi est simple :
après avoir exposé l'évolution continue de la ville et raconté, dans l'ordre où
ils se produisirent, les événements qui marquèrent son histoire, nous nous
sommes efforcé de pénétrer dans le détail de ses institutions, de restituer, à
l'aide des textes, les rouages de son gouvernement. Nous avons conscience d'avoir
recherché, avec le plus grand soin, tant aux archives municipales de Périgueux[5]
qu'aux Archives Nationales qu’aux archives départementales des Basses-Pyrénées[6] et à
là Bibliothèque nationale[7], les
documents qui pouvaient nous éclairer. Si, comme il est vraisemblable,
quelques-uns nous ont échappé, nous croyons, dû moins, n'avoir omis rien
d'essentiel. La plus grande partie de nos pièces justificatives étaient déjà
imprimées dans le Recueil des titres et autres pièces justificatives
employés dans le Mémoire sur la constitution politique de la ville et cité de
Périgueux, etc. (1775)[8]. Nous
y renverrons fréquemment le lecteur. Toutefois, comme le texte des actes y est
souvent fautif, nous avons, d'après les originaux mêmes, reproduit les
principaux en appendice. Nous y avons ajouté quelques documents inédits,
choisis parmi les plus importants que nous ayons utilisés.
Ce travail est le développement de la thèse que nous
ayons présentée, à l'Ecole des Chartes (1894) et à l'Ecole pratique des
Hautes-Etudes (1898). Les observations auxquelles elle y a donné lieu, de la
part de professeurs éminents comme le regretté
A. Giry, à la mémoire de qui nous adressons un reconnaissant hommage, comme MM.
Ch. Bémont et Ant. Thomas ; celles que, plus tard, m'a communiquées mon cher
maître M. Camille Jullian, qui a bien voulu accepter de l'examiner et que nous
prions ici d'agréer l'expression de notre respectueuse gratitude, l'ont
évidemment amélioré. Nous en sentons néanmoins toute l'insuffisance. Nous
devons pourtant avertir le lecteur que nous n'avons pas essayé d'en racheter
les défauts, en prêtant à la matière, dont nous ne nous dissimulons pas
l'aridité, des agréments mal assortis avec la probité de l'histoire. On ne
trouvera dans ce mémoire ni développements pompeux, ni séduisantes hypothèses,
à l'ancienne mode, mais, le plus souvent, un sec recueil de faits, appuyé par
un appareil de notes qui permettra de les contrôler. La première manière, celle
que nous n'avons pas employée, est, nous le confessons, plus aimable; elle est
aussi plus facile. Nous ne croyons pas cependant avoir à nous excuser de
l'avoir évitée, ayant tâché seulement à éclairer du mieux possible un sujet
obscur et qui nous paraissait mériter d'être connu, et à épargner à ceux qu'il
solliciterait après nous, les difficultés que nous avons rencontrées.
L'histoire documentaire de
Périgueux, nous voulons dire celle qu'il est permis de reconstituer d'après des
documents écrits et de suivre à peu près sans interruption, ne commence pas
avant le xiie siècle. La période qui précède est absolument obscure,
car il faut bien convenir que les rares renseignements fournis par les
historiens et les géographes anciens, par les monuments épigraphiques et, plus
tard, par les chroniqueurs, ne sont que des données éparses qu'il est
impossible de contrôler et de coordonner, et dont nous ne saurions, par
conséquent, faire état. Nous nous bornerons donc, pour cette époque, que nous
appellerons pré-communale, à apporter, d'après les faits qui semblent le mieux
établis, un résumé de l'histoire de la ville, qui conduira le lecteur jusqu'au
récit des événements connus.
Vesuna ou Vesunna, capitale
des Petrucorii ou Petrocorii, s'élevait sur la rive droite de la
rivière de l’Isle, un peu au sud de la ville actuelle de Périgueux[9]
. A la fin du IIIe siècle de notre ère, Vesuna perdit son
nom. Nous savons qu'alors, par suite d'une coutume presque générale en
Belgique, dans la Lyonnaise et en Aquitaine, les chefs-lieux de civitates quittèrent
leur nom primitif pour prendre celui même du peuple dont ils étaient le centre
et en quelque sorte la personnification[10]
. Vesuna n'échappa pas à la règle commune et fut dorénavant désignée
sous le nom de civitas Petrucoriorum[11].
Si, au ve siècle, Sidoine Apollinaire
parle encore des Vesunnici[12],
il ne faut voir là qu'une fantaisie de lettré qui se piquait d'archaïsme.
Nous ne savons
au juste à quelle époque remonte l'évangélisation des Petrucorii. Un de
leurs évêques, Paternus, fut déposé vers 361, pour cause d'hérésie[13]
. La tradition locale, constatée dès le ixe siècle, réclame un autre
fondateur, saint Front, dont la date est indéterminée[14]
.
Les Visigoths
s'établirent en 418 dans la Seconde Aquitaine, « la perle de la Gaule », que
les Romains leur ont cédée. La capitale des
Petrucorii, comprisedans cette province, devait subir leur
domination pendant près d'un siècle,. JLe roi Buric (465-485), qui était arien,
persécuta les catholiques de ses Etats et chassa de leurs sièges les évêques et
les prêtres orthodoxes. Grégoire de Tours exprime à cet égard une vive
indignation[15]
. Le fait nous est aussi attesté par une lettre de Sidoine Apollinaire à
l'évêque Basilius, écrite vers l’an 470. En effet, l'évêque de Clermont cite
nominalement les Petrucorii comme privés, de leurs pasteurs[16]
. Enfin, l'épitaphe de l'évêque Chronopius, mort après l'an 533, qui est due au
célèbre Fortunat[17]
, témoigne aussi de la persécution organisée par les Ariens: Néanmoins, il
semble que Périgueux était, même alors, un centre littéraire assez important,
puisque Sidoine Apollinaire s'informe avec soin du succès des professeurs de Vésone[18]
.
En 506,
c'est-à-dire l'année même qui précéda l'effondrement de la domination gothique,
la capitale des Petrucorii y jetait encore soumise. Un précieux document
nous l'apprend. Nous voulons parler de l'acte du concile d'Agde, réuni sur
l'ordre d'Alaric II, roi des Visigoths, qui renferme les souscriptions de
vingt-quatre évêques et de dix prêtres ou. diacres remplaçant les évêques
absents. Nous y voyons celle de Chronopius, episcopus de civitate
Petrocorica. C'était, avec l'évêque de Bordeaux le seul prélat de la
Seconde Aquitaine qui figurât à ce concile[19]
. Cinq ans plus tard, le même prélat participait au concile d'Orléans, réuni
par le roi des Francs, Clovis, que la bataille de Vouillé avait rendu maître de
L'Aquitaine.
. On ne sait
pas de quel royaume dépendit d'abord Périgueux sous les fils de Clovis. Il fut
vraisemblablement uni, par je partage de 561, au royaume de Paris : en effet,
quelques années après la mort de Caribert, il appartenait à Gontran, dont les
Etats ne paraissent avoir formé, de 561 à 567, qu'un seul groupe s'étendant sur
l'est de la Gaule depuis Orléans jusqu'à Marseille[20]
En 581,
Périgueux fut enlevé à Gontran par le roi Chilpéric[21]
; et, peu de temps après, l'évêque Carterius se plaignait amèrement de ce
changement de domination dans des lettres qui, saisies par le comte de Limoges,
furent adressées au roi de Soissons[22]
. Mais, trois ans plus tard (584), grâce à l'extrême jeunesse du successeur de
Chilpéric dont il devint le tuteur, Gontran ressaisit la cité, et les Petragorici
prenaient part, en 585 et en 589, aux expéditions envoyées par ce prince
contre les Goths[23].
C'est vers cette époque que doit se placer la révolte de Gondovald.
Grégoire de Tours conte que cet aventurier vint à Périgueux et y maltraita
l'évêque Carterius qui avait refusé de le reconnaître[24]
. Périgueux apparaît, chez Grégoire de Tours, sous les noms : Petrocorii[25]
et urbs Petragorica. Le territoire dont il était le chef-lieu est
désigné sous les noms : Petrogoricum[26]
, oppidum Petrocoricum[27]
, territorium Petrocoricum[28]
. Ses habitants sont toujours appelés Petrugorici[29].
Après Grégoire
de Tours, le silence se fait sur Périgueux et pour longtemps. Nous constatons
que l'évêque Ermenomaris assista au concile tenu à Bordeaux entre 670 et 673[30]
; mais c'est à peine si nous pouvons relever dans les auteurs quelques mentions
de la ville. Ce qu'elles nous apprennent est, du reste, peu de chose et
n'éclaire que bien faiblement cette période obscure. Nous pouvons cependant,
grâce à ces rares données et surtout par ce que nous savons de l'Aquitaine[31]
, suppléer en partie au silence des textes et essayer de reconstituer à grands
traits l'histoire de Périgueux.
Après la mort
de Gontran (593), la civitas Petrocoriorum fut annexée un moment au
royaume ostro-bourguignon, puis rattachée, sous Clotaire II, à l'ensemble du
royaume franc ramené à l'unité. Elle en fut distraite un moment, en 628, quand
Dagobert céda à Charibert son frère, qui revendiquait sa part de patrimoine,
les cinq comtés de Toulouse, Cahors, Agen, Périgueux et Saintes, plus tout le
pays compris entre ces cités et les Pyrénées, sauf à conquérir cette dernière
région qui n'était autre que la Wasconie[32]
. Ce royaume dura deux ans. Charibert mourut en 630. Aussitôt Dagobert réduisit
en sa puissance tout le royaume de son frère, ainsi que la Wasconie. A la mort
de Dagobert II (679), l'Aquitaine échappa à la domination des Mérovingiens. Les
ducs qui, auparavant, commandaient en Gascogne pour les rois de Neustrie, ont
étendu peu à peu leur action sur tout le pays compris entre la Loire, et les
Pyrénées, et ils cessent de reconnaître l'autorité des rois francs. Pépin de
Herstal tente en vain de soumettre le duc Eudon qui lui survit et dont les
descendants gouvernent, jusqu'en l'an 768, l'Aquitaine dont le nom est, durant
toute cette période, remplacé par celui de Gascogne (Wasconia)[33]
.
Alors seulement
Pépin le Bref parvint à réduire les Aquitains, contre lesquels il ne mena pas
moins de huit campagnes, et dont il ne triompha qu'après la mort du duc Waïfre
ou Gaifler, assassiné par un des siens dans les bois de la Double, en Périgord
(768)[34]
. Périgueux ne fut point épargné dans ces guerres incessantes. Elle fut une des
cités que Waïfre fit démanteler en 763. Deux ans plus tard, Pépin fit relever
ses murailles[35]
. En 766, il dévastait le Périgord[36].
Lors de sa dernière expédition en Aquitaine (768), il vint de Saintes à
Périgueux et n'en repartit qu'après la mort de Waïfre[37]
. Pépin mourut cette année même. En 769, Hunald, .probablement le vieux père de
Waïfre, reprit les armes. Battu par Charles, fils de Pépin, il s'enfuit chez
les Gascons qui le livrèrent à son vainqueur. L'Aquitaine était définitivement
soumise. Pour surveiller le pays, Charles établit la forteresse de Fronsac (Fronciacum),
sur la Dordogne[38]
.
L'Aquitaine,
réduite par les premiers Carolingiens, obtint quelque temps le titre de royaume
: ce royaume n'était guère qu'une grande division de l'empire. La position
spéciale de l'Aquitaine est un des problèmes les plus intéressants, mais aussi
les plus obscurs de la période franque. Les Francs éloignés de cette province,
y firent assez mal respecter leur autorité, et l'on peut supposer que les
influences visigothiques, aidées peut-être par la persistance de vieilles
traditions et de vieilles mœurs distinctes des mœurs gauloises, parvinrent,
avec le secours des Basques et des Wascons, à rendre à ce pays une vie propre.
Il joua dans le Midi, au temps de la domination franque, un rôle très analogue
à celui que jouèrent, dans l'Est, les duchés des Bavarois et des Alamans[39]
.
En 778,
Charlemaghe préposa un comte au gouvernement de la cité. Ce comte, le premier
en date des comtes du Périgord[40]
; s'appelait Widbode[41]
. On ignore s'il eut des successeurs : toujours est-il qu'ils sont restés
inconnus jusqu'au milieu du ixe siècle. Trois ans plus tard (781),
Louis, le .plus jeune des fils de l'empereur, reçut le gouvernement de
l'Aquitaine. Vingt-cinq années après, Louis recevait en partage le royaume
d'Aquitaine qu'il avait, jusque là, gouverné au nom de son père. On sait, en
effet, qu'en l’année 806, l'année même qui marqua l'apogée du nouveau César, le
grand empereur, voulant prévenir les dissensions que la division de ses Etats
pourrait faire naître après sa mort, en régla lui-même le partage par un acte
qui a été publié à diverses reprises[42]
. En 817, Louis le Pieux, devenu empereur, fit de l'Aquitaine un royaume pour
son fils Pépin. Quand, plus tard, il le transféra à Charles le Chauve, les
Aquitains résistèrent, soutenant Pépin II qui les conduisit à Fontenoy (841).
Après la défaite, Pépin fut abandonné par sou oncle Lothaire. Le traité de
Verdun (843) attribua l'Aquitaine à Charles le Chauve.
Quand ce
dernier voulut se mettre en possession de ce pays, il rencontra une vive
résistance (844). L'année suivante, il se décida à transiger avec Pépin. Par le
traité de Fleury-sur-Loire (juin 845), il lui laissa l'Aquitaine, moins les
comtés de Poitou, Saintonge et Angoumois[43]
. Pépin conservait donc le Périgord. Ce prince ne tint guère ses promesses de
fidélité, d'autant plus que ses sujets mécontents, et spécialement les évêques
et abbés, s'adressaient naturellement à son oncle. En 848, Charles le Chauve en
profita pour se faire couronner à
Orléans roi d'Aquitaine[44]
. En 850, les Aquitains rappellent Pépin qui lutter allié aux Sarrasins et aux
Normands. Livré à Charles en 852, il est enfermé dans un monastère[45].
Les mécontents s'adressent à Louis le Germanique : celui-ci s'empresse
d'envoyer son fils Louis avec une armée (854) ; il n'a pas de succès. Pépin,
échappé de nouveau, reprend la lutte avec ses auxiliaires païens, jusqu'à ce
qu'il soit pris et de rechef enfermé[46].
Au mois d'octobre de l'année suivante (855), Charles l'Enfant, fils de Charles
le Chauve, fut proclamé et couronné, à Limoges, roi d'Aquitaine[47]
. Alors âgé de huit ans seulement, il régna en Aquitaine, avec des alternatives
de guerre et de paix, jusqu'à sa mort, survenue en 866, plutôt comme lieutenant
de son père que comme souverain indépendant[48]
.
Durant cette
période agitée, l'Aquitaine, et Périgueux en particulier, n'eurent pas à
souffrir seulement de ces dissensions intestines qui armaient l'un contre
l'autre les descendants de Charlemagne. A maintes reprises, des invasions de
Normands vinrent saccager la ville. En 840[49]
ou 841[50],
ces barbares s'emparent une première fois de Périgueux. En 849, ils prennent
encore la ville, la pillent et et se retirent, sans être inquiétés[51]
. En 853, nouvelle invasion[52]
. Il semble que la dernière ait eu lieu en 865[53].
L'Aquitaine, au
moment de la dissolution de l'empire carolingien, se divisa en plusieurs
seigneuries indépendantes. Le comté de Périgord formait l'une d'elles. Quand le
royaume d'Aquitaine fut aboli en 877, ce royaume n'était plus qu'un nom. Il s'était
émietté en comtés à peine reliés les uns aux autres par une hiérarchie
nominale. Le titre de duc d'Aquitaine, qui persista, ne conférait, au xe
siècle, aucune autorité réelle sur les principautés de la Gascogne, de
l'Auvergne, de la Marche, du Limousin, etc. Comme le titre même de roi de
France, il n'acquit de valeur que lorsqu'il échut à de puissants propriétaires
fonciers, capables de le faire respecter,
En 892, quand le roi Eudes
passa en Aquitaine, après ses victoires sur les Normands, pour s'assurer de la
fidélité douteuse de certains seigneurs, il visita Limoges, Angoulême et
Périgueux. Il trouva cette dernière ville en proie à un certain trouble. « Il y
termina, dit Richer, avec la plus grande équité, les différends des nobles. Il
s'y occupa surtout, de concert avec les grands, des affaires publiques. Pendant que, tout entier à ces
soins, il comptait rester là quelque temps, Foulques, archevêque de Reims,
travaillait, en Belgique, à placer Charles sur le trône »[54]
. Les « différends des nobles » dont il est ici question doivent probablement
s'entendre des luttes continuelles qui ne cessaient de désoler la famille des
comtes de Périgord, C'est au cours d'une de ces guerres intestines que, bien
plus tard, après la mort du comte Boson II qui avait succédé à son père
Aldebert, la ville de Périgueux fut prise, nous ne savons pour quel motif, par
le comte de Poitiers, Guillaume le Grand, tuteur des enfants de Boson, et
livrée par lui à Hélie, fils de ce dernier (1008)[55]
.
Il semble que, au xe
et au xie siècle, l'obscurité qui, depuis longtemps, enveloppe
l'histoire de Périgueux, s'épaississe davantage encore : durant cette période,
nous relevons seulement deux faits qui n'y projettent qu'une bien faible lueur.
Ce sont, pour le xe siècle, la fondation par l'évêque Frotarius
(988-991) de la grande église de Saint-Front[56]
; pour le xie une nouvelle invasion de Normands en Aquitaine vers
1018[57],
ils y pénétrèrent par Saint-Michel-en l'Herm[58]
. Guillaume V, comte de Poitiers rassembla une armée, marcha à leur rencontre
et recommanda aux évêques d’engager les populations à implorer la; protection
divine par les jeûnes et les prières. Arnaud de Villebois, évêque de Périgueux
(1009-1036), au lieu de se borner à prier; leva une troupe et alla rejoindre
Guillaume. Trop confiant, le comte tomba dans une embuscade et fut battu. Pour
se procurer l'argent nécessaire à l'entretien de ses soldats, Arnaud engagea
l'archiprêtré d'Excideuil à l’évêque de Limoges qui le possédait encore à la
fin du xiie siècle, faute par l'évêché de Périgueux de l’avoir
racheté[59]
.
PREMIÈRE PARTIE
Histoire de la ville
jusqu'au traité de Brétigny.
CHAPITRE I
DES PREMIÈRES ANNÉES DU XIIe
SIÈCLE
A L’ETABLISSEMENT DEFINITIF DE
LA COMMUNAUTE (1251).
§ 1. — Les deux villes.
Histoire de Périgueux pendant le xiie siècle. —
Dès les premières années du xiie siècle[60] ,
nous constatons à Périgueux l'existence de deux centres distincts : la Cité
(Civitas), qui occupe l’emplacement de l'ancienne Vésone, et le Bourg
(Burgus) ou Ville (Villa),
qui se dresse au pied de la grande église abbatiale bâtie par
l’évêque Frotarius, sur la colline du Puy-Saint-Front. Quoique l'on n'ait
aucune donnée, certaine sur l'origine du Bourg, l'histoire des villes
neuves de fondation ecclésiastique est aujourd'hui assez bien connue pour
que l’on puisse conjecturer l'époque approximative et le mode de son
établissement. On sait, en effet, que « les abbayes, au xie siècle,
attirèrent fréquemment, par l'appât de privilèges importants et de terrains à
mettre en culture, une population mêlée de libres, de colons et de serfs[61] ,
heureux les uns et les autres de s'établir dans de bonnes conditions. La
sécurité relative dont jouissaient les territoires d'église leur permettait de
peupler ainsi leurs domaines, d'opérer le défrichement de leurs landes et de
leurs bois et d'accroître, par là-même, le chiffre de leurs revenus »[62].
2
Il est donc
vraisemblable que les premiers habitants de la Ville du Puy-Saint-Front furent
de petites gens que, dans le courant du xie siècle, la protection de
l'abbaye attira et groupa.
La coexistence de deux
villes sous un même nom, l'une plus ancienne, l'autre postérieure et
fréquemment élevée à l'ombre d'un monastère, se développant parallèlement,
presque toujours rivales et néanmoins destinées nécessairement à s'unir, est
loin d'être exceptionnelle. Nous la retrouvons alors à Tours « composé d'une cité
et d'un bourg mentionné dès le ixe siècle, né à proximité
de la cité (à moins d'un kilomètre de distance), autour de l'antique
abbaye de Saint-Martin ». Au témoignage d'un chroniqueur du xiie
siècle, la ville de Nevers est double aussi : elle est formée « d'une cité et
d'un gros bourg qui s'est construit en dehors de cette dernière (in
suburbio), dans la zone de protection de l'abbaye bénédictine de Saint-Etienne,
doté de privilèges, en 1090, par le comte de Nevers ». « A Toulouse, au xie siècle, la distinction entre la cité et le bourg,
appelé bourg de Saint-Sernin, parce qu'il s'est bâti autour de
l'église de ce nom, apparaît clairement, tandis que Narbonne montre à la même
époque la même dualité, une cité et un bourg, dit de
Saint-Paul,
3
parce qu'il est massé auprès
de l'abbaye instituée sous ce vocable» [63].
Plus près de
Périgueux, Limoges offrait une disposition analogue dont on a pu éclaircir l'origine.
« On «sait que la ville actuelle a été formée par la réunion de deux villes
très rapprochées l'une de l'autre (2), mais entièrement séparées pendant huit
ou neuf siècles, et dont la mouvance, les institutions, le régime, les
destinées sont demeurés distincts jusqu'au 11 novembre 1792 ». Bien que la Cité
fût la plus ancienne,
4
« ses institutions locales n'eurent pas, pour
les pratiquer, pour les défendre et pour les élargir, une population active,
industrieuse, nombreuse, comme celle de l'agglomération voisine, dont la
proximité même condamnait la vieille ville à l'abandon et à la pauvreté : ces
institutions, constamment gênées dans leur exercice, entravées dans leur
développement, furent de bonne heure ruinées ou au moins très amoindries. Le
second Limoges[64]
, né seulement aux neuvième et dixième siècles, se fonde à la faveur des
franchises et des privilèges concédés à un nouvel établissement ecclésiastique
: la communauté religieuse, qui vient d'être créée pour desservir la basilique
édifiée par l'empereur Louis le Pieux. Il grandit peu à peu, tirant profit de
ses immunités, de son assiette plus avantageuse, des ressources d'une
hospitalité plus facile, de la sécurité plus grande et de l'accroissement de la
circulation, du réveil du commerce … A l'intérieur, l'augmentation du nombre
des habitants et le développement de la ville nécessitent bientôt une
organisation moins rudimentaire que celle à laquelle ont présidé à l'origine
les officiers de l'abbaye. Cette organisation, qui a peut-être emprunté, au
début, le cadre d'une confrérie pieuse, se précise et s'élargit avec le temps.
Autorisée ou tolérée, octroyée, achetée ou conquise, elle devient vers la fin
du xie ou dans les premières années du xiie siècle, une constitution politique à peu près complète.... »[65].
Ainsi fut
constituée sans doute, à une époque indéterminée, mais à tout le moins
antérieure à l'année 1188 [66],
5
l'organisation municipale du
Bourg du Puy-Saint-Front empruntée également, selon toute apparence, à une
confrérie religieuse, dont le cadre s'élargit jusqu'à comprendre, avec le
temps, la communauté tout entière, presque complètement émancipée de la tutelle
abbatiale[67].
On ignore si la Cité était pourvue d'institutions analogues : tout ce
que l'on peut dire, c'est qu'il n'avait dû y persister aucune trace de
l'organisation romaine[68]
.
Il était fatal
que la coexistence des deux villes amenât entre elles une rivalité. Celle-ci ne
tarda pas à se manifester : la rupture éclata, ouvrant, dès les premières
années du xiie siècle, une ère de guerres incessantes qui ne devait
se clore qu'un siècle et demi après. Vers 1104, le vicomte de Limoges, Aimar
III, somma Hélie Rudel, comte de Périgord, de lui livrer une partie du comté
qu'il réclamait par droit de consanguinité. De là une longue lutte entre le
comte et lui, qui déchaîna, on ne sait pourquoi la guerre entre le Puy-Saint-Front
et la Cité [69].
6
C'est au cours
de ces hostilités que se place l'épisode suivant qui nous a été conservé par la
chronique de Geoffroi, prieur de Vigeois [70]
:
« Un certain jour, comme les citoyens s'avançaient
à l'onvi pour combattre corps à corps, un homme d'une haute extraction, Pierre
dit de Périgueux fut tué par les bourgeois du Puy et jeté clans
la rivière. Après quoi, un certain Pierre dit Vivota, riche d'argent
mais pauvre d'esprit, monte sur le cheval du chevalier tué, met à son doigt
l'anneau de ce dernier et, d'une voix de héraut, crie aux citoyens : «
Hé ! pauvres gens, où est allé Pierre, votre chef? » Instruits ainsi de
l'événement, les citoyens, pris d'une incroyable affliction, pleuraient
cet homme illustre. Pourquoi fatiguer le lecteur? Le fils du mort, nommé
Pierre, quand il vit l'occasion favorable, tua ce même Pierre Vivota, meurtrier
de son père. La guerre achevée, Pierre de Périgueux [le fils] fit un
arrangement avec Pierre Vivota, fils du bourgeois occis ; le chevalier
fit hommage au paysan, lui donna des présents et, en outre, tint son enfant sur
les fonts baptismaux. Le paysan garda sa fourbe dans son cœur jusqu'au moment
où, à l'instigation du démon, il la mit traîtreusement à exécution. Un jour, le
serf héla le seigneur, qui, pour rétablir la concorde, avait, lui seigneur,
fait hommage à un serf; et lui demanda de tenir dans ses mains le pied de son
mulet qui s'était encloué. Comme il se baissait obligeamment vers les pieds de
la bête, le bourgeois, ayant tiré un de ces poignards que l'on nomme miséricorde,
en frappa cruellement le chevalier. Le crime accompli, il monta à cheval,
prit la fuite et, étant venu au pays de Rodez, demanda du fromage pour manger.
Comme tous s'en étonnaient, parce que c'était jour de carême, on rapporte qu'il
dit : « Oh ! j'ai
commis fautes plus graves ! » Grandement affligé, le vicomte de Limoges
Aimar le fit rechercher dans diverses provinces, jusqu'à ce que le traître,
jugé à Conques et vaincu en duel, fut conduit à Périgueux où, de jour en jour
plus malheureux, il mourut, après qu'on lui eut coupé les membres. »
Nous ne savons quel fut le résultat de cette première
guerre.
Quelques années plus tard, une terrible
catastrophe s'abattit sur la Ville du Puy-Saint-Front.
7
Le Fragment sur les évêques de Périgueux conte que « au temps de l'évêque Guillaume
d'Auberoche[71],
le Bourg du Puy-Saint-Front et l'abbaye, avec ses ornements, furent
détruits par un incendie ; les cloches elles-mêmes furent fondues par
l'intensité du feu. A cette époque, l'abbaye était couverte en bardeaux »[72]
. La Chronique de Maillezais[73]
nous donne la date précise de cet événement : elle le place en 1120 et ajoute
qu'il y eut beaucoup d'hommes et de femmes qui périrent dans les flammes. Il
semble résulter d'un passage, d'ailleurs fort obscur[74]
du Fragment que nous avons cité, que ce désastre fut suivi de troubles,
pendant lesquels la maison du bladage[75] de l'abbaye fut
saccagée.
On sait
comment, en 1137, l'union du fils du roi de France, le futur Louis VII, avec
l'héritière du duché d'Aquitaine, Aliénor, doubla d'un coup le domaine royal
et, pour la première fois, étendit l'autorité d'un roi capétien jusqu'aux
Pyrénées. Peu de temps après cette union, par lettres adressées à Geoffroi,
archevêque de Bordeaux et à ses suffragants, parmi lesquels Guillaume, évêque
de Périgueux[76]
, le roi Louis VI accorde à toutes les églises épiscopales et abbatiales de la
province de Bordeaux « la liberté d'élire canoniquement leurs prélats, sans que
la prestation de l'hommage et de la foi soit nécessaire. Il permet, lors de la
vacance des sièges, de faire passer les biens de ces églises aux prélats élus,
lesquels seront maintenus dans
8
la possession de tous les domaines, privilèges et
coutumes dont auront joui leurs prédécesseurs[77] ».
Quelques jours après la mort de son père (1er août 1137), Louis VII, dans
un acte daté de Bordeaux, confirmait ces privilèges[78] .
On conçoit pourtant combien la royauté avait à cœur
l'accomplissement rigoureux des obligations dont elle faisait abandon
(notification de l'élection, consécration, investiture), qui lui assuraient
l'obéissance des prélats élus et par lesquelles elle affirmait hautement son
droit de patronage sur les évêchés. Il fallait donc des circonstances
politiques exceptionnelles pour que le gouvernement capétien, pressé d'annexer
au royaume le vaste duché d'Aquitaine, eût cru devoir renoncer à l'hommage et
au serment des évêques et des abbés de toute la province de Bordeaux. Cet
abandon du droit royal était, sans doute, une des conditions attachées par
l'archevêque de Bordeaux. Geoffroi de Loroux, à l'accomplissement paisible de
l'acte important qui livrait le grand fief aquitain aux descendants de Robert
le Fort[79] .
Le comté de Périgord demeura sous la
suzeraineté du roi de France jusqu'au divorce de Louis VII et d'Alienor (1152).
Nous n'insisterons point sur les conséquences bien connues de cet acte
impolitique : Aliénor, devenue libre, s'empressa d'épouser Henri Plantagenet,
duc de Normandie, comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, qui, deux ans plus
tard, devint roi d'Angleterre sous le nom de Henri II. Périgueux dut alors
subir la suzeraineté anglaise pendant un demi-siècle (1154-1203).
Au rapport du Fragment
sur les évêques de Périgueux, Henri
II serait venu une première fois à Périgueux sous l'épiscopat de Raimond de
Mareuil (1149-1158). Peut-être irrité de l'élection de ce dernier au siège
archiépiscopal de
9
Bordeaux[80],
il aurait pris dans le trésor de l'église de St-Front « une table d'argent sur
laquelle étaient figurés les douze apôtres »[81]
. En 1170, ce roi partagea, pour en alléger le fardeau, son empire entre ses
fils. L'aîné, Henri Court-Mantel, eut l'héritage paternel (Angleterre,
Normandie, Anjou, Maine et Touraine) ; le cadet, Geoffroi, reçut la Bretagne ;
le troisième, Richard, eut l'héritage maternel, c'est-à-dire l'Aquitaine et le
Poitou. Mais, ne leur donnant que l'ombre du pouvoir, il excita leurs convoitises
sans satisfaire leur ambition[82].
Richard
s'attira bientôt la haine des Aquitains. On l'accusait[83]
d'enlever les femmes et les filles de ses hommes libres pour en faire ses
concubines, et de les livrer ensuite aux outrages de ses soldats. Gervais de Cantorbery
dit que Richard était odieux à ses vassaux à cause de son excessive cruauté[84]
. Ces griefs, ajoutés à beaucoup d'autres, ne devaient pas tarder à soulever
contre lui une révolte[85].
En 1181, Bertrand de Born, le comte de Périgord Hélie Talleyrand et un certain
nombre de seigneurs aquitains et de villes, le Puy-Saint-Front de
Périgueux entre autres[86],
crurent le moment favorable pour organiser, peut-être à l'instigation de Henri
Court-Mantel, une vaste ligue contre Richard. Ce dernier tint vaillamment tête
aux coalisés qui, semble-t-il, se défendirent mollement[87].
Il attaqua le Puy-Saint-Front, s'en empara le
10
15
avril 1182 ; mais, ayant sans doute trop peu de monde pour, s'y maintenir, s'en
fut ravager le territoire d'Excideuil. Cependant, Henri II, qui venait de
ramener la concorde entre Philippe-Auguste et le comte de Flandre, arrive à
Grammont, où s'engagent des conférences pour la paix avec le comte de Périgord,
celui d'Angoulême et le vicomte de Limoges. Ces négociations n'aboutissent pas.
Richard revient assiéger le château d'Excideuil et s'empare du bourg. Puis,
laissant Excideuil vers le 24 juin, il va mettre le blocus devant le Puy-Saint-Front.
Il força le comte de Périgord à rendre la tour qu'il avait fait construire
sur l'emplacement des anciennes arènes[88]
et en fit détruire les murailles et les fortifications, sous les yeux du roi
son père. En effet, Henri II et ses deux fils, Henri et Geoffroi, étaient venus
rejoindre Richard devant le Puy-Saint-Front. Les négociations pour la
paix furent alors reprises et aboutirent à des traités entre Richard, d'un
côté, et, de l'autre, le comte de Périgord et le vicomte de Limoges, qui
furent, peu après, ratifiés à Limoges, dans le couvent des Augustins[89]
.
§ 2. — Le xiiie siècle, avant le traité d'union des deux villes (1240). —
Les événements à la suite desquels Philippe-Auguste, dès 1202, recouvra
l'Aquitaine, sont trop connus pour que nous y insistions longuement. On sait
comment, au mois d'avril de cette année, une sentence de confiscation fut
rendue contre Jean Sans Terre par la Cour du roi, sur la plainte de Hugues de
Lusignan, auquel Jean avait
11
enlevé sa
fiancée, et sur le relus du roi d'Angleterre à comparaître[90]
. Jean essaya de lutter : il adressait des lettres aux barons et autres
chevaliers de Gascogne et de Périgord, leur enjoignant de se tenir prêts à
marcher en armes et chevaux au premier avis[91]
. Mais il fut vaincu et la prise de Rouen (juin 1204) lui porta le dernier
coup.
Le Périgord
étant rentré, par le jugement de 1202, sous l'autorité de la couronne de
France, le comte de Périgord et la Ville du Puy-Saint-Front[92] n'attendirent pas
la fin des hostilités, dont l'issue, du reste, n'était pas douteuse, pour
rendre l'hommage à leur nouveau seigneur. Ils vinrent, au mois de mai 1204, dans
le camp de Philippe qui, alors, assiégeait Rouen, et là, ils lui rendirent
hommage et lui prêtèrent serment de fidélité, le même jour, dans les mêmes
termes et avec le même cérémonial. Voici le texte du serment de la communauté
du Puy-Saint-Front :
« Excellentissimo domino suo Philippo,
Dei gratia Francorum Regi, tota communitas Ville de Petragolis (sic) salutem
et omnimodam
12
fidelitatem. Notum facimus, etc... quod nos tenemur domino nostro Philippo,
illustri Regi Francorum, et heredibus suis, in perpetuum facere fidelitatem,
contra omnes homines et feminas qui possint vivere et mori; et tenemur ei et
heredibus suis tradere totam Villam de Petragora integre, ad magnam vim et ad
parvam, quotienscunque dominus noster Philippus, Rex Francorum, et heredes sui
inde nos requisierint. Actum ante Rothomagum, anno Domini MCCIV, mense
maio »[93].
Il ressort nettement des
termes de cet hommage que la Ville du Puy-Saint-Front était un fief jurable
et vendable[94],
vassal immédiat de la couronne, et que le comte de Périgord ne pouvait y
prétendre à aucun droit de suzeraineté.
Aussitôt
Philippe-Auguste accorde aux bourgeois du Puy-Saint-Front des
lettres reversâtes, par lesquelles il s'engage « à ne pas laisser sortir de ses
mains la Ville de Péri gueux, dont les habitants lui doivent faire serment de
fidélité » :
« Notum, etc.. quod omnes homines de Petragoris
tenentur nobis facere fidelitatem et heredibus nostris, in perpetuum, contra
omnes homines et feminas qui possint vivere et mori ; et tenentur nobis et
heredibus nostris tradere Villam de Petragoris integre, ad magnam vim et ad
parvam, quotienscunque eos requisierimus. Et nos eis concessimus quod nos
dictam Villam retinemus nobis et heredibus nostris in perpetuum ; ita quod
neque nos neque heredes nostri a manibus nostris eam poterunt removere, et nos
tanquam proprios burgenses nostros eos manutenebimus fideliter. Actum ante
Rothomagum, anno Domini MCCIV, mense maio »[95] .
N'est-ce point
là une reconnaissance officielle, — la première dont nous ayons trouvé la trace
— des privilèges du
13
Bourg ?
Cet acte,
fondamental de son indépendance politique, est sans doute bien succinct; mais
cette qualité de bourgeois du roi, que Philippe promet de maintenir
contre quiconque, aux hommes du Puy-St-Front, n'évoque-t-elle pas l'idée
d'un organisme municipal autonome, seulement assujetti par le lien très lâche
de la vassalité ?[96]
.
Il est permis
de supposer que la reconnaissance par la royauté d'une situation qui pouvait, à
l'époque, passer pour privilégiée, accrut encore l'antipathie de la Cité contre
le Bourg, que, dès le commencement du xiie siècle, nous avons
vue se traduire par une guerre civile. Cependant, en 1217, les deux villes
résolurent un accommodement. Le 8 avril, les habitants de la Cité et
ceux du Puy-Saint-Front compromirent entre les mains de l'évêque Raoul
de Lastours, lui donnant pour conseillers deux citoyens, H. Chanoine et
B. de Arena, et deux bourgeois, Guill. Albert et B. Blanquet[97] .
Il convient d'analyser
avec quelque détail cette pièce fort curieuse, qui règle les rapports
juridiques de la Cité et du Bourg :
....Toutes contestations entre les parties —
c'est-à-dire les deux villes — seront abandonnées, sous la réserve des droits
de propriété et d'héritage, des serments prêtés au roi de France par les bourgeois
du Puy-Saint-Front et de ceux des citoyens de Périgueux
envers leurs suzerains (dominis terrarum). — Nul ne sera saisi[98] ,
s'il n'est
14
débiteur ou fidéjusseur. — Si quelqu'un a
commis un meurtre ou un vol dang l'une des deux villes, il ne pourra trouver
refuge dans l'autre, ailleurs que dans une église ; mais, même en ce cas, aucun
des siens ne devra l'approuver ni prendre sa défense à rencontre de la ville où
le délit aura été accompli. — La plus
grande sécurité sera garantie aux personnes se rendant d'une ville à
l'autre ; au besoin même, on leur
fournirait une escorte ; et si, par hasard, quelqu'un était appréhendé au corps
entre les deux villes, une information en serait faite en commun et de bonne foi. — Il en serait de
même si quelque vol était commis à l'égard de ces gens qui apportent des
denrées ou autres marchandises dans l'une ou l'autre ville et qui doivent être
saufs, à l'aller et au retour, à moins qu'ils ne soient débiteurs ou
fidéjusseurs. — Si quelque doute survient, à l'occasion d'une dette ou de toute
autre chose, par suite de la dénégation de quelqu'un, celui-ci ne sera pas
saisi pour la plainte qui en sera faite ; mais le dénégateur devra répondre au
demandeur en présence de quatre arbitres, de telle sorte que l'affaire
soit résolue dans les vingt jours de la
dénégation ; le coupable sera puni d'une peine pécuniaire. — Le droit de chacun
en matière de dette ou de saisie sera garanti, mais sous la réserve de
l'autorité ecclésiastique. — Les quatre arbitres seront élus pour un an, chaque
ville devant en choisir deux ; ils jureront de traiter les affaires communes
suivant l'équité et sans acception de personnes. S'il arrive que l'un ou deux d'entre eux
s'absentent, leurs concitoyens pourvoiront à leur remplacement d'après la forme
précitée. Ces arbitres devront se réunir aussi souvent qu'il sera nécessaire.
L'avènement de Louis VIII (14 juillet
1223) fut, pour la communauté du Puy-Saint-Front, une occasion nouvelle
d'attester son dévouement à la couronne[99] . Au
mois de septembre, le maire, les consuls de la Ville au nombre de sept,
et plus de quinze cents bourgeois prêtèrent le serment de fidélité,
devant Philippe de Louveciennes, clerc du roi, et Jean, son écuyer, s'engageant
« à défendre envers et contre tous, les droits, l'honneur, la vie et le corps
du roi », et déclarant que
15
« tenant de lui
leur ville, ils la lui garderont et ne la rendront sans son ordre à homme qui
vive »[100]
. En retour, le roi accorda aux bourgeois des lettres reversales, en
date du mois de janvier 1224 (n. st.), à Lorris, où il les « retenait comme
siens »[101]
. Trois ans plus tard, Louis VIII étant mort, le Puy-Saint-Front dut
rendre à son successeur un hommage analogue. Le texte ne nous en est pas parvenu
; mais les lettres reversales, datées de Compiègne, au mois de décembre 1226,
ont été conservées[102]:
le roi mande que les hommes du Bourg sont ses amés et féaux », et
déclare que le Puy-Saint-Front « est irrévocablement uni à la couronne
».
Il va sans dire
que, à cette époque, la Ville ne jouissait pas seulement du droit de
s'administrer elle-même : son autononomie municipale se complétait, quant aux
affaires extérieures, par une entière indépendance. Ainsi que les autres
vassaux de la couronne, le Puy-Saint-Front, suivant son intérêt,
contractait des alliances avec les seigneurs du voisinage ou
16
guerroyait
contre eux. C'est ainsi que nous le voyons, le, 31 mai 1223, conclure une trêve
avec Hélie Rudel, seigneur de Bergerac[103]
, puis, quatre ans plus tard, signer, à Excideuil[104],
un traité d'alliance avec la vicomtesse de Limoges (septembre 1237)[105]
.
§ 3. — Le
traité d'union des deux villes (16 septembre 1240). — Venons maintenant à
cet important traité d'union qui marqua la victoire du Puy-Saint-Front et
détermina la fin de
17
la Cité, en
tant que ville distincte, et dont toutes les dispositions méritent d'être
analysées avec détail[106].
Le 16 septembre 1240, le
chapitre de Saint-Etienne et tous les clercs, chevaliers, damoiseaux et autres
laïcs citoyens de la Cité de Périgueux, d'une part; de l'autre,
les consuls et la communauté de la Ville du Puy-Saint-Front :
l°-2° Décident de se pardonner mutuellement les
injures passées, sous la réserve que les cens et les rentes continueront à être
payés, en la manière accoutumée, à ceux à qui ils appartiennent.
3° Ce traité sera gardé perpétuellement ;
désormais la Cité et le Puy-Saint-Front ne feront qu'une ville (universitas),
qui sera gouvernée suivant les coutumes anciennes, exactement observées, de
la Ville du Puy-Saint-Front.
4° Pour le gouvernement de cette université,
on élira, de l'avis et du consentement de tous, un maire et des consuls, ou
des consuls seulement, qui seront obéis de tous.
5° Tous ceux qui auront atteint l'âge de
quinze ans seront obligés de promettre et jurer obéissance aux maire et
consuls, sous la réserve
18
des cas où les clercs ne peuvent se
soumettre à la juridiction laïque ; si quelqu'un de la Cité refuse
l'obéissance aux consuls, il ne fera plus partie de l'université.
6° Il demeure convenu que tant la Cité
que le Puy-Saint-Front, gardent leurs clôtures respectives; tours,
portes, avant-murs et fossés ; cependant, il sera fait une nouvelle clôture
continue depuis la Cité jusqu'à la Ville[107] ,
et ceux qui habiteront au-dedans seront membres de l’université et obéiront
pour toutes choses aux consuls, comme les autres habitants de la Cité et
du Puy-Saint-Front ; et afin que ladite université ne reçoive
dommage, il ne sera permis à personne de construire, au-dedans de cette enceinte,
aucune espèce d'édifice, soit maison ou autre bâtiment quelconque, dont il
puisse résulter du danger pour l’université. Les consuls seront tenus
d'y veiller.
7° Comme la Cité est libre et que personne n'y
exerce la justice dans les cas de vol, homicide, coups, fausses mesures ou
autres injustices, dommages et dettes, il est arrêté que les consuls auront
pleine juridiction et le droit de connaître de tous les cas dans la Cité et
la nouvelle enceinte, et d'infliger des peines aux coupables selon qu'ils le
jugeront convenable ; excepté les causes féodales qui, à raison des fiefs,
seront discutées et jugées devant les seigneurs desdits fiefs. S'il arrive que
quelqu'un soit dépouillé par un autre ou dépossédé sans l'autorité de son juge
naturel, les consuls rétabliront dans ses droits celui qui aura été dépossédé,
et le spoliateur sera puni de la manière que le consulat le jugera à propos.
8° Dans la Cité non plus que dans la nouvelle enceinte,
nulle église, nul clerc ni laïc ne pourra exiger l'hommage de quelque personne,
hors de sa famille; en ce qui concerne la famille, on suivra la coutume depuis
longtemps observée dans la Ville du Puy-Saint-Front.
9° Il a été statué qu'aucun de ladite université, clerc
ni laïc, ne citera ni ne fera citer une autre personne de l’université devant
un juge ecclésiastique ou séculier, hors de la Cité, de la Ville du
Puy-Saint-Front ou de la nouvelle enceinte ; pourvu cependant que celui qui
doit être appelé en jugement devant les juges ordinaires, délégués ou
subdélégués, selon la compétence de chacun d'eux, qu'ils soient clercs ou
laïcs, puisse, étant là ou auprès, comparaître devant eux.
19
10° Si quelqu'un des citoyens
possède, une maison forte ou quelque autre édifice, et que, de ce fait, il
soit justement suspect au consulat, il doit prendre les mesures nécessaires, de
l'avis du consulat, pour qu'il n'arrive dommage à l’université ; si, au
contraire, il ne peut ou ne veut prendre, à cet égard, les mesures convenables,
le consulat s'emparera de ladite maison ou forteresse et la conservera aux
dépens du propriétaire aussi longtemps que celui-ci voudra subvenir aux frais
de l'occupation. Mais, si le maître de la maison cesse de satisfaire aux
dépenses nécessaires, cette maison ou forteresse sera mise au niveau des murs
et ouverte du côté de la Cité, le tout, ainsi que le consulat le jugera
à propos.
11° On tiendra le marché au
lieu accoutumé dans la Ville du Puy-Saint-Front.
12° On mettra une cloche (Intersignum)
dans la Cité et une autre semblable dans la Ville du
Puy-Saint-Front, et l'on donnera en même temps le signal dans l'une et dans
l'autre ville, à la nuit, et, alors, les portes, tant de la Cité que de
la Ville, seront fermées.
13° Si la Cité se clôt
de murs, depuis la porte de la Boucherie (Bocharie), jusqu'à la porte du
Bourreau (Boarelà), le Puy-Saint-Front ne sera pas tenu de
contribuer aux frais de construction de cette clôture, qui sera suffisamment
bonne et solide ; mais si, dans la suite, il est nécessaire de réparer ces
murs, les réparations, ainsi que toutes autres clôtures de la Cité et de
la Ville du Puy-Saint-Front, seront à la charge de la communauté.
14° Les hérauts feront les
cris et publications au nom de la communauté et du consulat, tant dans la Ville
du Puy-Saint-Front que dans la Cité et la nouvelle enceinte.
15° La communauté se servira
avec toute plénitude de droit du seu et même sceau dont le consulat et la
communauté de la Ville du Puy-Saint-Front avaient accoutumé de se servir
au temps de ce traité.
16° Les poids du blé et de la
farine doivent être placés à la porte de la Cité, comme ils le sont à la
porte de la Ville du Puy-Saint-Front, et les moulins ne prélèveront pour
moudre le blé que la seizième partie du grain.
17° Toutes les mesures seront
égales, ainsi que les poids, dans la Cité, la Ville du
Puy-Saint-Front et la nouvelle enceinte, en même quantité et tels qu'ils
sont dans la Ville ; et ils seront remis comme le consulat en décidera.
L'émolument qui en proviendra sera employé à l'utilité publique.
18° L'armée de l’université
marchera et sera conduite selon la volonté et la disposition du consulat.
20
19° La maison du consulat sera dans la Ville
du Puy-Saint-Front, à la volonté de ceux qui seront institués pour le gouvernement
dudit consulat.
20° Les hommes de l’université pourront, dans
l'enceinte des murs, se transporter où ils voudront, d'un lieu à un autre, et y
faire leur séjour.
21° L'université payera tous les
ans, à Noël, les vingt livres qui sont dues au comte[108]; le
consulat les percevra et les remettra au comte ; mais, pour cela, néanmoins, le
comte n'acquerra aucune juridiction dans là Cité ni la nouvelle
enceinte, non plus que sur leurs habitants.
22° Il a été convenu que l’université contribuera,
et tous en commun, à toutes les dépenses nécessaires; de manière que, lorsqu'on
devra imposer des tailles, les biens meubles et immeubles de tous les laïcs
étant estimés par livres et connue la part qui doit être payée par les laïcs de
la Cité, les clercs de la même Cité payent là moitié de la somme
imposée sur les laïcs, en sorte que, si ces-derniers sont obligés de payer
quarante sous, les clercs doivent en payer vingt ; Quelle que soit la somme à
percevoir en tailles et redevances, elle sera établie par serment ou de toute
autre manière, et ainsi l’université et le consulat s'obligent à
défendre la personne des chanoines et des clercs de la Cité, leurs
hommes et leurs droits, comme les hommes et les droits des hommes de la Ville
du Puy-Saint-Front ; et, de la même manière, les chanoines et les clercs de
la Cité sont tenus de défendre les hommes de ladite Ville et les
droits de ceux-ci. Les biens meubles, où qu'ils soient, et les immeubles, dans
le rayon d'une lieue, seront évalués.
23° On ne fera dans les murs ni dans les
tours de la Cité aucune poterne ni autres ouvertures qui puissent causer
aucun dommage à l’université.
24° Si l'on fait des fossés ou autres
clôtures pour la nouvelle enceinte et que, pour cela, on prenne le fonds de
quelqu'un, on le payera selon l'estimation du consulat.
25° Toutes les fois que le consulat le
jugera à propos, il pourra occuper les fortifications de la Cité, de la
nouvelle enceinte et de la Ville du Puy-Saint-Front. Personne ne doit
introduire dans aucun de ces trois endroits des gens suspects, dont l’université
puisse avoir à souffrir péril ni dommage.
21
26° Si quelqu'un demande à
être reçu dans l’univevsité, il y sera admis, nonobstant l'opposition de
quiconque, pourvu cependant que, dans le cas où il serait porté quelques
plaintes contre lui, il se soumette à la juridiction du consulat, selon l'usage
observé en pareil cas par le consulat.
27° S'il
survient quelque événement, le consulat veillera sur lui-même et la communauté,
et la décision qu'il aura prise obligera perpétuellement l’université.
Il ressort clairement des conditions de ce traité que
la Ville du Puy-Saint-Front s'était taillé la part du lion. Le vainqueur
absorbait le vaincu et lui imposait sa loi. En somme, n'était-ce point de bonne
guerre? Aussi bien nous verrons plus loin quelle fut la fortune du traité de
1240.
§ 4. — De la conclusion
du traité d'union à sa dénonciation par la Cité (1246). — Il est vraisemblable que la Cité ne consentit pas librement ce
traité, dont les clauses étaient pour elle si humiliantes, mais qu'il lui fut
imposé par le Puy-Saint-Front. Dès lors, on pouvait prévoir que les citoyens
vaincus ne se résigneraient que difficilement à cette déchéance, qui les
faisait entrer malgré eux dans une communauté où ils demeuraient sans pouvoir.
Cependant, quelques années s'écoulèrent
sans trouble. Mais cette paix n'est qu'apparente : la Cité cherche à se
refaire, et il semble que le comte, qui nourrit des desseins ambitieux, ne
manque pas de l'y encourager.
Cette courte accalmie, qui suivit le
traité d'union, est peu fertile en événements importants. Le 4 août 1241, la
communauté du Puy-Saint-Front et de la Cité de Périgueux, traite,
sous la médiation de Pierre de Saint-Astier, évêque de Périgueux, de Jean Le
Monnoyer et Nantier, sergents du roi de France et du sénéchal du Poitou et
leurs baillis au diocèse de Périgueux, avec les représentants d'Hélie Aymeri,
seigneur de Ribérac, prisonnier du consulat[109].
Deux ans plus tard, il se produisit un incident qui
eût pu entraîner des conséquences fâcheuses pour la Cité. Le comte de
Périgord, Hélie VI, réclama des droits et prérogatives
22
sur l’église et le chapitre
de Saint-Etienne qui repoussa ses prétentions. La demande du comte était
d'autant plus injustifiée que, par un acte du 29 août 1227[110],
Archambaud II, son prédécesseur, avait formellement reconnu n'avoir aucun droit
sur les hommes du chapitre. Un compromis entre les mains de l'évêque, en date
du 15 janvier 4244 (n. st.), à Périgueux, aplanit toutes les difficultés : il
fut démontré que l'église ni le chapitre n'avaient rien à démêler avec le comte[111].
Quatre jours après, le comte écrivait au roi pour le prier de confirmer cette
sentence arbitrale[112].
23
L'année suivante,
c'est-à-dire en 1245, une sorte d'antagonisme se manifesta, semble-t-il, entre
la municipalité, d'une part, et, de l'autre, l'évêque-abbé et le chapitre de
Saint-Front : avec un égal empressement, les deux parties essayèrent, par des
concessions, de s'assurer la faveur royale. Nous avons deux documents relatifs
à cette affaire. Le premier, émanant du maire et de l'université du Puy-Saint-Front[113]
, en date du dimanche 18 février 1246 (n. st.), s. 1., a pour but de
rappeler à Louis IX que le Puy-Saint-Front est dans l'usage de prêter serment
aux rois de France à leur avènement, avec engagement de leur livrer la ville à
grande et à petite force quand ils le requerront, et de les suivre en armes
dans tout le diocèse pour maintenir ou reprendre leurs droits ; que lui, de son
côté, s'est engagé, ainsi que ses prédécesseurs, à protéger ladite ville et à
ne point la mettre hors de ses mains ; c'est pourquoi, pour lui prouver son
affection, elle s'engage à lui donner à perpétuité douze deniers par feu
payables à la Saint-Jean, sous le nom de commun[114]
, qui seront perçus dans la Ville et les faubourgs, le priant, en
échange, de garder et défendre ses habitants et leurs domaines, et de lui
conserver intacts ses coutumes, sa communauté, son consulat, son sceau, ses
statuts établis, sa juridiction, son administration et ses libertés, tels
qu'elle en a joui depuis Philippe-Auguste[115].
24
Dans le second de ces
documents, daté du mois de février 1246 (n. st.), à Paris, Pierre, évêque de
Périgueux[116]
comme abbé de Saint-Front, et le chapitre de Saint-Front, après avoir fait
remarquer que ladite église a toujours été très dévouée à la couronne,
déclarent que, afin de donner plus de de facilité au roi pour protéger leurs
personnes et leurs propriétés et conserver la paix dans le diocèse, ils lui
concèdent, ainsi qu'à ses héritiers, à perpétuité, la moitié de la justice
temporelle qu'ils ont dans la Ville, la moitié des ventes, des gageries,
des produits du marché, du péage, du poids du blé et de la farine, et des
revenus provenant de l'aliénation des terrains à bâtir, sauve une rente de 50
sous fondée pour l'anniversaire du roi Philippe-Auguste[117]
. Le roi, par des lettres datées du mois de novembre 1246, à Pontoise, accepta
cette cession[118]
.
L'intérêt de
cet acte se conçoit assez : il en ressort que l'abbaye de Saint-Front avait
gardé, dernier vestige de sa seigneurie primitive, comme un droit de basse
justice civile dans le territoire du Bourg. Désormais, cette justice,
qu'exerçait un dignitaire nommé le cellérier (cellerarius)[119]
, sera commune entre le roi et le chapitre abbatial : elle formera ce que
l'on appelle un pariage.
Le comte,
cependant, ne restait pas inactif: il avait garde de négliger les dissentiments
qui séparaient la municipalité du
25
chapitre de
Saint-Front, à la faveur desquels il pensait trouver dans ce dernier un
précieux auxiliaire pour les desseins qu’il formait contre le Bourg. Nous
n'en voulons pour preuve qu'un compromis intervenu, à la date du 6 décembre
1245, à Périgueux, entre le comte Hélie VI et l'évêqùe Pierre de Saint-Astier
comme abbé de Saint-Front[120]
. Cet acte, où les deux parties, naguère en lutte, abandonnent leurs mutuelles
prétentions et se remettent leurs torts, nous parait devoir se rattacher à
cette politique cauteleuse, chère aux comtes, dont nous aurons tout à l'heure
un éclatant témoignage, et qui consistait à isoler le Puy-Saint-Front afin
de l'abattre plus sûrement.
Telle était la
situation lorsque les hostilités s'ouvrirent, c'est à-dire en l'année 1246. Le Puy-Saint-Front
allait se trouver aux prises avec deux adversaires, la Cité et le
chapitre de Saint-Etienne, d'une part, et, de l'autre, le comte de
Périgord, dont l'un au moins, le second, pouvait être redoutable. Il y a lieu
de croire, en outre, que le chapitre de l'abbaye de Saint-Front était
défavorable au Bourg. Il semblait que c'en fût fait de ce dernier et que
les coalisés dussent enfin remporter cette victoire qui tardait si longtemps.
Nous allons voir comment l'événement déjoua leurs prévisions.
26
§ 5. — Etablissement
définitif de la communauté (1251). — Les hostilités, selon toute apparence,
commencèrent au début de l'année 1246. Nous avons vu, en effet, que, le 18
février, des lettres furent adressées au roi saint Louis, qui émanaient, non de
la communauté des deux villes, mais du maire et de l’Université du Puy-Saint-Front[121] . On peut
induire de ce fait que la Cité avait dès lors dénoncé le traité d'union.
Les forces des deux parties nous sont déjà connues : ce sont, d'un côté, les
maire et consuls du Puy-Saint-Front, de l'autre, le comte, le chapitre
de Saint-Etienne et les habitants de la Cité, auxquels s'étaient joints
quelques bourgeois de condition médiocre, dévoués au comte[122]
.
Nous ne savons quelles
furent les péripéties de cette lutte. Il semble qu'elle fut sanglante et que les
deux adversaires y aient porté un égal acharnement. Une trêve, qui était
intervenue au mois de juin, fut rompue par le fait du comte[123].
Le mois suivant, la guerre atteignait à un tel degré d'intensité que le
sénéchal du Périgord, Pons de La Ville[124]
, reçut mission de se rendre à Périgueux, afin de ramener la paix entre les
belligérants. L'intervention de Pons de La Ville ne put empêcher les hostilités
de continuer avec un acharnement dont nous pouvons nous faire une idée d'après
un rapport circonstancié du sénéchal, rapport qui a été heureusement conservé[125]
.
27
Ce très curieux
document retrace dans les moindres détails les actes de violence auxquels les bourgeois
du Puy-Saint-Front furent en butte; le 19 juillet et pendant tout le
mois d'août, de la part des citoyens, soutenus par le comte de Périgord
et par différents vassaux du roi d'Angleterre. Il est donc intéressant de
l'analyser avec quelque développement:
Le sénéchal, arrivé à Périgueux le 19 juillet, requit
aussitôt le maire et les bourgeois du Puy-Saint-Front de lui
fournir des otages, pour garantir qu'ils s'en remettaient au roi du soin de
vider les querelles qu'ils avaient avec le comte et les citoyens. Le
maire et les bourgeois s'engagèrent à livrer cent bourgeois, choisis
parmi les plus notables, au gré du sénéchal. Le même jour, Pons de La Ville eut
une entrevue avec l'évêque de Périgueux et le comte de Périgord, dans la
campagne qui s'étend entre la Ville et la Cité ; il requit le
comte de s'engager à garder, à l'égard du maire et de l'université du Puy-Saint-Front
et de leurs alliés, une trêve jusqu'à l'octave de la Toussaint prochaine,
époque à laquelle les deux parties comparaîtraient devant le roi qui
prononcerait sur leurs griefs réciproques, et il lui demanda de livrer, en
garantie, des otages et quelques-uns de ses ouvrages de défense. Le comte
répondit qu'il ne comparaîtrait pas devant le roi et qu'il ne remettrait ni
otages ni défenses; déclarant que le roi et la reine-mère n'avaient rien à voir
dans le diocèse de Périgueux et menaçant de mort le sénéchal, s'il se mêlait
des affaires du pays[126] .
Bien plus, il fit sortir de sa demeure
28
des chevaliers et des sergents armés qui
poursuivirent le sénéchal et ses compagnons jusqu'aux murs de la Ville, en
poussant contre eux des clameurs menaçantes. Ensuite, le sénéchal requit
l'évêque de Périgueux, de la part du roi et au nom de la fidélité due au
souverain, de lui livrer les tours, qu'il avait dans la Cité, en vue de
réprimer la malice et l'orgueil de ceux qui ne veulent pas obéir au roi, pour
maintenir la paix dans l'évêché et faire observer les droits de la couronne.
L'évêque répondit qu'il ne remettrait pas ses tours, qu'il livra incontinent au
comte et aux citoyens, et prétendit qu'il ne tenait rien du roi. A cette
réponse, le sénéchal demanda affectueusement à l'évêque et le requit de la part
du roi, de veiller à ce que, du fait desdites tours, nul dommage ne fût porté à
lui-même, à ses compagnons ni aux gens delà Ville. L'évêque repartit
qu'il ne se mêlerait de rien. Aussitôt, comme le sénéchal s'éloignait, on lança
contre lui, du haut de l'une de ces tours, des traits dont l'un blessa son
cheval et dont plusieurs blessèrent des bourgeois qui l'avaient
accompagné.
Sur ces entrefaites, le sénéchal apprit
que le comte sollicitait le secours de Hélie Rudel[127] ,
de plusieurs autres vassaux du roi d'Angleterre, et du vicomte de Limoges. Par
lettres, il défendit à ce dernier, de la part du roi, de porter aucun dommage
aux bourgeois, ni de permettre qu'aucun des siens leur en portât,
puisqu'ils s'étaient offerts à satisfaire à la justice du roi. Le sénéchal fit
la même défense aux vassaux du roi d'Angleterre. Mais, au mépris de cette
interdiction, le vicomte de Limoges, Hélie Rudel et ses fils, les vicomtes de
Fronsac et de Bénauge, Pierre de Bordeaux, Gaillard, fils de Rostand de Solar,
tous deux citoyens de Bordeaux, Amalvin de Vares, Bernard de Mouleydier, frère
de Hélie Rudel, R. de Montaut, Boson de Gragnols, Eble de Bourdeille, P. Aitz
et ses fils, Ligier d'Aubeterre, les chevaliers de Montagrier, et plusieurs
autres, avec toutes leurs forces, tant en cavaliers qu'en fantassins, vinrent,
le jour de la fête de Saint-Pierre-ès-Liens[128] ,
mettre le siège devant le Puy-Saint-Front. Ils investirent la Ville, incendièrent
et détruisirent ses moulins et ses granges, et saccagèrent ses jardins et ses
vignes. Il faut savoir à cet égard qu'un prêtre, nommé Pierre de Risona, envoyé
par le comte à la cour du roi, revint de cette cour le samedi avant la fête de
Saint-Laurent[129] et remit au comte des
lettres royales lui défendant de porter aucun dommage aux personnes
29
ni
aux biens des bourgeois jusqu'à l'arrivée de maître Pierre du Fai,
chevalier, que le roi envoyait aux parties de Périgord. Ce même jour, les gens
de la Cité de Périgueux reçurent un message analogue.
Le lendemain, qui était un dimanche[130] ,
le comte et les citoyens, avec
les gens du roi d'Angleterre, c'est-à-dire les vicomtes de Fronsac et de
Bénauge, P. de Bordeaux, Amalvin de Vares, Olivier de Chalais, Ar. de Bouville,
Bérard de Mouleydier et plusieurs autres, tentèrent un assaut contre deux
portes de la Ville, saccagèrent des jardins et des vignes appartenant à
des bourgeois, incendièrent des granges et, attaquant ensuite l'église
de Boulazac[131] , distante de la Ville
d'à peu près une lieue, ils en brisèrent les portes et firent main basse
sur les choses qui se trouvaient dans l'église, c'est-à-dire l'huile et la cire
qui servaient pour l'autel, les livres sacrés et le blé, non sans avoir
incendié le bourg et les maisons de cette paroisse qui dépend de l'église de
Saint-Front et de certains bourgeois de la Ville, et, ce même
dimanche, ils infligèrent de nombreux dommages à beaucoup de gens.
Le lundi suivant[132] ,
des habitants de la Cité se saisirent d'un bourgeois de la Ville nommé
P. Agaruce, qui se promenait sans armes, hors de la Ville, avec
des religieux, et, ce même jour, le comte le fit pendre à un arbre devant le Puy-Saint-Front.
Le mardi[133] ,
le comte et ses alliés renouvelèrent leurs insultes contre la Ville, dévastant
ses vignes et lui prodiguant maints graves dommages. Ils s'emparèrent, ce
jour-là, d'un arbalétrier au service de la Ville, nommé Aymard, à qui,
le lendemain, le comte fit couper la main droite et arracher les yeux.
Le vendredi suivant, qui était la fête de
Saint-Laurent[134] , un chevalier,
compagnon du comte, nommé Hélie Foucaud, arracha la lèvre à une femme de la Ville,
et, par des tortures, força maintes gens à lui payer rançon. En outre,
comme le fils d'un noble, Amalvin de Pestilhac, défenseur de la Ville, avait
franchi sans armes la porte du Puy-Saint-Front, il fut blessé par un
trait et mourut de sa blessure. Tous ces méfaits furent accomplis par le comte
et les citoyens, nonobstant l'ordre du roi contenu dans les lettres qui
avaient été remises
30
au comte, et malgré la défense du
sénéchal qui leur avait été signifiée par les Frères Prêcheurs.
Le mardi avant la fête de
Saint-Barthélémy[135] ,
comme les bourgeois et leurs gens, se fiant à la sûreté qui leur avait
été promise par le sénéchal, étaient sortis de la Ville pour aller
quérir le blé, le bois, les raisins et autres aliments dont ils manquaient, le
comte et les citoyens, à cette nouvelle, assaillirent, avec leurs complices,
Boson de Gragnols, H. de Périgueux, tous deux neveux de Géraud de Malemort[136] ,
Ar. de Bouville, neveu d'Hélie Rudel, P. Aitz, Amalvin de Vares et d'autres
vassaux du roi d'Angleterre, le maire et les bourgeois, à l'instigation
de Gui d'Estissac qui les livra et, ensuite, passa du côté adverse, se
précipitant le premier avec ses compagnons contre les gens de la Ville. Deux
cents bourgeois et vingt femmes, dont quelques-unes étaient grosses,
furent massacrés, et plus de trois cents habitants du Puy-Saint-Front furent
emmenés en captivité. Ce Gui d’Estissac avait juré sur les saints Evangiles
d'assister les bourgeois et la Ville contre leurs ennemis et,
pour ce faire, avait reçu des subsides pendant plus d'une année.
Bien plus, comme maître Pierre du Fai,
chevalier, député par le roi aux parties de Périgord, avait envoyé devant lui
Hugues Massua, sergent royal, porteur de lettres du roi et du chevalier du Fai
lui-même, défendant au comte et aux citoyens d'infliger aucun dommage
aux bourgeois et aux gens de la Ville, ledit sergent vint, le 21
août au matin, trouver le comte et les citoyens et leur lut l'ordre du
roi et celui du chevalier, son délégué. Ceux-ci, au mépris de ces injonctions
et mettant le comble à leurs méfaits, employèrent cette même journée à arracher
les vignes des bourgeois dont les citoyens prirent les fruits ; en
outre, les compagnons du comte tuèrent, ce jour, deux hommes de la Ville, en
prirent un autre et incendièrent des granges et des étables appartenant à des
bourgeois et même la léproserie dite de Salvanio, infligeant aux gens de
la Ville, par la capture de leurs bêtes et autres biens, des dommages
importants.
Même les trêves assurées par maître
Pierre du Fai n'empêchèrent point de nouveaux forfaits : un laboureur du Puy-Saint-Front
fut tué, en secret, près de la Ville, par des ennemis des bourgeois
; on le trouva couvert de plaies et la gorge coupée. Et un homme de la Cité
tua, en cachette, le fils d'un bourgeois devant les murs de la Ville.
»
31
Comme on a pu le voir, Pons de La Ville donnait
raison, dans cette affaire, aux bourgeois qui s'étaient comportés en
sujets loyaux de la couronne. Non contents d'accepter que le roi réglât les
contestations qu'ils avaient avec le comte et avec la Cité, ils avaient
aidé le sénéchal à mettre à la raison les perturbateurs de la paix. Celui-ci
avait, d'ailleurs, et dès le 18 août, reconnu les services rendus, et promis
aux bourgeois de leur faire rembourser, sur le produit du commun, les
dépenses qu'ils avaient faites de ce chef[137] .
Malgré la surexcitation des esprits, l'ordre
ne tarda pas à se rétablir, grâce peut-être à l'arrivée de ce commissaire
spécial envoyé par le roi, maître Pierre du Fai, chevalier, dont il est
question à deux reprises dans le rapport du sénéchal[138] ;
Au mois de novembre 1246, Hélie, comte de Périgord, s'amendait en présence du
roi, s'engageant à lui être fidèle, à le servir loyalement, à garder la paix
avec les habitants du Puy-Saint-Front, à ne leur faire aucun mal ni à
permettre qu'on leur en fît, à relâcher les prisonniers et à s'en rapporter à
ce qui serait décidé, de ses griefs et de
ses plaintes, par les envoyés du roi, à la suite de l'enquête dont ce prince
les avait chargés, pendant que, de leur côté, le maire et les fondés de pouvoir
du Puy-Saint-Front prenaient les mêmes engagements[139] .
Ce premier pas vers un arrangement devenu
indispensable eut pour conséquence un compromis dans les mains de trois envoyés
du roi, Pierre d'Ernancourt, chevalier du roi, maître Guillaume de Limoges et
Garnier, clercs du roi, entre le
32
comte, le chapitre de
Saint-Étienne, les chevaliers et habitants de la Cité, et divers bourgeois
du Puy-Saint-Front, d'une part, les maire et consuls et la
communauté du Puy-Saint-Front, de l'autre, pour le règlement définitif
de toutes leurs querelles (3 juillet l247)[140]
. Le même jour, le comte donnait son fils comme otage et, en garantie de
l'exécution de son engagement, son château de la Rolphie et ses autres biens[141]
. Il fit plus encore : dans le courant du même mois, il fournit comme pleines
ou cautions quatre de ses partisans[142]
.
Cependant, le
chapitre de Saint-Etienne ne restait pas inactif : le samedi 17 août suivant,
il nommait un fondé de pouvoir, l'archidiacre Raoul de Lastoars, pour le
représenter auprès du roi[143]
.
Tel était
l'état de la question, lorsqu'intervint le jugement définitif du roi, rendu à
Vincennes, au mois de septembre 1247[144]
, qu'il convient d'analyser ici avec quelque détail :
1° Tous les revenus, tous les droits que le comte
avait au Puy-Saint-Front avant la guerre, seront placés sous la main du
roi, tout le temps que vivra le comte, ou, du moins, tout le temps qu'il plaira
- 33 -
au souverain qui, pendant trois ans, en fera la
répartition entre les veuves et les orphelins de la Ville du Puy-Saint-Front
et leurs héritiers.
2° Silence éternel est imposé au comte
quant à ses prétentions sur le mesurage du blé, le commandement de l'armée de
la Ville, la suppression du consulat, les publications à son de trompe
ou autrement qu'il voulait être faites en son nom au Puy-Saint-Front, et
la démolition de ses maisons dans cette ville, toutes choses sur lesquelles il
était en contestation avec les bourgeois.
3° Le comte restituera les rançons de
certains habitants du Puy-Saint-Front.
4° Le roi tiendra sous sa main le château
de la Rolphie tant qu'il lui plaira. Tout cela fut ainsi décidé pour punir le
comte, cause de tant de morts, des violations de trêves et des dommages de
toute sorte subis par les bourgeois, et, surtout, afin de lui faire
payer une amende de 2000 marcs d'argent qu'il avait encourue pour avoir rompu
la trêve, il y avait un an avant la Saint-Jean.
5° L'union et communauté de la Ville et
de la Cité est maintenue.
6° Pendant quatre ans, les maires seront
nommés par le roi qui pourra les prendre même en dehors de la Ville et
de la Cité; ils seront rétribués par la communauté.
7° Les habitants de la Cité, à
l'exception des chanoines et des clercs, payeront 40 livres d'amende qui seront
distribuées aux veuves et aux orphelins des morts de la Ville.
8° Ils serviront, en outre, une rente
perpétuelle de 20 sous aux chanoines, prêtres et clercs de Saint-Front, qui
concourront à la célébration de l'anniversaire des morts du Puy-Saint-Front.
9° Les bourgeois du Puy-Saint-Front feront
faire un vase d'argent doré, du poids de 7 marcs, pour placer l'hostie sacrée
sur l'autel de Saint-Etienne de la Cité, à cause des pierres que leurs
machines lancèrent contre cette église.
10° Le comte, ni le chapitre de Saint-Étienne, non
plus que les habitants de la Cité et du Puy- Saint-Front, ne
recevront aucune indemnité à l'occasion de la guerre.
11° Les hommes [du Puy-Saint-Front] qui suivirent le parti du
comte recouvreront les immeubles qu'ils possédaient en dehors de la Ville ;
ceux qu'ils avaient dans la Ville seront vendus ainsi que leurs biens
meubles, et le prix en sera distribué aux héritiers des morts ; de plus, ces
hommes devront résider dans les biens possédés par eux à une demi-lieue de fane
et de l'autre ville.
- 34 -.
12° Le vigier[145],
recouvrera sa vigerie telle qu'elle était avant la guerre, avec tous les
droits en dépendant, et les revenus de cette vigerie lui seront
restitués depuis le moment où Pierre du Fai, chevalier, alla à Périgueux,
jusqu'à ce jour. Sur les démolitions de maisons, l'abatage des bois, les
injures, les dommages provenant du vigier
ou de son frère ou des bourgeois
du Puy-Saint-Front, il est imposé un silence éternel aux uns
et aux autres[146] .
Cette sentence, il est
facile de s'en convaincre, était une nouvelle victoire pour le Puy-Saint-Front,
qui obtenait le maintien du traité d'union (art. 5). Derechef, le joug de
cette communauté, qu'ils avaient répudiée, était imposé aux habitants de la Cite
comme au chapitre de Saint-Etienne ; en outre, les quelques transfuges, qui
avaient quitté le parti du Bourg pour suivre celui du comte, étaient
frappés comme des rebelles (art. 11).
Mais Hélie VI
était évidemment le plus maltraité par cet arrêt, ce qui autorise à croire
qu'il était aussi le plus coupable. Cependant, il se montra parfaitement
résigné à sa défaite. Il fit même plus : quelque temps après, il alla visiter
le roi à Crépy-en-Valois (avril 1248, n. st.). Le comte rendit hommage à son
suzerain[147] et prit l'engagement de faire le voyage
d'outre-mer avec le comte d'Artois[148]),
Cette détermination lui valut toutes les bonnes grâces du roi qui, sur le
champ, lui accorda des lettres portant que en raison de ce que le comte lui
avait juré fidélité et fait la promesse de se croiser, il lui restituerait,
après trois ans, les domaines et droits confisqués à la suite de la guerre
contre les bourgeois du Puy-Saint-Front, et dont le revenu,
pendant ces trois ans,
- 35 -
devait être distribué aux
veuves et aux orphelins de ceux qui avaient été tués » .[149]
Le silence qui
règne sur les suites du jugement de 1247 et de l'engagement pris
postérieurement, par Hélie VI, autorise à penser, d'une part, que la paix se
rétablit entre ce seigneur et le Puy-Saint-Front mais que, de l'autre,
Hélie ne tint pas la promesse qu'il avait faite au roi, puisqu'onne le voit
point figurer dans l'armée des croisés, et que, dès qu'il est de nouveau
question du comte, c'est son fils mineur qui l'a remplacé (1251). Sans doute ne
survécut-il guère à son serment.
Il ne paraît
pas que la sentence royale ait satisfait la Cité. Une lutte sourde
semble avoir subsisté entre les deux villes jusqu'en 1251. Alors, les deux
adversaires prirent le parti de s'en remettre à deux arbitres, l'évêque de
Périgueux, pour la Cité, et le maire du Puy-Saint-Front, pour la Ville,
du soin de terminer leurs différends. Le 8 mars, les arbitres rendirent
leur décision :
L'union des deux villes resterait indissoluble ; — la
communauté serait administrée par un maire et des consuls, élus conformément
aux règles de 1240 ; — les
luttes et les querelles, s'il-en surgissait de nouvelles, au lieu d'être vidées
par les armes, seraient de la compétence des maire et consuls qui statueraient
sur les torts et dommages ; s'il y avait résistance, fraude ou abus quelconque,
le maire et l'évêque jugeraient en dernier ressort ; — il n'y aurait de saisies
que pour le cens ou pour toute autre redevance foncière ; — il se ferait une
nouvelle clôture entre la Ville et la Cité ; — pendant dix ans,
les habitants de cette clôture seraient exempts de queste et de taille ; — les
étrangers ne pourraient habiter que
dans cette clôture ; — le terrain nécessaire pour la construction de
cette clôture serait estimé loyalement et payé après la Saint-Jean ; par obolée
de terre[150] on payerait en argent dix livres une fois et
sans plus ; — on ne se reprocherait pas les dommages mutuellement causés ; on ne se
vanterait ni ne s'accuserait de ces dommages et l'on ne se menacerait
pas ; — si quelqu'un transgressait ces injonctions, il en serait puni
pécuniairement ; — toutes haines, rancunes, injures, etc., seraient oubliées;
- 36-
— enfin, les habitants de la
Cité, qui avaient causé des maux nombreux, se rendraient
personnellement, en chemise et braie et sans chaussures, au couvent des Frères Prêcheurs,
et là, à genoux et les mains jointes, ils demanderaient merci aux bourgeois,
qui céderaient à leurs prières faites très distinctement[151]
.
La communauté des deux
villes était définitivement établie.
37
CHAPITRE II
LA COMMUNAUTÉ DES DEUX
VILLES JUSQU'AU TRAITÉ DE BRÉTIGNY
(1360).
§ 1. — Fin du xiiie
siècle. — Nous connaissons mal l'histoire des premières années de la
communauté : c'est à peine si, de loin en loin, quelque rare document vient
jeter un faible jour sur cette période obscure.
Au mois de
février 1255 (n. st.), un accord intervint entre le comte de Périgord,
Archambaud III, et le chapitre de Saint-Etienne. Le chapitre voulait
qu'Archambaud lui assignât un bien qui garantît le payement d'une rente
annuelle de 20 sous léguée aux chanoines par le feu comte Hélie. Archambaud III
y consentit.[152]
.
Trois ans plus
tard, en 1258, le même Archambaud III reconnaît devoir aux consuls du Puy-Saint-Front
de Périgueux une somme de six-vingts livres de monnaie courante qu'ils lui
avaient prêtée[153]
. Pour se couvrir de cette somme, les consuls retiendront trois termes de la
rente annuelle de vingt livres qu'ils payent au comte le jour de Noël[154]
; ils prélèveront en outre, pendant trois années, aux fêtes de Pâques, vingt
livres sur les rentes et revenus que ledit comte possède à Périgueux « tam
in pedagio quam in bocharia et eus chamziels (?) »[155].
— 38 —
L'année suivante, le roi
Louis IX conclut avec l'Angleterre le traité de Paris, ratifié le 4 décembre
1259. Nous savons que, par ce traité, Henri III renonçait pour toujours à la
Normandie, à l'Anjou, à la Touraine, au Maine et au Poitou, et que, de son
côté, le roi de France lui cédait tout ce qu'il avait de fiefs et de domaines
dans les évêchés de Limoges, Cahors et Perigueux. Les domaines laissés au roi
d'Angleterre formèrent le duché de Guyenne, mouvant de la couronne de France
par la foi et l'hommage-lige. Cette cession ne comprenait point la ville de
Perigueux : en effet, le traité exceptait formellement « les choses, que li
Rois de France ne peut mettre hors de sa maine par lettres de lui ou de ses
ancessors, les queles choses li Rois de France doit porchacier à bone foi, vers
cels qui ces choses tienent »[156]
. Or, à maintes reprises, les rois de France avaient promis de ne point mettre hors
de leur main les habitants de Perigueux. Aussi bien cela fut officiellement
constaté dans les procès-verbaux de 1311, quand les commissaires des deux
cours, à la tête desquels étaient, d'un côté, l'évêque d'Amiens, et, de l'autre,
l'évêque de Norwich, vérifièrent les objets de la cession consentie par saint
Louis[157]
. A quel point les intéressés, dont les privilèges avaient été réservés
par le traité de 1259, surent s'en prévaloir, on peut le voir par le pacte
conclu le 24 novembre 1263, à Brive, entre les consuls de Perigueux, de Figeac,
de Brive et de Sarlat, avec le consentement du sénéchal et pour une période de
dix ans. Tous jurèrent de défendre en commun le droit qu'avaient leurs
communautés de rester perpétuellement dans la vassalité immédiate de la
couronne de France. « Pour être plus assurés de vivre en paix, ils formèrent un
39
conseil de quatre
prud'hommes qui seraient leurs arbitres. Ce conseil serait renouvelé chaque
année par voie d'élection[158]
».
Trois ans plus
tard (1266), une contestation s'éleva entre le comte Archambaud III et les
maire et consuls de Périgueux. Le comte prétendait battre monnaie au Puy-Saint-Front
: il soutenait que ce droit avait appartenu à son père, avant la guerre que
termina le jugement de saint Louis de 1247, et qu'il était lui-même absolument
le maître du titre, de la quantité et de la qualité des espèces qui s'y
fabriquaient, Le maire et la communauté s'opposèrent à cette prétention : ils
affirmèrent que ce droit de battre monnaie appartenait si essentiellement à
leur ville que le comte de Périgord avait été obligé d'obtenir permission de
leurs prédécesseurs pour y faire frapper quelques espèces qui pouvaient avoir
cours dans le reste du comté, et que cette licence même avait été modifiée et
limitée par le règlement qui lui avait été imposé sur le titre et sur la
qualité de la monnaie. Sur cette contestation, les parties compromirent entre
les mains de Raoul de Mareuil, archidiacre de Périgueux, de Geoffroi de
Saint-Astier et de deux bourgeois du Puy-Saint-Front, nommés
Pierre d'Armagnac et Pierre de Lammarie, qui rendirent leur sentence le 6
novembre 1266. Les arbitres accordèrent au comte, mais pour trois ans
seulement, la permission de battre monnaie au Puy-Saint-Front ; et,
comme c'était une concession gracieuse, ils y mirent les conditions par
lesquelles il paraît qu'avait été modifiée la licence primitive. En outre on
lui fixa le titre et la qualité des espèces[159]
.
Le comte,
débouté de sa demande, se réduisit alors à prétendre un droit de police sur la
fabrication de la monnaie. Comme les pièces que la communauté faisait frapper,
nommées périgourdins, avaient cours dans le comté, le comte voulut avoir
sur la fabrique de ces espèces un droit d'inspection qui
40
lui fut encore
disputé par les maire et consuls. Après bien des contestations, par lesquelles
on craignait sans cesse de voir se renouveler la guerre, le comte et les
consuls s'en remirent à deux arbitres, Etienne de Jovenals et Barnabe
Jour-de-Dieu, tous deux bourgeois du Puy-Saint-Front, du soin de
terminer leur différend. La sentence, en date du 16 août 1276, à Périgueux,
détermina la forme, et le titre des périgourdins qui se frapperaient
dans la ville, indiqua le lieu où serait placée la fabrique, et décida que le
comte pourrait nommer deux prud'hommes, habitants du Puy-Saint Front, qui,
joints au conseil nommé par les consuls, « garderaient bien et loyalement la
monnaie »[160]
.
Il semblait que cette
sentence, qui sauvegardait les intérêts du comte et ceux de la communauté, dût
mettre fin à la contestation. Il n'en fut rien. Il s'éleva entre eux, peut-être
à propos de l'exécution de ce jugement, un nouveau litige qui amena, le 12
juillet 1277, un nouveau compromis dans les mains de quatre arbitres, Itier de
Sauzet, Arnaud de la Roche, Etienne d'Armagnac et Etienne de Jovenals. Les deux
parties convenaient de respecter fidèlement l'arrêt rendu par saint Louis en
1247 et d'observer le présent accord jusqu'à la Saint-Michel ou plus longtemps
même, à la volonté des arbitres, déclarant, en outre que, si ces derniers ne
parvenaient pas à s'entendre, le sénéchal du Périgord prononcerait à leur place[161].
Nous ne savons ce qu'il advint de cette composition. Il y a grande apparence
que les difficultés persistèrent pendant deux ans encore entre le comte et la
municipalité, et qu'elles ne furent tranchées que le 18 mars 1279 (n. st.), où
un compromis final entre les mains d'Etienne de Jovenals et de Barnabe
Jour-de-Dieu régla définitivement cette question épineuse de la fabrication de
la monnaie[162]
.
Ces
contestations qui, sans cesse, mettaient aux prises le comte et la
municipalité, n'altérèrent pas, du moins au début,
41
la bonne
entente du Puy-Saint-Front et de la Cité. Dans l'intervalle qui
s'écoula entre les deux jugements de 1266 et de 1276, les deux villes
renouvelèrent le traité de 1240. Le dimanche 30 décembre 1269, les consuls
tinrent une assemblée générale de tous les bourgeois et citoyens, dans laquelle fut lu, accepté et
juré de nouveau le pacte d'union, dont une copie entière fut insérée au
procès-verbal qui fut dressé et signé[163]
. Cette même année, le Parlement confirma une des prérogatives de la
communauté. Nous avons vu que le consulat jouissait du droit de punir les
malfaiteurs[164]
: Raoul de Trapes, sénéchal du Périgord pour le roi de France, lui contesta le
droit de les punir de mort. L'affaire fut portée devant le Parlement qui
reconnut et proclama ce droit[165]
.
Aussi bien les
sénéchaux ne cessèrent point de témoigner leur hostilité à la communauté. Mais
nous venons de voir que, à l'occasion, le Parlement ne craignait pas de
désavouer les manœuvres de ces agents trop zélés. Dans d'autres rencontres, la
municipalité elle-même suffit à leur imposer raison. C'est ainsi que, en 1282,
le sénéchal Jean de Villette, ayant voulu, sans doute, tenir ses assises dans
la maison du consulat, en fut empêché et se vit contraint, le 24 septembre, de
déclarer qu'il n'en avait pas le droit, non plus que celui d'user de la prison
de la ville sans la permission de la municipalité[166]
.
L'année
suivante, quelques difficultés surgirent entre le Puy-Saint-Front et la Cité.
En 1283, les deux consuls de la Cité ne voulurent plus se croire
liés par le traité de 1240, renouvelé, comme l'on sait, en 1269. Il avait été
convenu, lors de cette dernière confirmation, que la maison commune serait
toujours au Puy-Saint-Front et que les consuls y jugeraient les
affaires, survenues entre les hommes de la Ville et de la Cité[167]
, dont la connaissance leur appartenait. Les deux
42
consuls ayant refusé
d'aller traiter ces affaires au consulat, le roi ne tarda pas à condamner cette
prétention. Par des lettres datées du mois de février 1284 (n. st.), à Paris,
Philippe le Hardi, sur un arrêt du Parlement, obligea les deux consuls de la Cité
à porter les affaires de ladite Cité « au consulat du Puy-Saint-Front,
ou partout ailleurs où le maire et la majorité des consuls voudraient
qu'elles fussent débattues». En outre, le sénéchal du Périgord devait connaître
de toutes les contestations qui pourraient s'élever, à l'occasion du maire ou
de l'état de la ville, entre les consuls du Puy-Saint-Front et ceux de
la Cité[168].
A peine ces lettres
avaient-elles été signifiées aux maire et consuls du Puy Saint-Front et
aux habitants de la Cité que de nouvelles difficultés s'élevèrent et
amenèrent les deux parties devant le sénéchal Jean de Montignac. Celui-ci, le
16 juin 1284, rendit un jugement dont la teneur explique les prétentions des
habitants de la Cité :
Les citoyens, prononce-t-il en
substance, prêteront et sont tenus de prêter serment d'obéissance au maire ou
aux administrateurs du consulat ; ils contribueront et seront tenus de
contribuer à toutes les dépenses de la communauté ; ils doivent rembourser ce
qui n'a pas été payé, au prorata de ce qui les concerne, après compte fait. Les
sergents de la cour du consulat pourront en toute liberté ajourner, citer,
prendre nantissement, saisir, exiger des gages, arrêter des hommes et conduire
ou déposer le tout au consulat. Quant à la prison, les deux consuls de la Cité
pourront enfermer dans une fosse à eux appartenant, et y garder jusqu'au
matin les malfaiteurs arrêtés nuitamment ; mais, le matin venu, ils sont dans
l'obligation et seront toujours tenus de conduire les malfaiteurs au consulat,
dans la prison commune, sous peine d'amende ; et, comme cette faculté ne donne,
en aucune manière, aux consuls de la Cité, le droit d'avoir une prison
et d'en exiger une, la clef de la fosse appartient de fait au maire ou aux
administrateurs du consulat, qui la confient aux consuls de la Citè, mais peuvent la reprendre quand bon
leur semblera[169] .
43
Cette sentence
fut confirmée par lettres de Philippe le Bel, en date du 31 janvier 1287 (n.
st.), à Paris[170]
.
En 1286, une contestation
nouvelle se produisit entre la municipalité et le comte Archambaud III. Nous
avons vu que les deux parties avaient fait un arrangement au sujet de la
justice criminelle, par lequel, moyennant 20 livres de rente annuelle, la
municipalité rendait seule la haute justice au Puy-Saint-Front[171]
. Il y eut quelques difficultés sur les limites de cette justice qui, selon
le comte, ne devait pas dépasser les murs de la Ville, et, selon la
municipalité, devait s'étendre à toute la banlieue. Après d'assez vifs débats,
le 11 mars 1287 (n. st.), une transaction intervint :
La rente annuelle fut portée à 40 livres,
payables par moitié à la Noël et à la Saint-Jean ; le comte recevait, en outre,
un marbotin d'acapte[172]
, à chaque muance de seigneur. En retour, la municipalité eut le droit
d'exercer la justice criminelle dans la banlieue, dont les limites furent
réglées. La municipalité était dans l'obligation de présenter à la cour du
comte les condamnés à mort pour homicide, afin que l'exécution en fût faite
immédiatement par les soins de ce dernier, en présence du maire, des consuls et
de leurs gens, du comte ou de son prévôt et de ses gens, avec cette clause que,
si le comte cherchait à différer cette exécution, les consuls auraient le droit
d'y faire procéder eux-mêmes. Les immeubles du condamné et ses meubles autres
que les objets d'or et d'argent, appartenaient à ses héritiers directs, comme
s'il était mort naturellement. Quant aux objets d'or et d'argent, trouvés dans
la circonscription de la justice de la Ville, ils étaient partagés par
moitié entre le comte et la municipalité, après remboursement du douaire de la
veuve et payement préalable des dettes. Si la veuve ou les enfants de celui qui
avait été tué par l'exécuté étaient sans ressources, la municipalité devait les
aider de sa moitié. Quant aux gens du comte, coupables de quelque crime ou
délit dans le territoire de la Ville, ils devaient être jugés par le
comte ou son prévôt et le consulat, dans la Ville même. Si, dans quelque
cas relevant de la justice criminelle, il y avait appel d'une sentence des
consuls à la cour du comte, l'affaire serait tranchée
44
en dernier ressort par le comte et quatre
prud'hommes de la Ville. Les parties, étaient, d'ailleurs, d'accord pour
reconnaître que cette composition n'était pas applicable à la Cité, et
qu'elle ne devait en rien porter atteinte aux décisions de 1247, rendues par
ordre du roi[173] (1).
Le lendemain de ce jour, c'est-à-dire le 12 mars, le
comte Archambaud III et les consuls, après avoir rappelé qu'ils avaient conclu
la transaction qui précède par la médiation et avec l'assistance de f. Bernard
Barsalona, prieur des Frères Prêcheurs de Périgueux, d'Etienne de Jovenals et
d'Etienne d'Armagnac, bourgeois de la Ville, convinrent de
donner, pour deux années, à ces arbitres le pouvoir de la modifier à leur gré[174] .
Cette composition fut ratifiée par des lettres du roi Philippe le Bel, datées
du mois d'avril 1293, à Paris[175] .
Cependant, les maire, et consuls cherchaient à s'immiscer dans la juridiction
temporelle du chapitre abbatial sur la paroisse de Saint-Front. La composition
du 11 mars 1287 (n. st.), entre le comte et la municipalité, laissait à
celle-ci toute liberté ; et, comme les usurpations se justifiaient toujours par
le succès, les maire et consuls, peu soucieux de l'acte de février 1246 (n.
st.), émané de l'abbé et du chapitre de Saint-Front[176], se
crurent, sans doute, assez forts pour atteindre leur but. Ils le visaient déjà
depuis quelques années ; .car le jugement, dont nous parlerons tout à l'heure,
déclare expressément que les premières tentatives d'empiétement remontaient au
temps de Philippe le Hardi. L'abbé et le chapitre s'en émurent et l'affaire fut
portée devant le Parlement. Nous ne connaissons pas les allégations des deux
parties ; mais le jugement qui fut prononcé en 1290 nous
— 45 —
renseigne sur les
réclamations et les prétentions du chapitre, en même temps qu'il nous apprend
les droits incontestés de la municipalité[177]
. Voici l'analyse de cet arrêt :
L'abbé et le chapitre alléguaient, en leur nom et au
nom du roi de France, leur co-seigneur[178] ,
que le domaine, la justice et la juridiction de la Ville, dans l'étendue
de la paroisse de Saint-Front, ainsi que
le marché, appartenaient en commun à eux. et au roi, sauf les affaires
criminelles qui regardaient le comte ;
et que ceux qui se disaient
consuls les troublaient dans l'exercice de leurs droits en agissant en consuls,
en faisant usage d'un sceau aux contrats, en levant tailles et questes, en
exigeant le serment des habitants, en se mêlant de certaines affaires telles
que les saillies ou balcons, les montres ou revues, en empêchant le marché, en
usurpant les terrains, vagues pour y placer les poids du blé et de la farine,
etc., et ils demandaient que ces
prétendus consuls fussent déboutés de leurs prétentions et condamnés à payer
cinq mille marcs d'argent pour dommages et intérêts envers eux et le roi. Après
discussion, il fut établi que : 1e domaine direct de la Ville, dans
toute l'étendue de la paroisse de Saint-Front, appartenait au roi et au
chapitre, en vertu du pariage, d'autant que la partie adverse reconnaissait
elle-même que, lorsqu'une maison, une
aire ou un emplacement y étaient obligés, hypothéqués, acensés, vendus ou
autrement aliénés, les contractants se rendaient devant l'église où
l'aliénateur se dévestissait et investissait l'acquéreur, dans les mains du
chapitre agissant et recevant les lods et ventes pour le roi[179] .
Il fut aussi prouvé que, d'ancienneté, et ayant le pariage, le chapitre avait
une justice appelée cour du cellérier, possédée par indivis, depuis le pariage,
par le roi et le chapitre ; que cette cour avait ses sergents appelés mandes, qui
ajournaient les gens pour les affaires civiles. Il fut encore constaté qu'il
y avait un vigier qui relevait du
chapitre et avait la connaissance des causes criminelles, sauf les cas qu'on
disait appartenir au comte ; lequel vigier
— 46 —
avait un pilori et une prison ; et, comme il parut
constant que les consuls n'avaient aucune juridiction dans la paroisse, soit au
civil, soit au criminel, il leur fut interdit de s'y immiscer. — D'un autre
côté, il fut parfaitement établi que les consuls jouissaient légalement du
consulat et du sceau aux contrats ; qu'ils avaient le droit de percevoir les tailles
et les questes et de contraindre les retardataires à payer ; que les habitants
de la Ville, y compris ceux de la paroisse de Saint-Front devaient leur
prêter serment ; que le mesurage du blé, la maison ou il se vendait, les places
où se trouvaient les poids publics du blé et de la farine étaient de leur
ressort; qu'à eux incombait le soin de punir les fabricants de mauvaises
étoffes et les autres artisans pris en défaut, sauf les vendeurs de chairs
ladres dans les vieilles boucheries de la paroisse ; qu'ils avaient une tour et
un coffre communs, convoquaient l'ost ou la chevauchée et les commandaient ;
que les ponts, les murailles, les tours, les portails et les portes, les clefs
de ces portes, les fossés, les glacis, les barbacanes et autres fortifications
de la Ville, étaient dans leurs attributions et qu'ils devaient les
garder et réparer; qu'ils devaient aussi garder et réparer les places
publiques, les rues, les chemins et les pavés. Le jugement ajoutait que le
Parlement ne voulait rien préjuger sur les droits du comte ni sur ceux du vigier [180].
Ainsi qu'on le voit, le
chapitre réclamait une juridiction presque exclusive sur la paroisse de
Saint-Front : les procès civils ressortissaient à la cour du cellérier qui,
depuis 1246, formait, comme nous savons, un pariage entre le roi et le chapitre
abbatial, et un autre magistrat, le vigier, qui relevait uniquement du
chapitre, connaissait de toutes les affaires criminelles qui n'étaient point de
la compétence du comte. Il ne faut point s'étonner des exigences de l'abbaye :
on se rappelle l'origine du Bourg et comment il s'éleva peu à peu sur
des terrains qui, dans le principe, étaient la propriété du chapitre. Dès lors,
il était naturel que ce dernier prétendît conserver un droit de juridiction sur
ceux des habitants de la Ville qui étaient de la paroisse de Saint-Front
et dont les aïeux, avant d'être des bourgeois autonomes, vassaux directs
du roi, avaient été les hommes de l'abbaye. Tel était, sans
47
doute, le
fondement juridique sur lequel le chapitre appuyait ses réclamations. On peut
remarquer, en effet, qu'il ne prétendit jamais aucun droit sur la Cité qui,
jusqu'à la réunion des deux villes, apparaît libre de toute seigneurie.
Il semble que,
après l'arrêt de 1290 qui était une victoire pour lui, le chapitre tenta à son
tour, à la faveur de la protection royale, d'empiéter sur les droits de ses
adversaires et d'étendre indûment le ressort de la cour du cellérier. Cet
essai d'usurpation n'eut pas le succès qu'en attendait son auteur. Aussi bien
voici des lettres de Pierre Astores, baile[181] de Périgueux, à son avoué dans cette ville,
Raimond Peycho, en date du 3 octobre 1290, à Sarlat, qui sont à cet égard fort
instructives :
«.. .Nous vous enjoignons de garder et défendre, en
notre lieu et place, le maire, etc., les sergents et leurs gens, dans leurs
droits, usages et coutumes, de ne pas les inquiéter à ce propos, à la requête
de l'église de Saint-Front ni du cellérier, de ne vous immiscer en
quelque manière que ce soit, dans leurs affaires ; ... nous vous ordonnons, en
outre, de laisser les gens du consulat porter librement, dans la Ville et
au dehors, leurs armes et leur bâton, et faire, dans toute la Ville, leurs
publications avec trompes et sans trompes, droit qui leur appartient de, toute
antiquité ; nous vous défendons d'ajourner les habitants et de permettre qu'ils
soient ajournés par nos sergents devant le cellérier de ladite église,
et de les arrêter à la demande de ce dernier ; nous vous enjoignons de soutenir
avec énergie ceux qui appelleront de l'audience de ladite église à l'audience
du sénéchal, et d'ajourner les appelés sans retard, lorsque vous en serez
requis par le maire, etc. ; car, relativement aux choses susdites, nous avons,
à l'assise de Sarlat, reçu un ordre en ce sens de Me Arnaud Clari, juge
lieutenant du-sénéchal, etc.[182]. »
Cet échec ne découragea pas
l'ambition du chapitre qui fit, peu après, mais, cette fois, avec plus de
succès, un nouvel acte d'autorité qui ne laissa pas d'émouvoir la municipalité.
48
Il établit, sans doute pour
donner plus d'autorité au partage, un sceau commun dans la paroisse de Saint-Front. Les maire et consuls
réclamèrent auprès du roi : tout en le priant, de confirmer la composition
conclue avec le comte trois ans auparavant, si cette composition ne préjudicie
en rien aux droits de la couronne[183]
, ils observent que le chapitre de Saint-Front possède en commun avec le roi quamdam
jurisdictionem vilem et pedaneam que non valet in universo nisi quindecim
libras petragoricensis monete Capitulo et Regi, laquelle juridiction,
assise en la paroisse de Saint-Front, ne peut s'étendre hors de la. Ville; et
que, se couvrant du nom du roi, le Chapitre a fait faire un sceau qu'il dit être
de la cour du pariage, et dont il se sert, non seulement hors de la paroisse de
Saint-Front, mais même dans tout le royaume, pour le plus grand préjudice des
droits du roi[184].
Cette réclamation ne servit de rien : le Parlement de la Chandeleur 1291
(n. st.) décida que le sceau serait maintenu[185]
.
En 1295, un
nouveau procès pendait entre les deux parties, au sujet de la justice du cellérier.
La preuve en est dans des lettres du sénéchal Guichard de Marzi, datées de
1295, s. d. de mois, au camp devant Saint-Sever, où ce magistrat donne
commission pour connaître de ce procès à ses juges Arnaud Clari et Géraud de
Sabanac[186]
(4); Leur sentence, que nous ne connaissons point, ne termina pas les
contestations entre le consulat et le chapitre. Trois ans plus tard, une autre
controverse s'éleva, probablement au sujet de l'arrêt de 1290, sur l'étendue de
la justice du pariage dans la paroisse de Saint-Front : le doyen, le chapitre,
et les agents du roi prétendaient
— 49-
qu'elle devait s'étendre sur
toute la paroisse, dans et hors les murs de la Ville ; les consuls
disaient au contraire qu'elle ne dépassait point l'enceinte. L'affaire vint
devant le roi qui ordonna au sénéchal, par lettres datées du 26 janvier 1299
(n. st.), à Paris, d'informer sur la valeur et le produit de la moitié de la
juridiction du cellérier qu'il possédait en vertu de l'acte depariage de
1246[187]
. Au mois d'août suivant, cette enquête n'était pas encore faite, puisque, le
31 de ce mois, Gérard Flote, sénéchal du Périgord et du Quercy, mandait au
baile de Périgueux de procéder sans tarder à l'information prescrite par le roi[188]
. A cette date le Parlement avait statué : un arrêt du mois de février 1299 (n.
st.,) déclara que la justice du pariage devait s'exercer dans toute l'étendue
de la paroisse de Saint-Front[189]
. Peu après, par des lettres patentes en date du 30 mars 1299 (n. st.), à
Paris, Philippe le Bel reconnut et confirma le droit du consulat et de la
communauté d'établir des impôts, pour les besoins de la ville, sur tous les
habitants indistinctement[190]
.
§ 2. —1300-1305. — Il
est aisé d'imaginer que l'arrêt du mois de février 1299 (n.st.), qui
consacrait, relativement à l’étendue de la juridiction du cellérier, les
prétentions capitulaires, ne satisfit point la municipalité. De fait, il paraît
bien que cet arrêt ait été rendu à la légère par des juges mal éclairés : le
Parlement, nous l'avons vu, n'attendit pas, pour statuer, le résultat de
l'enquête ordonnée par le roi.
Il est probable
que cette sentence, dont on pouvait à bon droit suspecter l'équité, resta
lettre morte, et que la contestation n'en continua pas moins entre les deux
parties. Nous
- 50 -
pouvons l'inférer d'un
nouvel arrêt du Parlement, en date du 15 mars 1302 (n. st.) :
Dans le procès en instance entre
les maire et consuls de Périgueux et le chapitre de Saint-Front super
consuetudinibus, usibus et libertatibus dicte Ville, la cour, après
audition des parties, a décidé de surseoir au jugement et, cependant,
d'enjoindre au sénéchal de lui communiquer l'original de l'enquête qu'il a
gardé par devers lui[191]
.
Cet arrêt ajournait, il est
vrai, la décision définitive, mais promettait un jugement plus réfléchi. Nous
ne possédons point la sentence qui dut terminer le procès[192].
A quelle époque fut-elle rendue et quelle en était la teneur ? Nous l'ignorons
également. Il est vraisemblable que le chapitre eut gain de cause et que
l'arrêt de 1299 fut confirmé[193]
.
Il semble que
cette même année (1302)[194]
, quelques difficultés s'élevèrent entre la municipalité et le comte de
--51 --
Périgord Hélie VII. Ce
dernier, contestant aux consuls certains droits de juridiction, leur intenta un
procès devant le Parlement de Paris. En outre, il confirma, le 19 juillet, à la
maison de Hélie de Périgueux, chevalier de la Cité, qui toujours
s'était montrée hostile à la municipalité, le privilège que le comte Archambaud
lui avait octroyé en 1227[195] ,
c'est-à-dire le droit d'exercer la juridiction haute, moyenne et basse dans
tout le comté[196] . Cette concession
comprenait notamment le bénéfice de certains des droits appartenant aux comtes
dans la Ville du Puy-Saint-Front. Cependant, le comte ne tarda pas à
revenir à de meilleurs sentiments : quelques jours après cette confirmation, le
8 août, comprenant qu'il lui valait mieux vivre en paix avec la communauté, il
sanctionne après lecture la composition du 11 mars 1287 (n. st.)[197],
fait abandon aux maire et consuls, pour s'acquitter d'une dette contractée
envers la communauté, de la rente annuelle de 40 livres que ceux-ci lui avaient
reconnue par cet acte, et s'engage à faire cesser l'action judiciaire en
instance auprès du roi. La comtesse Brunissende acquiesce audit accord, auquel
les consuls se rallient de leur côté[198].
52
La municipalité, il est
facile de s'en convaincre, ne manquait pas une occasion débattre en brèche les
prérogatives du chapitre abbatial. Nous l'avons vue, dans les quinze dernières
années du xiiie siècle, engager avec lui des contestations variées
dont l'issue était, fréquemment, malheureuse pour elle. Il ne parait pas que
ces échecs aient détourné les consuls de leur dessein. L'année suivante (1303),
un petit événement s'accomplit, qui ne permet point de douter de la persistance
de leurs prétentions :
Le dimanche 22
septembre, les maire et consuls s'emparèrent de la personne de Hélie Vigier, vigier
du Puy-Saint-Front, sous le prétexte de quelques infractions[199]
; la municipalité le retint prisonnier dans la maison du consulat et ne
consentit à le relâcher que s'il prêtait serment de ne plus entraver les
affaires de la communauté ; ce qu'il fit[200].
Les choses n'en
restèrent point là : la victoire de la municipalité devait être, comme on le
verra, bien plus complète encore. Le dimanche 14 avril 1304, en plein chapitre
de Saint-Front, Hélie Vigier, assisté de son frère, Pierre Vigier, considérant
qu'il était toujours en querelle avec la
53
municipalité
pour la vigerie qu'il exerçait en ce moment, du consentement de l'abbé
et du chapitre de Saint-Front, dont il dit tenir cette vigerie, la céda
à ladite municipalité, avec sa cour, ses droits, sa juridiction et ses
émoluments, qui s'étendaient à la fois à la paroisse de Saint-Front et à celle
de Saint-Silain, moyennant la somme de 50.000 sous, sous la réserve de la
directe appartenant au chapitre de Saint-Front et de l'acapte de dix florins
d'or, payables à chaque changement d'abbé, que désormais la municipalité devait
acquitter à sa place[201]
.
On conçoit
aisément l'importance de cet acte qui, s'il eût été exécuté, aurait complété,
par l'adjonction de la basse justice, la juridiction criminelle que la
municipalité possédait déjà au Puy-Saint-Front. On se rappelle, en
effet, que les consuls tenaient en fief du comte l'exercice de la justice
criminelle presque entière dans la Ville, moyennant une rente annuelle
qui, d'abord fixée à vingt livres, avait été plus tard portée à quarante. Cela
ressort clairement de la composition du 11 mars 1287 (n. st)[202],
sanctionnée à nouveau par le comte Hélie VII, le 8 août 1302[203].
Quant à la vigerie, c'est-à-dire à la connaissance des procès criminels
de peu d'importance dans les paroisses de Saint-Front et de Saint-Silain, elle
était, avant la cession du 14 avril 1304, héréditaire dans la famille des
Vigier, à qui le chapitre de Saint-Front l'avait inféodée. Désormais substituée
à cette maison, la municipalité devait avoir aussi, avec l'agrément du
chapitre, dont la seigneurie demeurait sauve, l'exercice de la basse justice.
Malheureusement pour elle, il ne paraît pas, comme nous le verrons plus loin,
que cet acte ait jamais été exécuté[204].
L'année
suivante, c'est-à-dire en 1305, deux jeunes gens, fils du feu comte de Périgord
Archambaud III et petits-fils de
54
cet Hélie VI
que saint Louis avait puni[205]
, cherchèrent à faire revivre les entreprises de la maison dont ils étaient les
héritiers : l'un d'eux, nommé Archambaud, était chanoine, l'autre, Boson,
simple chevalier. Ils adressèrent conjointement une requête au roi et lui
représentèrent que leur aïeul Hélie, avant la guerre qu'il avait faite aux
habitants du Puy-Saint-Front, avait été en possession de plusieurs
droits de justice et de seigneurie dans cette ville, droits dont ils ont
intérêt à demander la restitution ; ils ajoutent que, la preuve ne pouvant en
être faite que par le témoignage des anciens habitants, dont la plupart sont
déjà parvenus à la vieillesse la plus avancée, ils espèrent de la bonté du roi
qu'il voudra bien commettre sur les lieux des officiers chargés d'entendre les
témoins qu'ils comptent produire, et de constater, parles dépositions de ces
derniers, les faits qu'ils entendent articuler.
Sur cette
requête, Philippe le Bel fit expédier des lettres datées du 7 juillet 1305, à
Paris, par lesquelles il commet pour l'enquête demandée Me Jean de
l'Hôpital, clerc du roi, et le sénéchal du Périgord, Jean d'Arrablay[206]
. Celui-ci, ne pouvant y vaquer lui-même, délégua à sa place, par des lettres
en date du 12 octobre 1305, au Mont-de-Domme, Me André Roux,
chanoine de l'église de Saint-Front[207].
Dès le
lendemain de ce jour (13 octobre), les deux commissaires se mirent à l'œuvre. A
la requête des frères Archambaud et Boson, ils firent ajourner les maire et
consuls de la Ville du Puy-Saint-Front[208]
, pour venir dire leurs raisons et assister, s'ils le jugeaient à propos, à
la prestation du serment des témoins assignée. Les maire et consuls
comparurent, soutinrent avoir des raisons péremptoires pour empêcher l'enquête,
demandèrent qu'on leur laissât copie des
55
lettres de
commission, ainsi que des faits et articles qu'on leur avait opposés, et
réclamèrent, en outre, un délai suffisant pour produire leurs moyens. Les
commissaires, jugeant qu'un délai ne pouvait que rendre l'enquête plus
malaisée, passèrent outre à la réception du serment des témoins, sans préjudice
des droits respectifs des parties. Les maire et consuls, mécontents de cette
décision, refusèrent d'assister à la suite de la procédure, qui fut suivie
contre eux par défaut. Cependant, bien que l'enquête réclamée par les héritiers
du comte n'ait eu aucun contradicteur, nous y verrons éclater l'illégitimité de
leurs prétentions : les dépositions mêmes des témoins, qui y sont entendus,
vont établir que ces prétentions furent appuyées, non sur aucun titre, mais sur
des violences.
On voit
d'abord, en tête du procès-verbal de cette enquête, les faits et articles
qu'Archambaud et Boson veulent établir par les témoignages qu'ils ont
recherchés. On rappelle la sentence qui, en 1247, avait condamné le comte Hélie
VI et lui avait ôté la jouissance de tous ses droits et revenus, et la promesse
que saint Louis lui avait faite, au mois d'avril 1248, detout lui restituer[209]
(art. 1 et 2). On y voit, soutenu que, avant la guerre, le comte de Périgord
était, au Puy-Saint-Front, seul en possession de toute espèce de
juridiction temporelle[210]
sur les délits dont on trouve ensuite l'énumération,
56
savoir :
les violences commises avec les armes, le rapt, l'adultère, le crime de faux,
les empoisonnements[211]
(art. 3-8). On y articule qu'il a également la justice et la police sur tous
les poids et mesures, et de plus vingt livres de rente à percevoir tous les ans
à Noël (art. 9-10). On y prétend que le comte de Périgord avait, ayant la
guerre, le droit de mener et de commander l'armée de la Ville, ou de
choisir celui qui devait la commander pour lui ; et que chaque habitant ou bourgeois
était tenu de lui envoyer un homme ou un sergent d'armes, toutes les fois
qu'il en recevait l'ordre par la proclamation, sous peine d'une amende de
soixante-cinq sous et un denier (art. 11-43) ; qu'enfin, il pouvait exiger de
tous les habitants et bourgeois le serment de fidélité, et avait le
droit de les convoquer par un héraut ou trompette, toutes les fois qu'il
voulait les assembler (art. 14-15), etc.[212]
.
Toutes ces obligations, il
est facile de s'en convaincre, étaient formellement contredites par les
nombreux actes intervenus depuis le jugement de 1247 entre le comte et la
municipalité. Nous les avons analysés à leur place ; il est inutile d'y revenir[213]
. Quoi qu'il-en soit, il est curieux de lire les dépositions des témoins : leurs
paroles, pleines de simplicité, où les détails piquants abondent, ont été
fidèlement transcrites. Nous rapporterons ici les déposilions des deux
premiers. La plupart, parlant de faits qui avaient près de soixante ans de
date, ne pouvaient avancer que des on dit très généraux. Aussi bien, c'est à
quoi se réduisent le plus grand nombre de leurs allégations, dont quelques-unes
même
57
sont contradictoires. Telle
est, par exemple, la déposition du premier témoin :
Pierre Richard, citoyen de
Périgueux, octogenarius et ultra, prout ex aspectu sui corporis evidenter
apparebat, déclare qu'il a ouï dire que, plusieurs années avant la guerre
dont il s'agit, le comte Hélie connaissait des fausses mesures au Puy-Saint-Front[214]
; que lui-même en a vu plusieurs exemples dont il ne peut citer aucun, eu
égard à l'éloignement du temps. Comme on lui demande aussitôt combien il y a
d'années que se sont passés ces faits dont il ne se souvient pas, il répond
qu'il y a environ quarante ans[215] .
Le même témoin dit que le comte de Périgord avait un sergent d'armes par lequel
il faisait tradi et tailliari mensuras bladi et vini, alnas et cubitus, et
que ce sergent, dont le nom lui échappe, avait six doigts à une main, S'il
ajoute qu'il a vu le comte exiger un serment de fidélité de quelques habitants,
il a soin de corriger immédiatement : plures contradixerunt et fuit
proclamation ad arma. Si Pierre Richard dépose qu'il a ouï dire que le
comte Hélie a marché jusqu'à un endroit nommé Vernh (Vergt)[216]
avec l'armée de la Ville, il ne dit point qu'il se soit mis à sa tête,
et il ajoute qu'il ne sait si ces troupes marchaient comme ses alliées, comme
payées par lui ou comme lui devant le service[217] .
Le second témoin, Raimond Martin, bourgeois de
la Ville dit qu'il y a environ soixante ans que le comte fit juger dans
la Ville par ses gens[218] un
homme nommé Bruelh. Mais il ne sait, ni quel crime ce dernier avait commis, ni
où il l'avait commis, ni à quelle peine il fut condamné[219] .
Le, même Raimond Martin raconte un fait singulier
58
qui peut donner une idée de la manière dont le comte
Hélie établissait son prétendu droit de justice : Cum quidam avunculus vel
patruus dicti testis teneret quamdam adulteram dictam Lapiga in domo
sua, dictus dominus Helias Thalayrandi accessit ad domum patrui sive avunculi,
et cum pulsaret dictus comes ad ostium et vellet eum capire et punire pro
delicto, dictus avunculus sive patruus exivit ad fenestram et dixit : Domine
comes, vos non intrabitis ; et dixit cuidam de familia sua : Porta illi
sexaginta et quinque solidos quia pro delicto adulterii non teneor sibi ad plus[220]).
Le même explique, en détail, le fait du serment, dont a parlé le premier
témoin. Le comte Hélie, un jour, assemble dans l'église de Saint-Front, non des
habitants de la Ville, mais quelques paysans des environs. Là, il veut
les obliger à lui prêter serment de fidélité : le bruit s'en répand, et à peine
deux ou trois l’ont-ils prêté qu'arrivent plusieurs consuls et des bourgeois.
L'un d'eux frappe sur le livre des Evangiles que le comte tenait entre ses
mains, et crie aux armes ; tous lui répondent ; l'émeute devient générale et
peu s'en fallut qu'Hélie ne payât de sa vie l'acte de possession qu'il avait
voulu se ménager[221] ,
etc.[222] . »
Les deux héritiers d'Archambaud III firent-ils usage
de cette enquête, continuèrent-ils leurs poursuites contre les
59
maire et consuls de Périgueux ? En 1319, ce même
Archambaud, fils du feu comte de même nom, avait au Parlement une instance
pendante entre lui, comme demandeur, et les maire et consuls de la ville de
Périgueux, comme défendeurs. On ne sait quand ni pourquoi cette instance avait
été introduite : peut-être Archambaud travaillait-il encore à se faire rétablir
dans les droits qu'il avait prétendus en 1305. On voit cependant que, cette
même année (1319), les maire et consuls furent deux fois obligés de le faire
ajourner pour comparaître et venir soutenir ses demandes. Les ajournements
existent[223] , et ils prouvent, du
moins, que la ville de Périgueux ne redoutait point les effets de l'enquête de
1305. Mais comme, depuis cette époque, il ne paraît pas que, à cet égard, il
ait été rien jugé, il est vraisemblable que les demandes des comtes furent
abandonnées comme insoutenables[224], et
que du jour de la contradiction manifeste qui leur fut opposée par la ville de
Périgueux, la possession est toujours demeurée à celle-ci. Dès lors, il
importe, en effet, de le remarquer, nous verrons les comtes et leur famille non
plus réclamer des droits, mais essayer de se les faire attribuer par l'autorité
royale[225] .
§ 3. — 1305-1320. — L'acquisition par la
municipalité des droits et de la juridiction du vigier n'avait pas mis
fin aux dissentiments qui la séparaient du chapitre de Saint-Front. Il fallait,
d'ailleurs, l'approbation du roi, suzerain de la ville, pour que cette
acquisition devînt définitive. Soit que les guerres avec la Flandre, soit que
les embarras de toute sorte, suscités à la couronne, eussent empêché le roi de
s'occuper de cette affaire, la ville, quatre ans après, ne l'avait pas encore
obtenue. Le moment parut favorable en 1308, et des négociations furent entamées
à cet effet. Comme on va le voir,
60
le consulat, dans l'intervalle, n'avait pas perdu son temps. Le roi était
représenté par Hugues de la Celle, chevalier, et par Jean Calvet, son procureur[226]
dans la sénéchaussée du Périgord. La municipalité demandait que Philippe
approuvât et confirmât la paix et la transaction, arrêtées entre elle, l'abbé
et le chapitre, avec cette convention que la seigneurie et le ressort
appartiendraient à la couronne seule, et que le maire, les consuls et la
communauté tiendraient directement d'elle tout ce que l'abbé et le chapitre
leur cédait, sans être obligés d'en faire hommage à l'abbé ni au chapitre. Le
roi, de son côté, devait délaisser aux maire et consuls sa part dans la
juridiction et l'émolument du sceau de
la cour commune entre la couronne et l'église de Saint-Front[227]
, et approuver l'achat par la municipalité de la vigerie et de la
juridiction du vigier. Le roi devait encore céder à la municipalité
toute la juridiction et tous les autres droits qu'il avait dans la paroisse de
Saint-Front, se réservant seulement le ressort, l'hommage, et recevant, en
outre, trois cents livres de rente, payables par la ville, moitié à la
Saint-Jean, moitié à la Noël, jusqu'au moment où cette rente serait assise sur
un domaine suffisant, acquis par la couronne, ou, par la ville, pour le compte
de la couronne, et cinq mille livres une fois données[228]
.
Ces prétentions
des maire et consuls nous révèlent combien leur autorité avait grandi. Nous
verrons plus loin les raisons qui empêchèrent cet arrangement d'aboutir[229]
.
L'année
suivante (1309) fut marquée par un gros incident qui troubla profondément la
communauté : on découvrit que, depuis plusieurs années, les élections
consulaires étaient
61
entachées de
fraude. Le maire, Pierre Martin, et les consuls en exercice furent dénoncés,
reconnus coupables et traduits devant le Parlement. L'affaire fut aussitôt
instruite et un arrêt rendu, qui apprend, à la fois, comment on nommait les
maire et consuls et quelles manœuvres étaient venues vicier le mode normal de
l'élection. Il est intéressant d'en résumer les principales dispositions :
Le mode et la forme de la création annuelle du maire
et des consuls, longtemps et paisiblement observés par les habitants de
Périgueux, étaient que, l'espace d'un an écoulé, le maire et les consuls
s'assemblassent au consulat ; que là, en présence de tous les habitants
convoqués à son de trompe, ils déposassent leurs pouvoirs, et, après avoir
préalablement prêté serment de désigner les plus capables et les plus dignes,
fissent choix de quatre personnes parmi les habitants, hors les membres de la
municipalité sortant de charge. Les quatre élus, après avoir prêté serment à
leur tour, en choisissaient huit autres, toujours en dehors du maire et des
consuls, lesquels, le serment aussi préalablement prêté, désignaient le maire
et les consuls qui devaient administrer la ville pendant l'année qui s'ouvrait.
Or, il était arrivé que, depuis plusieurs années, le maire et les consuls, pour
conserver toute leur influence, s'assemblaient clandestinement et désignaient
en cachette les quatre électeurs qui devaient faire choix des huit autres, leur
imposaient leur volonté et leur faisaient nommer les huit par eux désignés ;
que ces huit, circonvenus à leur tour, proclamaient le maire et les consuls qui
leur étaient imposés.
Cette fraude ayant été
découverte, et les malversations, abus et violences, qui en étaient les conséquences
ayant été dénoncés au Parlement, il fut ordonné que la juridiction de la ville
serait mise sous la main du roi, que les maire et consuls, élus selon le mode
accoutumé, seraient présentés au sénéchal et qu'ils administreraient selon la
manière ancienne. En outre, en punition des résistances faites à l'autorité du
roi, les portes de l'hôtel de ville furent brisées et brûlées, et il fut décidé
que l'hôtel resterait sans fermeture aussi longtemps qu'il plairait au
souverain ; que les maire et consuls coupables, et leurs enfants jusqu'à la
troisième génération, seraient exclus de la mairie et du consulat ; et qu'enfin
ce maire, ces consuls et un certain nombre d'autres
62
individus qui
leur avaient prêté la main, payeraient au roi une amende de 6000 livres
tournois et à Lambert Laporte, leur principale victime, 1000 livres tournois de
dommages-intérêts, réparties sur les coupables par la cour elle-même[230]
.
Cet arrêt fut
rigoureusement exécuté en ce qui concernait les maire et consuls condamnés, la
saisie de la juridiction et la destruction des portes du consulat[231]
; mais, comme il arrive souvent, la couronne voulut profiter de la situation
pour s'immiscer dans l'administration de la ville qui, pourtant, avait été
expressément réservée. De là une plainte des maire et consuls sur laquelle le
roi, par lettres en date du 5 juillet 1310, à Paris, interdit au sénéchal de
les troubler dans l'exercice de leurs droits[232]
. Cela n'empêcha pas le lieutenant du sénéchal de renvoyer l'affaire, le 27
juillet, aux
63
assises
suivantes[233]
, où elle dut être terminée conformément aux ordres du roi et à la demande des
maire et consuls.
Restait la
mainmise du roi sur la juridiction communale, l'interdiction jetée sur les
familles des coupables et la destruction des portes de la ville. Ces trois
chefs de condamnation ne tardèrent pas à être le sujet de nouvelles
réclamations[234],
qui amenèrent le Parlement à ordonner une enquête sur laquelle cette cour se
prononça, le 11 juin 1317. Elle rejeta la requête présentée[235];
mais, cédant aux instances des réclamants, et comprenant qu'il était prudent de
conserver sur les frontières françaises la fidélité d'une ville dévouée,
Philippe le Long, seize jours plus tard, accorda des lettres de rémission
portant que « la mainmise royale était retirée, que les portes du consulat
seraient refaites et que les maire, consuls et leur famille, exclus des
fonctions municipales jusqu'à la troisième génération, étaient réhabilités et
reconnus de nouveau propres à exercer ces fonctions, à la condition cependant
que la ville verserait au trésor 11000 livres tournois d'amende, payables en un
certain nombre d'années »[236]
.
Peu de temps après l'arrêt
de 1309, le Parlement, le mardi après l'octave de l'Epiphanie 1310 (n. st.), en
rendit deux autres relatifs à la juridiction du cellérier, qui méritent
que nous nous y arrêtions. Le plus important concerne une plainte formée par le
chapitre et le chantre de l'abbaye de Saint-Front contre les enquêteurs[237],
récemment envoyés par le roi
64
en Périgord. Les plaignants
disaient en substance qu'il était d'usage d'appeler de la cour du cellérier à
la cour du chapitre; et que, cependant, les enquêteurs avaient défendu ces
sortes d'appels ; que, malgré la coutume consacrée de sceller les certificats
de l'unique sceau du chapitre, par les soins du chantre qui en tirait un revenu
personnel, ces enquêteurs avaient pareillement défendu qu'on fit usage de ce
sceau pour ces sortes d'actes ; ils disaient encore que, bien que la
juridiction temporelle de la Ville du Puy-Saint-Front fût commune au roi
et au chapitre dans les causes civiles comme dans les causes criminelles[238];
bien que le roi et le chapitre, depuis la création du sceau commun, fussent en
possession de créer des notaires publics, chargés de la confection des actes
destinés à être scellés de ce sceau ; quoique, enfin, ils eussent le droit
d'accorder à ces notaires des lettres d'institution, scellées du sceau du
chapitre et de celui du sénéchal, — ces mêmes enquêteurs avaient défendu
d'ajouter foi aux actes des notaires porteurs de lettres d'institution,
scellées du sceau du chapitre et de celui du sénéchal, et voulaient que l'on ne
considérât comme bons que ceux des notaires porteurs de lettres
d'instititution, scellées du sceau commun au roi et au chapitre, au détriment
du chapitre et du chantre. Une enquête fut ordonnée ; mais, s'étant trouvée mal
faite, elle dut être
65
recommencée[239].
Ces détails n'en sont pas moins très importants pour l'histoire de la cour du cellérier.
Le second des
arrêts est de moindre portée. Bien que la cour du cellérier eût, comme
nous venons de le voir, un sceau commun au roi et au chapitre et dont les
enquêteurs voulaient accroître l'importance, il ne semble pas qu'il y eût alors
un local affecté au siège de la juridiction du pariage. Aussi le procureur de
l'abbé et du chapitre demanda-t-il au roi « que la maison d'un nommé Guillaume
Guy, confisquée pour les méfaits de ce dernier, et dont la moitié appartenait
au chapitre, servît à cet usage. Après information, il fut décidé que, si ledit
procureur maintenait sa demande, le Parlement ordonnerait une enquête à cet
égard[240]
.
On se rappelle
que, le 14 avril 1304, la municipalité acquit solennellement la vigerie des
mains d'Hélie Vigier, qui la tenait du chapitre de Saint-Front en fief
héréditaire[241].
Quatre ans plus tard (1308), nous avons vu les consuls tenter auprès du roi des
démarches qui, outre l'approbation royale nécessaire à cet acte, devaient leur
assurer de nouveaux privilèges[242].
Le chapitre ne pouvait ignorer cette manœuvre qui ne tendait à rien moins qu'à
le dépouiller de ses droits. Il en prévint l'effet, fort habilement, et fit au
roi des ouvertures qui furent acceptées. Deux actes nous renseignent sur cette
négociation.
Le premier nous apprend que
le roi Philippe le Bel avait traité, par l'entremise de ses représentants, de
la cession à la couronne de la juridiction temporelle du chapitre[243],
moyennant une juste récompense ; mais que les actes passés n'étant pas
définitifs, il avait, pour terminer l'affaire, chargé, par lettres datées du 29
mai 1313, à Paris, Hugues de la Celle et Pierre de Blanosque, chevaliers,
d'aller sur les lieux la conclure, à
66
la satisfaction de tous les
intéressés et pour le plus grand avantage du bien général. Sur quoi, ces fondés
de pouvoir se rendirent à Périgueux, s'adjoignirent le sénéchal et le procureur
du roi dans la sénéchaussée, et arrêtèrent, le 29 novembre 1313, avec le fondé
de pouvoir du chapitre et le chapitre lui-même, l'arrangement suivant ;
La
juridiction et la justice que le roi possède en commun avec lui au
Puy-Saint-Front, le chapitre les cède au roi, ainsi que la juridiction de la paroisse de Saint-Georges, près Périgueux, sauf
les fiefs et autres revenus, pour la somme de deux cents livres de petits
tournois de rente, que le chapitre se procurera au moyen de quatre mille livres
de petits tournois une fois données par le roi, quittes de tous droits. Il est
bien entendu néanmoins que le chapitre aura la faculté de juger au Puy-Saint-Front
les procès, crimes et délits de ses hommes, ainsi qu'il le faisait par le
passé, sans réserve ni difficultés, comme aussi sans aucune innovation. Le
domaine direct des maisons, greniers et autres dépendances, dans toute
l'étendue de la paroisse de Saint-Front, ainsi que les lods et ventes de ces
maisons, greniers, etc., resteront en commun. Il est, cependant, permis aux
chanoines, comme ils sont très petitement logés, et quoiqu'il leur soit
interdit de faire des acquisitions autrement que pour leur logement, d'acheter
quatorze maisons sans payer de lods et ventes, sous cette condition qu'elles
seront de mainmorte: Le chapitre cède encore au roi tout le droit féodal qu'il a sur le vigier et la vigerie. Enfin, il est convenu qu'il n'y aura
plus de sceau commun dans la Ville, mais un sceau royal[244] .
Le dimanche suivant (2
décembre), d'après le second des deux actes, le roi, devenu suzerain de la vigerie,
rachetait d'Hélie Vigier, dont la famille était préposée à cette justice, l'exercice
de son droit. Les mêmes fondés de pouvoir, porteurs de lettres royales,
accompagnés du sénéchal et d'un des procureurs royaux de la sénéchaussée,
traitèrent de la sorte avec HélieVigier:
Ledit Vigier cède au roi la vigerie et les
droits qui en dépendent, telle que lui et ses ancêtres l'ont toujours possédée,
à titre de fief
67
tenu de l'abbé et du
chapitre de Saint-Front, avec hommage, serment de fidélité et acapte de huit
florins d'or à chaque muance de vigier, sauf les droits qui lui
incombent personnellement, moyennant cent livres de petits tournois de rente à
percevoir sur la sénéchaussée du Périgord, sur celle de Saintonge ou sur le
comté d'Angoulème, et quinze cents livres une fois payées, à cette condition
que ledit Hélie Vigier exercera ses fonctions et percevra les produits de la vigerie,
tant qu'il n'aura pas reçu les quinze cents livres et qu'on ne lui aura pas
assigné les cent livres de rentes. Il exige, en outre, que, dans cette
assignation, il n'y ait rien de placé sous la juridiction des maire et consuls
de Périgueux, et que sa famille, ses biens et lui-même soient sous la
sauvegarde spéciale du roi, avec un gardien particulier[245].
Il ne semble pas que les
deux actes que nous venons d'analyser aient été exécutés. En réalité, le roi
n'acquit pas la vigerie[246],
et la cour du cellérier ou du partage continua à être commune entre le
roi et le chapitre[247].
Il y a grande apparence que la couronne, alors fort endettée, ne put pas plus
payer les 4000 livres exigées par le chapitre que la somme
68
réclamée par Hélie Vigier.
Mais ces négociations, pour n'avoir pas été suivies d'effet, n'en constituaient
pas moins, on le comprend, un échec fâcheux pour la politique de la
municipalité. Cependant, loin de s'abandonner, elle continua de garder jalousement
ses privilèges et témoigna, une fois encore, qu'elle ne craignait pas de
rappeler les officiers royaux au respect de ses droits. C'est ainsi que, le 28
avril 1314, elle fit constater officiellement par le juge-mage que les prisons
de la ville appartenaient à elle seule, et que les représentants de la couronne
ne pouvaient s'en servir qu'avec sa permission[248]
.
Pendant les
cinq années qui suivent (1315-1320), l'histoire de la ville de Périgueux
devient soudain fort obscure. C'est à peine si quelques rares documents, qu'il
est difficile d'interpréter, viennent éclairer cette période d'un faible jour.
Aussi est-il malaisé d'entrevoir la liaison des événements. Nous donnerons donc
la suite chronologique des faits, en résumant les conjectures par lesquelles
Dessalles s'est essayé à les expliquer.
Philippe V avait succédé à
Louis X, son père, le 25 novembre 1316. Au mois d'avril suivant, la
municipalité chargea deux consuls, Guillaume de Margo et Itier Chatuel, d'aller
à Bourges porter au nouveau roi l'hommage de la ville et lui prêter le serment
de fidélité. Un acte émané de Philippe V, en date du mois d'avril 1317, à
Bourges, le constate officiellement[249]
. Vers la même époque, le 22 février précédent, le lieutenant du sénéchal,
ayant, sans doute, prétendu à nouveau disposer, sans autorisation, de la prison
consulaire, la municipalité contraignit cet officier à reconnaître
formellement, ce qui avait été fait en 1314, que la prison avait été mise
bénévolement à sa disposition par les consuls[250]
.
69
Dans ce même temps, de
graves événements que nous connaissons mal surgirent à Périgueux. Des discordes
intestines, qui, dès l'année 1315, nécessitaient l'intervention du sénéchal[251]
, éclatèrent entre le maire et les consuls du Puy-Saint-Front, d'une
part, et de l'autre, Lambert Laporte[252]
, les consuls de la Cité et les clercs des Ville et Cité de
Périgueux. Quelle en était la cause ? Tout porte à croire que les troubles
étaient dus, au moins en partie, à la conduite tenue par le maire et les
consuls du Puy-Saint-Front dans la répartition et la levée des impôts.
Peut-être des procédés brutaux à l'égard de certains contribuables avaient-ils
excité quelque mécontentement contre eux. Il semble, en outre, qu'on leur
reprochait d'avoir éludé l'arrêt de 1309 et ses conséquences[253]
.
70
Une plainte fut portée au
roi avec une copie de l'arrêt[254].
Nous verrons tout à l'heure ce que fit la couronne et quelle suite eut
l'affaire.
Ces dissensions n'étaient
pas pour déplaire aux deux ennemis nés de la communauté, le comte et le
chapitre de Saint-Front, qui, s'ils ne les avaient pas fomentées, ne manquèrent
pas du moins d'en profiter. Depuis longtemps, des divergences portant sur
l'étendue de leurs juridictions respectives les divisaient : le moment leur
parut venu d'y mettre fin. Déjà, en 1316, un rapprochement fut tenté. Il y est
fait allusion dans des lettres du roi Louis X au sénéchal du Périgord, en date
du 27 mai 1316, à Paris[255].
Un an plus tard, le 12 avril 1317, un lien plus étroit vint unir les deux
parties : un acte de pariage fut conclu entre elles, qu'il est intéressant
d'analyser :
Le comte et la comtesse[256]
avaient de vives contestations, souvent réitérées, avec le chapitre au sujet
des hommes et des terres possédés
71
par les uns et les autres dans diverses
paroisses des environs de Périgueux Pour couper court à leurs divisions, d'un
commun accord, ils constituent un pariage et société de leursdits droits de
justice, comme suit : le chapitre met dans la société la juridiction qu'il
exerce dans les château et châtellenie de Périgueux, etc. De leur côté, le
comte et sa mère apportent les droits de justice qu'ils ont dans les château et
châtellenie susdits, etc.... Tous les ans, le jour de la fête de Saint
Jean-Baptiste, à Périgueux, il sera créé en commun un juge, un greffier, des
sergents et autres employés nécessaires pour administrer la juridiction
commune. Le comte et le chapitre désigneront d'un commun accord le lieu où se
tiendront les assises et où seront placées la prison et les fourches
patibulaires. Dans toute l'étendue du pariage, la justice sera rendue
conformément aux règles établies par le présent acte. Le pariage ne donnera
aucun droit nouveau sur les hommes ni sur les choses aux parties contractantes.
Si le pariage venait à se dissoudre, tout rentrerait dans l'état primitif. Les
cens, rentes, redevances, etc., déjà existants, seront perçus par les parties
contractantes, respectivement, comme par le passe; on rendra la justice suivant
la manière accoutumée dans les affaires inhérentes au domaine direct des deux
parties, etc....[257] .
Cet arrangement fut approuvé par le roi au mois de
juillet 1318[258] .
On conçoit aisément combien ce pariage
fortifiait l'union des deux ennemis héréditaires de la communauté et devenait
ainsi redoutable à cette dernière[259] .
Cette marque d'hostilité ne suffit pas à Brunissende de Foix, mère et tutrice
du jeune comte Archambaud. Le 9 février 1318 (n. st.), elle crut devoir
72
affirmer par devant notaire le droit qui appartenait
au comte d'empêcher les maire et consuls et même les commissaires royaux de
lever sur ses officiers et gens « taille ni autre subside »[260]. Le
12 avril suivant, Archambaud IV et sa mère confirmaient à la maison de Pierre de
Périgueux les privilèges qui lui avaient été concédés en 1227, puis
renouvelés en 1302[261].
Cependant, les troubles devenaient tels dans la ville,
que la couronne, saisie, comme nous l'avons dit, d'une plainte en forme,
comprit la nécessité d'agir avec vigueur. Des lettres du roi Philippe V en date
du 26 juin 1318, à Paris, adressées à Raoul de Jayac, Itier de Fano, clercs,
et à Bertrand de Roquenégade, chevalier, s'expriment ainsi :
Nous vous envoyons, sous notre contre-sceau, les
articles remis à notre cour par Lambert Laporte, bourgeois de Périgueux,
et ses co-plaignants, Pierre de Lacropte, damoiseau, Pierre de Montbrier, clerc
et consul fondé de procuration des habitants de la Cité de Périgueux, et
Raymond Brun, clerc, pour lui et les autres clercs de la Cité et du Puy-Saint-Front
de Périgueux vivant cléricalement, et nous vous demandons de vous rendre
tous les trois ou, du moins, deux d'entre vous, à Périgueux, sans le moindre
retard, pour informer aussi diligemment que faire se pourra sur ces articles et
sur ceux qu'on voudra vous remettre,
touchant les plaintes formées depuis deux ans par les habitants de la Cité et
du Puy-Saint-Front contre les maire et consuls, comme au sujet des
caisses où est déposé l'argent à l'usage de
la municipalité, afin de savoir
comment elles ont été instituées et si
la municipalité avait le droit de les instituer, de quel avantage ou de quel
inconvénient elles sont et peuvent être pour nous et pour le public. Vous
informerez aussi sur l'état et condition de la Cité et de la Ville et sur la manière
dont se conduisent et gouvernent les administrateurs. Pendant que vous vous
occuperez de cette enquête, vous saisirez les caisses et la juridiction du
consulat et vous les ferez gérer par des personnes capables, jusqu'à nouvel
ordre. Vous ferez restituer, sous cautions, les biens des clercs et des
73
laïcs de la Cité et de la Ville, pris,
dit-on, injustement par lesdits administrateurs, contre lesquels de graves
plaintes ont été portées... Nous voulons, du reste, que l'arrêt déjà rendu par
notre cour[262] obtienne son plein et
entier effet... Vous ferez en sorte, cependant, de rétablir la paix et la
concorde, si cela vous est possible, en prenant pour base la décision rendue
autrefois par notre bisaïeul le roi saint Louis[263] .
Ces lettres furent suivies de deux autres. Les
premières, du 20 septembre, recommandent à Bertrand de Roquenégade, puisque
Raoul de Jayac et Itier de Fano ne peuvent l'assister, de s'adjoindre le
sénéchal ou tout autre, et de faire à eux deux ce que ses collègues ne peuvent
accomplir avec lui[264] .
Les secondes, du 10 novembre, presque analogues, autorisent Bertrand de
Roquenégade à s'adjoindre un homme capable et lui enjoignent de ne pas différer
plus longtemps de traiter ces affaires[265].
Sur quoi, le 7 décembre, le commissaire, conjointement avec Philippe de
Grialon, juge-mage de la sénéchaussée, saisit la juridiction du consulat, le
consulat lui-même et ses caisses, en confie l'administration à Pierre Desmons,
clerc du roi, et lui commande de faire restituer sous cautions tous les biens
confisqués ou saisis sur des clercs[266].
Pierre Desmons administra, de fait, les finances de la communauté pendant un
an, depuis le vendredi après la Saint-Martin d'hiver (17 novembre) 1318,
jusqu'au dimanche après la Saint-André (2 décembre) 1319. Il nous reste de sa
gestion un compte de recettes et dépenses très précieux pour l'étude du budget
municipal[267].
Quatre jours après la fin de la gestion de Pierre
Desmons, le 6 décembre, Raymond, abbé de Charroux, au diocèse de
74
Poitiers, et Pierre Delage,
archidiacre de Buzançais, au diocèse de Bourges, se rendirent à Périgueux, en
qualité de commissaires royaux, et convoquèrent les habitants des Ville et
Cité sur une grande place dépendant du couvent des Frères Prêcheurs.
Quatre mille personnes ou environ s'y trouvèrent réunies, auxquelles ils dirent
qu'ils venaient, au nom du roi, réprimer les abus commis autrefois par les
maire et consuls, recevoir les comptes desdits consuls, punir les coupables,
apaiser les esprits, rétablir la paix et la concorde entre les habitants des
deux villes, pourvoir à leur bonne administration, enfin établir entre le roi
et la communauté un pariage profitable à tous. L'assemblée, consultée, décida
que les commissaires royaux s'adjoindraient Lambert Laporte, Jean Chatuel,
bailli du Grand fief[268]
, deux prud'hommes par chacun des quartiers de l'Arsault, du Plantier, de la
Limogeanne, de l'Aiguillerie et Saint-Marlin, de Taillefer, des Farges, de
l'Aubergerie, de Saint-Hilaire, de la rue Neuve, des Boucheries, du pont de
Tournepiche et de la Cité, et les consuls actuellement en charge. Séance
tenante, elle procéda à l'élection desdits prud'hommes et déclara sanctionner
d'avance les décisions prises dans l'intérêt commun[269]
. Nous ne savons ce qu'elles furent ; mais l'entente qui régna depuis lors entre
les habitants et la municipalité, prouve que l'accord fut rétabli. Quant au
pariage, dont nous ignorons d'ailleurs l'objet, il demeura non avenu. En effet,
le comte en poursuivit aussitôt la résiliation devant le Parlement[270]
et, trois ans plus tard, le roi lui donna gain et cause[271]
.
75
Ce dernier événement vient à point pour rappeler que
le litige, soulevé en 1305 par la maison de Périgord contre les maire et
consuls[272] , n'était pas éteint. A deux
reprises, en 1319, la municipalité fit citer Archambaud à comparaître devant le
Parlement pour y soutenir ses prétentions[273] .
Le procès durait encore en 1329 et fut maintenu en état en 1330[274] ,
par suite de la mort d'Archambaud, avec cette observation que Roger-Bernard,
frère d'Archambaud IV et héritier du défunt, serait cité en temps utile. Les
maire et consuls n'en obtenaient pas moins défaut contre lui un mois plus tard[275], et
la cour, en 1333, les autorisait à se retirer. D'où il résulte, ou que la poursuite
fut abandonnée par Roger-Bernard, ou que les parties furent mises hors de cour
et de procès.
§ 4. — 1320-1334. — Quoique les troubles, qui
avaient un moment agité Périgueux, eussent été apaisés dès la fin de l'année
1319, le comte n'en persista pas moins après cette date dans sa politique
hostile à la communauté. En 1320, il se plaignit au roi que les consuls
prétendissent avoir le droit d'imposer ses sergents comme le reste de la
population, tandis que de temps immémorial, ses prédécesseurs et lui avaient, à
l'en croire, créé au Puy-Saint-Front des sergents exempts de queste et
de taille[276]. Sur cette plainte, le
roi ordonna au sénéchal du Périgord d'enquérir, afin de savoir ce qu'il en
était, et de prononcer suivant les informations qu'il recueillerait[277] .
Nous ne savons quelle suite eut l'affaire.
76
Il semble que la royauté ait alors voulu encourager
les tentatives des comtes. On peut supposer que l'autonomie presque complète,
dont jouissait la ville, avait dû donner quelque ombrage à la couronne : ce
n'était peut être pas sans un secret plaisir qu'elle observait les entreprises
du comte. Cependant, la situation de Périgueux, véritable sentinelle avancée
postée tout auprès des domaines anglais, lui commandait de la ménager. Il
importait donc de dispenser habilement les faveurs royales, de façon que les
deux adversaires, sans prendre trop d'avantage aux dépens l'un de l'autre,
eussent un égal intérêt à demeurer fidèles. Plusieurs actes paraissent inspirés
de cette politique. En l'année 1320, un pariage fut conclu entre les officiers
du roi et Archambaud de Périgord, agissant au nom d'Archambaud IV, comte de
Périgord, son neveu. Le roi mettait dans ledit pariage la seigneurie et
l'émolument des rentes qu'il a en la parroisse de Saint-Front de Pieregors, item
l'émolument et l'exécution du scel, lequel lui est commun avec le chapitre
de Saint-Front ». Le 15 septembre 1320, à la Tour, près Avignon, le comte de
Périgord confirma ce traité sous réserve de l'agrément de sa mère, Brunissende,
dont on devait demander la ratification[278] .
La royauté devait donner d'autres preuves de ses bonnes dispositions envers le
comte[279].
Il nous faut ici ouvrir une parenthèse
pour évoquer la grande persécution des lépreux qui marqua l'année 1321[280]. Ce
fut une exécution en masse dont nous trouvons à Périgueux des témoignages
certains. La cause en est connue : le peuple, en proie aux épidémies, rendait
volontiers les « lépreux répugnants »[281] responsables de ses maux. On sait
77
combien le moyen âge était dur pour les
êtres difformes de corps et d'esprit ; le lépreux n'était pas moins suspect que
l'épileptique ; on aimait à croire que le diable s'en était mêlé et l'on
exécrait les « mésels » au nom de la religion et du bien public.
Au printemps de cette année[282], une
croyance absurde partit tout à coup d'Aquitaine et se répandit parmi le peuple
crédule avec une vitesse prodigieuse. On avait, disait-on, découvert une
conspiration épouvantable : les mésels et les juifs, étroitement unis,
avaient entrepris d'empoisonner les cours d'eau, les puits et les fontaines
pour faire périr tous les chrétiens de France et d'Allemagne, en un mot pour «
enherber tout le monde ». Il est probable qu'il y eut en Aquitaine, à ce
moment, des morts dues à des eaux de puits contaminées, fièvres typhoïdes et
autres. La foule détraquée commit des atrocités qui s'étendirent à toute la
France, à l'exception de la Flandre et de quelques provinces. Ce fut la
populace qui donna le signal du massacre ; puis la folie des couches
inférieures de la société se communiqua bientôt par contagion à toutes les
parties du peuple, aux bourgeois, aux seigneurs, aux officiers royaux. La ville
de Périgueux n'en fut point exempte : les comptes de l'année 1320-1321[283] ne
laissent aucun doute à cet égard.
Le jour du jeudi saint (16 avril), un
grand nombre de
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lépreux des environs de la ville furent
appréhendés au corps et conduits à Périgueux. On les interna en plusieurs
endroits, au pont de la Cité, à l'hôpital du Toulon, au prieuré de la Daurade,
à la « tête du pont de pierre » et à la maladrerie de Saint-Hippolyte.
Quelques-uns, parmi lesquels un nommé Blanquet, furent emprisonnés au consulat.
La municipalité subvient tout d'abord à leurs besoins,
mais les fait surveiller très étroitement. On envoie de différents côtés, à
Razac, à Beauregard, à Montagrier, prendre des renseignements sur leur compte.
Deux habitants sont même délégués à Tours, pour en entretenir le roi.
Cependant, on s'occupe de les désinfecter. Pour cela, on les garrotte, et,
après leur avoir fait prendre du vin afin de soutenir leurs forces, on les
enfume[284]. Avec des crocs, qui les
torturent tout en les tenant à distance, on les questionne pour les
forcer à avouer leur crime[285] .
Enfin on les brûle vifs[286] ,
ou, comme il arrive quelquefois pour les lépreuses, on les emmure[287] .
Ces sauvages rigueurs étaient, comme on va le voir, conformes aux prescriptions
royales.
En effet, la couronne elle-même ne tarda pas à sévir
contre les lépreux. Trois ordonnances désignent « les lépreux fétides »[288] à la
sévérité des justiciers royaux, non comme des
79
malades qu'il faut isoler, mais comme des
révolutionnaires qu'il faut détruire. La première, qui date du 21 juin 1321,
est la plus importante : le roi y recommande à ses baillis et sénéchaux d'agir
au plus vite et d'empêcher que quiconque ne s'arroge ce droit, qui n'appartient
qu'aux officiers royaux ; tous les lépreux, hommes, femmes, enfants de plus de
quatorze ans, qui ont échappé jusqu'ici à la fureur populaire, seront donc
saisis et jetés en prison ; on les interrogera au plus lot ; ceux qui avoueront
leurs maléfices seront brûlés ; ceux qui refuseront de faire des aveux seront
mis à la torture « jusqu'à ce que la vérité s'échappe de leur bouche », et,
l'aveu obtenu, ils seront brûlés comme les premiers. Les enfants de moins de
quatorze ans, garçons et filles, seront enfermés pour la vie. Les femmes
enceintes resteront en prison moins longtemps : elles en sortiront le jour où
leur enfant pourra être sevré et « se passer d'elles»; mais, ce jour-là, elles
seront torturées et brûlées.
Tout n'est pas fini avec le supplice et
la mort: comme les lépreux sont au plus haut chef coupables de lèse-majesté et
d'attentat contre la chose publique, leurs biens demeureront dans la main du
roi jusqu'à nouvel ordre, et seront affectés, en partie à la nourriture des
lépreux incarcérés, en partie à celle des frères, sœurs et autres personnes qui
en jouissaient déjà précédemment, c'est-à-dire aux gardes-malades[289]. En
un mot, cette ordonnance[290] est
une proscription en masse.
80
Un article particulier porte que, s'il se
trouve des lépreux, hommes ou femmes, à qui la torture n'arrache aucun aveu et
dont le crime ne puisse être prouvé, ils seront enfermés à perpétuité, réduits
au pain et à l'eau. Mais l'habileté professionnelle des tortionnaires rendait
cette chance de salut à peu près illusoire ; ils savaient ouvrir les mâchoires
les plus rebelles, et il n'échappa vraisemblablement que les cataleptiques.
Quelques esprits résolument optimistes
pourraient être tentés de croire que cette ordonnance cruelle fut destinée à
satisfaire l'opinion publique et à sauver les lépreux des fureurs populaires.
Mais de nombreux exemples prouvent que, loin de rester lettre morte, elle fut
appliquée rigoureusement, et que les prisons royales furent, non des refuges
hospitaliers, mais des lieux de tourments et de mort. Beaucoup de seigneurs
montrèrent la même férocité. Philippe le Long s'était réservé la punition des
lépreux comme coupables de lèse-majesté ; mais il était plein d'indulgence pour
les seigneurs qui « débarrassaient la surface de la terre d'une pourriture
aussi infecte » ; c'est ainsi que, les barons des sénéchaussées de Toulouse et
de Carcassonne ayant massacré un grand nombre de lépreux, le roi, non seulement
leur pardonne, mais encore les approuve d'avoir puni avec tant de vigueur « des
crimes qui demandent une répression immédiate » ; et, dans une lettre que nous
possédons, il les décharge de l'amende qu'ils ont encourue, les félicite de
leur zèle et les prie de continuer. Aussi bien les hommes les plus instruits de
ce temps partageaient les mêmes préjugés ; tous voient dans les lépreux des
conspirateurs qui veulent détruire la chrétienté ; tous remercient Dieu «
d'avoir démasqué leur perfidie » ; tous approuvent l'atrocité des supplices. La
persécution ne cessa qu'en août 1321[291],
date à laquelle le roi ordonna de remettre dans l'état antérieur les biens des
lépreux. Quant aux lépreux eux-mêmes, ils avaient à peu
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près disparu dans le feu qui purifie tout
; mais l'ignorance, la misère et la débauche devaient bientôt les remplacer par
d'autres ; la lèpre vengea les lépreux.
Nous avons dit plus haut que, en 1320, la royauté
parut encourager, au détriment de la communauté, la politique du comte. L'année
suivante (1321), elle témoigna plus clairement encore de ses mauvaises
dispositions à l'égard de la municipalité. Les maire et consuls avaient voulu,
comme de juste, forcer les clercs du Puy-Saint-Front et de la Cité à
contribuer aux dépenses communes. Sur le refus de ces derniers, ils avaient
saisi les biens des récalcitrants et les avaient fait vendre. Les clercs se
plaignirent au roi. Celui-ci, ayant
nommé des commissaires qui firent une enquête sur les lieux, les parties
entendues, maintint, le 7 août, les clercs dans la possession de leurs
privilèges, avec ordre aux maire et consuls de leur restituer les biens saisis
ou le prix provenu de la vente[292] .
Le droit de la municipalité était d'ailleurs indéniable et consacré par les
documents les plus authentiques[293] ; à
tel point que, bientôt après, deux lettres du roi Charles IV, datées, l’une du
25 mai 1324, l'autre du 30 avril 1326, lui reconnurent et lui confirmèrent la
faculté d'imposer les clercs sicut alios habitatores ville, pro dicte
ville oneribus supportandis,... ratione bonorum immobilium et hereditariorum
que in dictorum majoris et consulum territorio tenent et possident[294].
Peu après, le procureur du roi prétendit
que les maire et consuls avaient empiété sur la juridiction de la cour du
pariage. Par lettres datées du 15 mai 1321, à Paris, le roi Philippe V, «ayant
appris que, au mépris du respect qu'ils lui doivent et malgré ses
défenses, les maire et consuls ne
veulent pas reconnaître les droits de haute et basse justice
82
de la cour du pariage, troublent ses
officiers, les violentent même et les emprisonnent, desquelles choses le roi
témoigne son étonnement », invite le sénéchal à réitérer ses défenses aux maire
et consuls, et, s'ils persistent à n'en tenir compte, à les contraindre de s'y
conformer. Le lieutenant du sénéchal ayant notifié ces lettres au maire de
Périgueux, à l'audience de la sénéchaussée, celui-ci demanda
reconventionnellement que défense fût faite au juge du pariage de s'immiscer
dans les causes dont la connaissance a été réservée aux maire et consuls par
l'arrêt du Parlement de 1290[295] .
Ce n'est pas tout. On se rappelle que, le
6 décembre 1319, les commissaires royaux, venus à Périgueux pour apaiser les
troubles qui divisaient la ville, promirent au peuple, solennellement assemblé,
qu'un pariage serait bientôt établi entre le roi et la communauté[296] .
Ce projet effraya le comte qui s'en plaignit au roi et trouva le moyen d'en
empêcher l'exécution, sous le prétexte que la Ville tenait de lui sa
juridiction moyennant 40 livres de rente[297] .
En effet, le 27 avril 1322, à Gisors, Philippe le Long donne des lettres par
lesquelles il déclare qu'il ne veut faire de pariage avec les maire et consuls
de Périgueux qu'à la condition que le comte de Périgord sera appelé et entendu[298] .
— 83 —
La couronne eut aussi des
procédés vexatoires plus directs. On sait que les francs-fiefs et nouveaux
acquêts avaient été, dès la fin du xiiie siècle, soumis à des droits[299]
. La municipalité de Périgueux prétendait en avoir été toujours exempte. En
1324, le gouvernement, sollicité sans doute par des besoins d'argent, porta son
attention sur cette source de revenus, et le sénéchal, par lettres datées du 8
janvier 1324 (n. st.), au Mont-de-Domme[300]
, donna ordre de mettre sous la main du roi les biens acquis par la
municipalité de Périgueux, pour lesquels, selon lui, elle devait payer le droit
de franc-fief[301]
. Celle-ci protesta sans tarder : le 19 janvier, elle fit opposition aux
prétentions du sénéchal[302]
. Nous ignorons ce qu'il en résulta.
— 84 —
Cependant, les Anglais tenaient déjà la campagne en
Gascogne. Périgueux, devant l'imminence de la lutte, oublia les défiances de la
couronne et l'injuste appui prêté par elle aux entreprises du comte, et affirma
hautement sa fidélité au roi de France. Nous n'en voulons pour preuve que le
fait suivant : Au commencement de l'année 1327 (n. st.), les maire et consuls,
craignant l'invasion des ennemis, pretextu guerre presentis Vasconie que est inter dominum regem Francie et Navarre, ex una
parte, regem Anglie seu gentes ducatus Aquitanie, ex altera ,
voulurent mettre la ville en état de défense. Ils s'aperçurent alors qu'une
tour, dite du Buis et voisine de la maison d'un nommé Lambert de
Grosset, était nécessaire à la sûreté de la place, à laquelle elle pouvait
devenir redoutable, si les Anglais s'en emparaient. Le 15 mars, ils se
transportèrent chez cet habitant pour le sommer de leur livrer sa maison et sa
tour. Là, en présence de témoins et de notaires, ils lui exposent leurs droits
et leurs titres. Ils rappellent l'arrêt du Parlement de 1290[303] ,
décidant que « la garde de la ville et de ses murs, tours, portes, fossés et
ouvrages avancés, appartient de toute antiquité aux consuls, comme
représentants de la communauté ». Forts de cette déclaration, ils observent que
« ayant de justes sujets de crainte, ils veulent y parer dans la mesure du
possible et garder et fortifier la ville ». Dans ce dessein, « comme une
certaine tour, dite du Buis, qui se trouve devant les petits murs de la
ville, est placée dans la partie de celle-ci la plus exposée et manque des
protections nécessaires pour résister à la puissance des ennemis du roi ;
comme, en conséquence de cette situation, ils veulent prendre ladite tour et la
munir de balistes, espringales et autres engins, ils requièrent ledit Lambert
de livrer au roi et à la communauté sa demeure, par où l'on accède à la tour,
et la tour susdite avec toutes ses entrées, afin que, de ce côté, la ville
puisse être mise en état de défense ». Sur cette réquisition, le propriétaire
déclara qu'il était prêt à
85
obéir à l'arrêt
et, après avoir fait toutes les protestations qui pouvaient sauvegarder sa
propriété, il livra ses clefs et sa maison[304]
.
Ce dévouement
méritoire eut, comme on va voir, une singulière récompense : trois ans plus
tard (1330), la communauté essuya une nouvelle attaque, qui ne servit, il est
vrai, qu'à lui assurer plus fortement ses droits. Le procureur du roi dans la
sénéchaussée fit assigner les maire et consuls au Parlement : il demanda qu'ils
fussent tenus de produire les lettres qui donnaient à la communauté et son
existence politique et la juridiction dont elle jouissait, et conclut à ce
qu'il leur fût défendu d'exercer aucun droit de consulat et de justice.
Aussitôt, le roi ordonna une enquête des plus sévères : par lettres datées du
27 mai 1330, à Paris, il chargea le sénéchal du Périgord de se faire
représenter les lettres en vertu desquelles les bourgeois de Périgueux
jouissaient du droit de consulat, et d'en envoyer copie à la Chambre des
comptes[305]
.
L'affaire, pourtant, traîna
en longueur, et ce ne fut que le 31 mars 1332 (n. st,) que Jourdain de
Louberff, alors sénéchal du Périgord, voyant qu'il ne pouvait s'en occuper
lui-même, chargea Philippe de Grialon, juge-mage de la sénéchaussée, de le
remplacer[306].
Celui-ci, le 20 avril suivant, convoqua
— 86 —
devant lui les maire et
consuls. Ces derniers, loin d'éluder la citation, y obéirent avec empressement.
Ils produisirent des explications tellement catégoriques et des documents en si
grande abondance que ce commissaire royal, renonçant à les analyser, se borna à
en prendre note et à constater que la communauté jouissait de son consulat
depuis 1188, c'est-à-dire depuis 144 ans, sans la moindre interruption[307].
L'année d'après, le Parlement, après avoir entendu les parties, rendit un arrêt
qui confirmait les privilèges de la communauté[308]
. Il ne semble pas que ces mesquines chicanes aient en rien troublé, comme
elles pouvaient le faire naguère, la bonne entente des deux villes. En effet,
le maire et les consuls du Puy-Saint-Front représentant les bourgeois,
se réunirent sur ces entrefaites aux habitants de la Cité, afin de
modifier d'un commun accord certains articles du traité d'union de 1240. Cette
assemblée fut tenue le 16 novembre 1330.
Il en fut dressé un procès-verbal qu'il convient d'analyser avec quelque détail
:
Les deux parties, considérant que, depuis le traité de
1240, des discordes avaient éclaté entre elles parce que les consuls et les
habitants de ladite Ville disaient et affirmaient que les citoyens n'observaient
pas l'union et composition susdite, qu'ils se servaient d'autres mesures que de
celles, établies et scellées, de la Ville et prétendaient ne pas obéir à
ladite union, qu'ils enfreignaient indûment, lesdits
— 87 —
citoyens soutenant
le contraire.... ; les parties voulant elles-mêmes avoir fit nourrir entre
elles la paix, la concorde et la tranquillité, et éviter et totalement dissiper
toutes voie, matière et occasion de haine, rancune et discorde, elles ont
accédé à cette composition amiable et définitive :
Les maire, consuls et habitants des Ville
et Cité susdites et chacun d'eux en particulier, pour eux, leurs
successeurs et les autres habitants des Ville et Cité, ont ratifié, approuvé et
expressément homologué la susdite union et composition et toutes les clauses
contenues dans cet instrument, sous la réserve des modifications qui suivent :
Les habitants de la Cité observeront
et tiendront et seront tenus d'observer et tenir, les coutumes légitimes et
justes de la Ville. chaque
année, après les élections consulaires, quinze habitants de la Cité, désignés
par la municipalité, viendront à la maison de ville prêter le serment de
fidélité et d'obéissance. Les autres habitants de la Cité prêteront le
serment à la porte de la Cité dite porle de Périgueux, devant
deux consuls, dont l'un sera de la Cité ; et si les habitants de la Cité
ne veulent prêter le serment à ladite porte, en présence des deux consuls,
au jour fixé pour cela, ils seront tenus de venir le prêter aux maire et
consuls, au consulat ; à quoi, chaque année et aussi souvent qu'ils feront
défaut, ils pourront être forcés par les maire et consuls, ou les consuls, s'il
n'y a un maire.
Les consuls de la Cité, ou, au
moins, l'un d'eux, seront convoqués pour toutes les affaires de la communauté,
et le gardien de la prison et des clefs prêtera serment de fidélité entre les
mains des maire et consuls.
Le marché se tiendra au Puy-Saint-Front
ou ailleurs, selon qu'il semblera bon aux maire et consuls..
Le sceau de la communauté ne devra être
apposé à des actes publics engageant les habitants de la Cité à des
obligations extraordinaires ou à des dépenses, qu'autant que les consuls de la Cité
ou l'un deux, ou, à leur défaut, deux prud'hommes de ladite Cité, auront
pris part à la délibération de ces actes.
Les vingt livres de rente seront payées comme
d'habitude[309] .
Les tailles imposées pour les affaires de la
communauté seront établies par les maire et consuls ou leurs délégués ; les
consuls de la Cité seront spécialement convoqués lorsqu'on établira la
taille de la Cité.
Pour les fortifications, les maire et
consuls donneront les ordres convenables ; les portes seront ouvertes et fermées
en leur nom et sur leur ordre, de la manière qui paraîtra nécessaire, utile ou
opportune à la communauté.
Les mesures du blé, du vin et de l'huile
seront les mêmes et porteront la marque de la ville ; celles de la Cité seront
remises par les consuls de la Cité, sous l'autorité des maire et
consuls, et la Cité en aura le revenu.
Les sergents auront le même costume, aussi bien celui
qui reste à la Cité que les autres.
Si quelque difficulté s'élevait, par la suite, entre
les habitants du Puy-Saint-Front et ceux de la Cité, les maire et
consuls en décideraient[310] .
Le reste est sans intérêt.
Peu après cette assemblée,
dans le temps même où le procureur, du roi attaquait, ainsi qu'on a pu voir,
les droits du consulat, l'évêque, à sa coutume, tentait de profiter des
embarras suscités à la municipalité pour lui en créer d'autres. En 1331, une
des portes de la Cité, voisine par conséquent de l'évêché, la porte dite
de la Boucherie, avait besoin de réparations ; il saisit cette
circonstance pour élever des prétentions de tout point contraires au traité
d'union de 1240. Aussi bien, voici le résumé de la protestation que les maire
et consuls élevèrent, le 2 février 1331 (n. st.), contre ces prétentions, qui
ne tendaient à rien de moins qu'à déposséder la municipalité d'un de ses droits
les plus importants :
Les maire et consuls de Périgueux ont toujours[311]
exercé la haute, moyenne et basse juridiction dans la Cité, de sorte que
les murs, les portes, les clôtures, les tours et les barbacanes les concernent
seuls ;
— 89 —
ils ont seuls le droit de disposer des clefs et de
faire les réparations, de telle sorte que, si, parfois, ils ont pu confier une
clef à quelqu'un, c'est qu'ils l'ont bien voulu. Cependant, la porte dite de
la Boucherie s'étant trouvée avoir besoin d'une barre de clôture, au moment
où cette barre allait être rétablie, l'official de Périgueux, au nom de
l’évêque, est intervenu, a ordonné aux ouvriers de cesser leur travail, a
excommunié les consuls et usé de tous les moyens d'intimidation ; ce qui, loin
de les effrayer, encourage les officiers municipaux à demander justice, résolus
qu'ils sont à s'adresser, s'il le faut, à l'archevêque de Bordeaux et même au
pape[312] .
Nous n'avons pas la suite de l'affaire ; mais le P.
Dupuy, qui put consulter des documents disparus aujourd'hui, dit que la
municipalité fit mettre « une serrure à la porte », c'est-à-dire fit rétablir
la barre dont il vient d'être question[313] .
§ 5. — 1334-1341. — Il semble que, en 1334, la
royauté ait commencé à prendre en considération les services qui lui avaient
été rendus par la ville et soit venue à des sentiments plus favorables à la
municipalité. On peut l'induire de plusieurs actes :
Par lettres datées du 13 décembre de
cette année, à Paris, Philippe de Valois reconnaît aux maire et consuls le
droit de contraindre les habitants de la Cité au payement des impôts ;
en outre, il ordonne au sénéchal de poursuivre les récalcitrants, si besoin est[314] .
D'autres lettres, du 26 juin 1336, à Paris, témoignent d'une égale
bienveillance. Des ordonnances avaient défendu aux sergents royaux de faire
aucune fonction de leurs offices dans l'étendue des fiefs dont les seigneurs
avaient droit de haute, moyenne et basse justice. Comme ces agents avaient
entrepris d'exercer leur charge dans le territoire de Périgueux, la
municipalité s'en émut et
— 90 —
porta plainte au roi.
Celui-ci enjoignit au sénéchal de leur interdire toute sorte d'actes, dans
l'étendue de la haute, moyenne et basse justice de la ville, et de faire
exécuter, dans ce fief, les ordonnances qui étaient observées dans les terres
des autres vassaux de la couronne[315]
. Ce n'est pas tout : des lettres datées du 3 juillet suivant, à Paris, firent
défense au sénéchal de forcer les habitants de Périgueux à venir plaider hors
de leur territoire[316]
.
Peu après, une
mesure plus importante fut prise. En conséquence de poursuites intentées par le
procureur du roi et le chapitre de Saint-Front contre la municipalité, la
juridiction de la ville et les émoluments du consulat avaient été saisis et
placés sous la main du roi. Mais, en 1336, les maire et consuls, qui venaient
d'éprouver plusieurs fois la faveur royale, se hasardèrent à réclamer la
restitution de leurs droits. Cette démarche fut suivie d'un plein succès : des
lettres de Bernard Gervais, juge-mage de la sénéchaussée, au baile de
Périgueux, en date du 21 juillet 1336, à Cahors, commandaient à cet officier de
faire enlever les panonceaux royaux des portes du consulat et des poids
publics, et de remettre les choses en leur dernier état[317]
. Peu après, cette mesure équitable était complétée par une injonction de la
couronne au sénéchal d'avoir à veiller à ce que son subordonné, le procureur de
la sénéchaussée à Périgueux, cessât de troubler la municipalité dans l'exercice
de ses droits judiciaires et financiers[318].
Des lettres royales de l'année 1340 révèlent que la ville ne fut pas ingrate[319].
— 91 —
Sur ces
entrefaites, fut également terminé à l'avantage des maire et consuls un procès qui
leur avait été intenté devant le Parlement par le comte de Périgord, Archambaud
IV, seize années auparavant. Ce dernier les accusait d'avoir, à plusieurs
reprises, empiété sur sa juridiction et sur celle du chapitre de Saint-Front,
que l'on ne sera pas surpris de voir invoquer en cette affaire ; mais le grief
principal concernait de prétendus excès commis par les habitants du Puy-Saint-Front,
lors des obsèques de la comtesse Brunissende de Foix, mère dudit comte, en
1324. D'après les articles produits par le comte, le corps de sa mère avait été
apporté à Périgueux pour être inhumé au couvent des Frères Mineurs ; le comte
Archambaud IV et ses frères, le cardinal de Talleyrand et Roger-Bernard, et
avec eux, une suite nombreuse de nobles dames, de barons et de chevaliers,
étaient venus se loger audit couvent. Profitant de l'occasion, les consuls
suivis d'une foule de peuple, pensatis insidiis et more hostili... et
pulsato cornu dicte ville, quod consueverant pulsare quando communitas
excitatur ad parlamentum, seraient venus, de nuit, à la maison des Frères
Mineurs, dans le dessein de tuer le comte et tous ceux qui l'accompagnaient. Au
cours de l'action, six archers de la suite du comte auraient été blessés
mortellement. Archambaud conclut en demandant que les maire et consuls de
Périgueux soient déclarés déchus du fief et de tous les droits de juridiction
qu'ils tenaient de sa personne et de ses prédécesseurs[320].
Dans la défense
qu'ils présentèrent, ceux-ci donnèrent de l'incident une version toute
différente. Après, avoir affirmé que, relativement aux prétendus abus de
juridiction, ils n'ont fait qu'user des droits leur appartenant, au regard des
événements survenus lors des obsèques de la comtesse Brunissende, ou plutôt
dans la nuit qui suivit le service funèbre du septième jour, ils exposent que,
prenant prétexte du grand nombre de personnes venues à Périgueux à cette
occasion, le comte avait demandé à la municipalité de faire faire des
— 92 —
patrouilles, ce qui lui
avait été accordé. Or, comme une patrouille était sortie en dehors des
murailles, des gens de la compagnie d'Archambaud IV se mirent à insulter les bourgeois,
ipsos vocando rusticos et alias eosdem deridendo ; puis, étant entrés un
instant au couvent des Frères Mineurs, où le comte les attendait, ils en
sortirent bientôt après et attaquèrent à main armée la patrouille, au moment où
elle rentrait dans la ville, et blessèrent grièvement deux bourgeois. Les
consuls n'hésitent pas à déclarer que tout cela s'accomplit au su et avec
l'agrément du comte, qui dictam villam et habitatores ejusdem habet odio
capitali[321] .
L'affaire
traîna en longueur. Par un arrêt du 3 août 1334, nous voyons le Parlement
condamner le comte de Périgord aux dépens, sur la requête de plusieurs
habitants de Périgueux . qu'il avait fait citer, sans cependant prendre de
conclusions contre eux[322]
; mais la solution définitive n'intervint qu'au mois de décembre 1340. Alors
des lettres de rémission déchargèrent les maire et consuls de toute accusation,
avec un éclatant éloge de la ville et de la municipalité, pour leur zèle à la
défense du royaume et leur dévouement à la couronne[323].
Les maire et consuls obtinrent un autre acquittement la même année, le même
mois et peut-être le même jour, dans un des nombreux procès suscités par le
chapitre de Saint-Front d'accord avec le procureur royal, sous le prétexte
d'usurpation sur les droits du pariage[324]
.
— 93 —
C'est encore sous
l'influence des services rendus que, au mois d'octobre 1841, Jean, évêque de
Beauvais, lieutenant du roi en Languedoc et en Saintonge, confirma leurs
privilèges, en reconnaissant que les biens des bannis, originaires de la ville,
ne pouvaient tomber en commise ni être acquis à la couronne, et que le roi
Philippe de Valois approuva ces lettres au mois de décembre suivant[325]
. Mais la situation ne tarda pas à se modifier.
§ 6. —1341-1352. — Il est superflu de rappeler que les
comtes de Périgord n'avaient rien abdiqué de leurs prétentions sur là ville, et
l'on se souvient que, à l'occasion d'un incident récent, Archambaud IV prit soin
de les renouveler expressément. Mais Périgueux était protégé par le prix que la
couronne attachait à sa fidélité, et il semblait que ses ennemis choisissaient
mal leur temps. Cependant, si, au début, leurs espérances parurent déçues, un
moment vint où ils purent croire qu'ils touchaient enfin au but.
En l'année
1339, le comte Roger-Bernard, à la suite d'événements étrangers à l'objet de
cette étude[326]
, fut amené à céder au roi Philippe de Valois, tous les droits qu'il avait sur
Bergerac et ses dépendances, moyennant une rente annuelle de 1600 livres
tournois assise sur les juridictions de
— 94 —
Montignac, Mouleydier et
Montcuq[327]
. A dater de ce traité, le roi prit possession de Bergerac et de sa seigneurie,
qui restèrent définitivement annexés à la couronne. Mais l'assignation de
rentes à prendre sur les juridictions précitées était loin de parfaire les 1600
livres promises par elle. Sur les réclamations du comte, le roi lui donna, en
1340, la terre et la châtellenie de Bourdeille[328]
, en compensation d'une autre partie de la rente.
Cependant le
comte demandait toujours qu'on achevât de lui assigner ce qui lui restait dû.
On s'en occupa en 1341, et des lettres du 10 novembre de cette année nous
apprennent que Jean, évêque de Beauvais, lieutenant du roi en Languedoc et en
Saintonge, avait été chargé de ce travail, mais que, ne pouvant le faire, il en
avait confié le soin, une première fois, à Pierre Descombes, juge royal de
Bergerac, qui, n'ayant eu, non plus, le temps d'y vaquer, recevait une seconde
injonction. de ne pas différer davantage. Le comte ne demandait qu'à lui
faciliter la tâche :
Le procureur du comte nous a fait connaître en détail
le revenu de la juridiction dont la moitié appartient au roi, en vertu du
pariage établi, en 1246, entre la couronne et le chapitre de Saint-Front, le
revenu des ventes et du sceau qu'ils possèdent également par indivis, le revenu
du droit du commun de la paix que le roi est dans l'usage de percevoir à
Périgueux, le revenu de ce même droit qu'on lève annuellement sur les bourgs et
paroisses de Trélissac[329] ,
etc... ; ledit procureur demande que tous ces revenus soient assignés audit
comte.
Ce qui eut lieu, du moins en
partie, car, de ces différents revenus, la part du roi dans les produits de la
justice du
— 95 -
pariage et le droit du
commun de la paix lui furent attribués[330]
. Il semble que la moitié des ventes ne lui fut adjugée que plus tard[331]
.
Cette décision mécontenta
les habitants de Périgueux, qui comprirent les graves conséquences qu'elle ne
pouvait manquer d'entraîner pour eux. Aussi n'hésitèrent-ils pas à tenter d'en
empêcher l'exécution. Ils alléguèrent leur privilège de ne pouvoir être séparés
de la couronne, et soutinrent que le comte n'avait jamais eu aucun droit dans
la ville. Leurs démarches furent si bien dirigées que, au mois de janvier 1342
(n. st.), le roi leur accorda des lettres qui, en confirmant tous leurs titres
anciens, révoquaient la cession consentie au comte par l'évêque de Beauvais[332]
. Mais ces lettres portaient une trop rude atteinte aux desseins et aux
intérêts du comte pour qu'il n'essayât pas d'en paralyser les effets.
Roger-Bernard
prétendit que les démarches de la municipalité et des bourgeois avaient
été faites à son insu. Pour tirer l'affaire au clair, le roi, par lettres en
date du 18 mars 1342
— 96 -
(n. st.), « lès le
Pont-Sainte-Maxence », enjoignit à Pierre Descombes, son juge à Bergerac, de
citer les maire et consuls et opposants aux Requêtes de l'Hôtel, pour là
quinzaine de Pâques[333]
. Tout espoir n'était donc pas perdu pour le comte. Deux jours après, il est
vrai, le roi paraissait se raviser et, s'estimant sans doute suffisamment
éclairé, maintenait en faveur de la communauté la décision prise au mois de
janvier précédent[334]
.
La citation n'en eut pas
moins son effet, et, trois jours après l'expiration de la quinzaine de Pâques,
lorsque, très probablement, on ignorait encore en Périgord ce qui s'était passé
aux Requêtes de l'Hôtel, où les maire et consuls s'étaient présentés, Pierre
Descombes, siégeant à Périgueux dans le couvent des Frères Mineurs, n'hésita
pas à prendre une décision par laquelle, sans avoir égard à l'appel interjeté
ni aux lettres royales, la ville était condamnée à payer dorénavant au comte le
droit du commun de la paix et à lui obéir comme elle obéissait naguère au roi[335]
.
Cependant,
l'affaire suivait son cours devant les Requêtes de l'Hôtel. Conformément à la
citation reçue, le maire, les consuls et autres opposants avaient comparu au
jour indiqué avec « les lettres et privilèges desquels ils entendoient s'aider
contre ledit comte » ; mais, au lieu de reconnaître les droits que leur
attribuaient ces lettres, les gens des Requêtes renvoyaient les parties
devant l'évêque de Beauvais qui, involontairement ou à dessein, laissa tout en
suspens jusqu'au mois
— 97 —
d'août. Encouragé sans doute
par ces retards et assuré d'autre part, comme nous le verrons tout à l'heure,
des bonnes dispositions du roi, Roger-Bernard devint alors plus pressant [336].
Le 6 août, il obtenait des lettres annihilant tout ce qui avait été accordé antérieurement
à ses adversaires. Ces lettres, adressées à l'évêque de Beauvais, portaient :
« Et ainsi est encore et
a esté par les illicites oppositions et frivoles desdits consuls et habitants desdites
villes retardée ladite assignation estre faite audit comte, en son grand grief
et dommage, si comme il dit ; pour quoi nous vous mandons... que, lesdites
parties appelées par devant vous sur toutes les choses dessusdites et les
dépendances d'icelles, et sur le fait et teneur desdits privilèges et de toutes
les circonstances des débats et discors des susdits, souverainement et de plein
et sans forme de jugement, par l'inspection desdits privilèges ou autrement,
ainsi comme bien vous semblera à faire, vous informés bien et diligemment et
sans délai, et, ce que vous en trouverez avec vostre avis, nous réserviez
féablement soubs vostre seel... afin que, sur ce, nous y puissions pourvoir de
tel et convenable remède comme bon nous semblera, etc.... »
L'évêque, empêché, délégua
le baile royal de Périgueux, Guillaume Hugues, pour le remplacer. Après
plusieurs ajournements successifs, les maire et consuls, cités en dernier lieu
devant le Parlement de Paris, répondent au baile qu'ils n'acceptent ladite
citation qu'autant que le roi et le Parlement voudront eux- mêmes l'admettre.
Ils ont, en effet, par devers eux des lettres royales, qui, non seulement,
confirment leurs privilèges, mais déclarent nuls tous actes de procédure qui
viendraient à rencontre; c'est pourquoi ils entendent ne se départir en rien
desdits privilèges[337]
.
On peut imaginer quelle
habileté le comte dut déployer pour essayer de fixer à sa cause la faveur
royale, si incertaine qu'elle oscillait sans cesse de l'une à l'autre partie.
Il trouva,
il est vrai, un
appui précieux dans le fils aîné de Philippe,
— 98 —
Jean, duc de Normandie,
qu'il accompagna dans ses chevauchées à travers le royaume et de qui la
protection ne devait jamais se démentir. Nous n'en voulons pour preuve que des
lettres émanées de ce dernier, en date du 27 mai 1342, à Avignon, qui, en
considération des «bons et agréables services rendus longtemps et fidèlement »
au roi et à lui-même, concèdent au comte de Périgord la faveur d'établir dans
ses terres un juge d'appeaux qui connaîtra des « premiers appels, dans les
causes tant criminelles que civiles»[338]
. Cette conduite avait acquis aussi à Roger-Bernard les bonnes grâces du roi :
Philippe VI, par lettres du 9 juin 1342, au Bois de Vincennes, ordonna au
Parlement de mettre en surséance et tenir en état toutes les affaires du comte
« jusques a un mois après son retour du voyage qu'il a entrepris avec le prince
Jean »[339]
.
Nous ne savons
ce qu'il advint de la citation des maire et consuls devant le Parlement.
Toujours est-il que le comte crut devoir recourir à Jean, duc de Normandie,
alors lieutenant du roi, son père, en Languedoc, dont il avait éprouvé déjà la
protection. En fait, Roger-Bernard n'eut qu'à se louer de sa détermination :
par des lettres données à Montpellier, le 4 juillet 1344, ce prince lui adjugea
purement et simplement les trois sources de revenus qu'il convoitait ;
et, comme si cette décision devait être définitive, ces lettres furent
sanctionnées par Philippe VI en janvier 1345 (n. st.)[340]
. Il y eut, cependant, encore un revirement, qui ne devait pas
— 99 —
être le dernier, et, en
février 1346 (n. st.), le roi de France, par de nouvelles lettres, dans
lesquelles il résumait ce qui s'était passé depuis 1339 et prétendait que la
confirmation, qu'il avait accordée en janvier 1345 (n. st.), avait été
subrepticement obtenue, révoqua l'assignation faite au comte, gardant pour lui
tous les revenus adjugés et déclarant qu'ils ne seraient jamais aliénés de la
couronne[341]
.
Néanmoins, Roger-Bernard ne
désarma pas et s'adressa de nouveau à Jean, qui, chose à peine croyable, lui
accorda, au mois d'août 1346, d'autres lettres qui mettaient le comte en
possession de tout ce dont il avait été déjà dépossédé deux fois. Ces lettres,
que le roi n'hésita pas à confirmer au mois de novembre suivant[342]
, le même roi les révoqua six mois plus tard (11 mai 1347)[343]
. Il semblait que le dernier mot restait à la municipalité ; mais le comte
trouva des moyens dilatoires[344]
, et nous verrons cette interminable affaire se poursuivre encore sous le règne
suivant.
Ces
vicissitudes de la faveur royale n'altérèrent point la fidélité de la ville. Il
y eut en effet, en 1345, entre le 24 juin et le 6 août, un complot pour livrer
Périgueux aux Anglais[345]
; mais cette tentative, sur laquelle nous n'avons pas de détails, échoua. Cette
même année, les ennemis essayèrent une attaque de vive force qui, de même,
resta infructueuse. Selon Froissart, qui nous en a laissé le récit[346]
, le comte de Derby avait quitté Bordeaux pour aller assiéger Bergerac, que le
comte de l'Isle-Jourdain était venu occuper à la tête des troupes du roi de
France. Bergerac fut pris. Derby s'y reposa deux jours, puis se dirigea sur
Périgueux. Chemin faisant, il soumit Lisle, mais n'osa attaquer Bourdeille. Il
semble que
— 100 —
la forte situation de Périgueux, où s'étaient enfermés
« les contes de Pieregorth et messires Rogiers de Pieregorth, ses oncles, et li
sires de Duras et bien six-vingt chevaliers et escuiers dou pays », eut vite
fait de le décourager. Les Anglais se retirèrent, s'emparèrent du château
d'Auberoche, dont les habitants se rendirent sans coup férir, ainsi que de
Libourne, et rentrèrent à Bordeaux.
La belle conduite de Périgueux eut sa récompense. Au mois
d'avril 1347, en considération de leur constante fidélité et comme
dédommagement à leurs pertes, Philippe de Valois accorda à ses habitants le
privilège de ne pouvoir être cités ni ajournés, pour quelque affaire que ce pût
être, que devant le sénéchal ou devant le Parlement de Paris[347] .
Et, comme si cette concession ne devait pas paraître suffisamment rémunératrice
de leur dévouement, moins d'un mois après, le 11 mai, le jour même où il
révoquait pour la dernière fois les lettres octroyées à Roger-Bernard par le
duc de Normandie[348] ,
le roi, sans tenir compte des instances du comte, et pour prouver d'une manière
plus évidente encore l'estime qu'il faisait des maire et consuls, leur attribua
deux mille livres à prendre par moitié sur le gros commun du Périgord et sur le
petit commun de Périgueux,
.... Attendus et considérez les grans travauls et
escandles que nos amez et feaulz les mère, conseuls et commune de la ville de
Pierregort ont eus et soutenus longuement, durant nos guerres, en résistant a
nos ennemis et gardant et deffendant ladite ville a l'onneur et proffit de nous
et de nostre royaume, contre nozdiz ennemis qui, par trois fois[349]
(3), sont venus a grans chevauchées par devant
— 101 —
ladite ville, faisant leur pouvoir de l'acquérir ou
destruire par force, etc,.. [350].
Il ne paraît pas qu'ancun
événement important soit survenu dans la ville pendant les cinq années qui
suivirent cet élogieux témoignage.
§ 7. — 1352-1360: — A
peine Jean le Bon commençait à régner que le comité Roger-Bernard, fort de la
faveur que ce prince lui avait toujours témoignée, crut le moment venu de
tenter contre les privilèges de la communauté un suprême assaut. En février
1352 (n. st.), il obtint de lui des lettres qui remirent en vigueur celles que
Jean lui avait octroyées au mois d'août 1346[351]
. Mais la situation faite aux bourgeois par les lettres royales du 11 mai 1347[352] n'en était pas moins très embarrassante pour
le comte. Aussi, au lieu d'entrer immédiatement en possession, Roger-Bernard
joua-t-il de ruse et laissa la ville, pendant plus d'un an, dans une sécurité
trompeuse. Les maire et consuls cessèrent de se tenir sur leurs gardes. Le
comte saisit ce moment et son entreprise fut conduite avec tant de bonheur que
les bourgeois n'en eurent connaissance qu'au moment où ils ne pouvaient plus
essayer d'y résister.
Les maire et
consuls furent avertis le 21 juin 1353 « par quelques amis de la ville, ...
soucieux de son honneur et de ses intérêts,.... que le comte de Périgord, avec
toutes ses forces, voulait... à tort ou à raison, faire à la ville la guerre à
feu et à sang, et avait l'intention de détruire, ruiner et arracher tous les
blés et toutes les vignes des bourgeois, de remplir
- 102 -
« de soldats et de pillards
toutes les églises et autres lieux des environs, et de ne rien négliger de ce
qui pourrait les accabler ». Ces amis avaient ajouté « qu'on pouvait se faire
une idée des desseins du comte par le soin qu'il avait eu de garnir et
d'occuper les églises de Champcevinel et de Trélissac[353]
, qu'il avait fortifiées, ce qui suffisait pour causer des dommages
irréparables ». C'étaient là de puissants arguments, car on touchait à l'époque
de la moisson. Le parti le plus sage était donc de traiter avec le comte, ce
dont les habitants de Périgueux finirent par convenir d'un commun accord[354]
.
Immédiatement après avoir
reçu les pouvoirs nécessaires, les maire et consuls entrent en pourparlers avec
le comte. Cinq jours après (le 26 juin), les bases d'un traité étaient posées
et acceptées de part et d'autre, avec l'approbation des trente prud'hommes du
conseil[355]
et la promesse des maire et consuls d'obtenir celle de la communauté tout
entière. Cette dernière ratification fut accordée le dimanche 30 juin[356]
, et les deux parties convinrent du dimanche d'après (7 juillet), pour donner à
ce traité la solennité voulue et le revêtir de toutes les formalités. Cet acte
est d'une telle importance qu'il est indispensable de l'analyser ici avec
quelque détail[357]
:
Après avoir exposé et affirmé qu'en échange de sa terre
de Bergerac, le roi de France lui a définitivement concédé la moitié par
indivis de la cour du pariage, dite du cellérier, et tout le commun levé
dans la ville et ses faubourgs, le comte déclare qu'il est et a été depuis
longtemps en paisible possession, ou à peu près, de ces droits, au vu et au su
de tout le monde, sans débat ni contradiction de la part de qui que ce soit;
qu'il ne s'en est jamais dessaisi et qu'il n'a jamais fait aucun acte qui pût
infirmer celui qui va suivre, dont le but est
103 —
de former une confédération avec le maire, les consuls
et la communauté de Périgueux et de leur être largement agréable. Pour cela, il
leur cède à perpétuité cette moitié de juridiction et ce droit du commun, pour
en jouir et user en toute liberté, moyennant une rente annuelle de cinquante
livres de monnaie périgourdine, payable, vingt-cinq livres à la Saint-Jean, et
les vingt-cinq autres à la Noël, et un droit d'acapte d'un florin ou marbotin
d'or, à chaque avènement d'un nouveau comte de Périgord, auquel ils déclareront
en même temps qu'ils tiennent cette moitié de juridiction et tout ce commun de
lui comme du seigneur direct, sans autre obligation ni devoir envers lui ou ses
successeurs. Si, par la suite, le comte venait à acquérir la moitié des ventes
que le roi perçoit dans la paroisse de Saint-Front en commun avec l'abbé et le
chapitre[358] , il s'engage, dès
maintenant, à en faire le transport aux maire et consuls, moyennant une
nouvelle rente de dix livres, et il leur en délivrera à cet effet des lettres
en bonne forme. Cette cession est arrêtée sous la réserve du consentement du
roi. D'ailleurs, le comte se fait fort d'obtenir la ratification du présent
arrangement par des lettres scellées du sceau royal, voire même par des lettres
du pape, si cela est nécessaire.
De leur côté, les maire et consuls, du consentement
exprès des trente prud'hommes, reconnaissent la vérité des assertions du comte
et acceptent l'acense aux conditions imposées, mais également sous la réserve
de la volonté et du consentement du roi, ajoutant que, désormais, quand il se
fera des proclamations dans la Ville, dans la Cité et dans les
faubourgs, à son de trompe ou par la voix du crieur public, à l'exception de
celles qui regardent la couronne, elles se feront toutes au nom du comte, du
maire et des consuls et avec des pennons aux armes du comte, de la ville et du
maire, mais avec l'expresse restriction que, de cette manière de faire les
proclamations, non plus que de l'apposition de ses armes sur les pennons, il ne
résultera pour le comte aucune juridiction, haute, moyenne ou basse, ni aucune
sorte de droits dans la ville, et que si, par hasard, il s'avisait jamais
d'avoir quelque prétention à cet égard ou d'apporter quelque entrave à l'action
des maire et consuls, toute proclamation faite durant la contestation serait
nulle, et les armes comtales seraient effacées des pennons, sans toutefois que
les autres clauses de ce traité cessassent d'être obligatoires.
- 104 -
De plus, il est convenu entre
le comte et les maire et consuls que tout premier appel, soit de la cour du
consulat, soit de la cour commune du cellérier, pour quelque cause que
ce puisse être, lors même qu'on appellerait au roi ou à son sénéchal, sera
porté, sans contrainte, à lui comte ou au juge d'appeaux qu'il doit établir
dans la ville[359] ; lequel juge connaîtra
des causes civiles et criminelles et devra être originaire de la ville ou y
habitant. Il est bien entendu que, quoiqu'il puisse arriver, ni cotte moitié de
juridiction, ni ce droit du commun ne pourront tomber en commise, être saisis
ni mis sous la main des comtes. Il est convenu, en outre, que les contestations
qui pourront survenir entre les contractants seront soumises à des arbitres
choisis d'un commun accord. On s'engage, de part et d'autre, à tenir très religieusement
ce traité, dont les clauses n'ont d'autre but que l'utilité et avantage du
comte, du maire, des consuls et de la communauté. Toutefois, les deux consuls
de la Cité, en y intervenant, font observer qu'il ne saurait porter
atteinte aux franchises et libertés de celle-ci, dont les droits doivent
demeurer intacts. Ses habitants ne contribueront pas au paiement de la rente ni
de l'acapte et ne jouiront non plus des émoluments résultant du traité, sauf
les cas d'appel et les proclamations avec les pennons aux triples armes, etc …
Cet arrangement, pour
devenir exécutoire, devait être revêtu de l'approbation royale. Or, aucun
document ne permet de supposer qu'il l’ait jamais reçue ; il est vraisemblable
qu'il demeura lettre morte[360]
. Jean le Bon, il est vrai, confirma au Comte le droit d'instituer un juge d'appeaux, au mois de
- 105 -
janvier 1354 (n. st.)[361] ;
mais, en fait, il est permis de conjecturer qu'il en fut de cette faveur comme
du traité. Elle n'eut pas de suite[362] .
Cependant, la guerre se ranimait plus
ardente entre la France et l'Angleterre. Alors les habitants de Périgueux,
naguère dédaigneusement abandonnés à la convoitise de Roger-Bernard, devinrent
l'objet de la sollicitude de la couronne qui, de ce moment, négligea les
intérêts du comte. Nous, savons que plusieurs tentatives avaient été faites par
les ennemis pour s'emparer de la ville[363] .
Par lettres en date du 14 mars 1354 (n. st.), à Périgueux, le sénéchal
recommanda aux maire et consuls de faire garder soigneusement les portes de la
ville, d'organiser des patrouilles de jour et de nuit, et de faire exécuter au
plus tôt les ouvrages de fortification reconnus nécessaires ; et, comme une grosse
vinade [364]
avait été imposée pour ce dernier objet par la municipalité, il enjoignit aux
officiers royaux de contraindre au paiement de cette taxe les habitants qui
refuseraient d'y contribuer[365] .
Ces lettres furent le prélude d'une série de mesures favorables à la communauté.
C'est ainsi que, le 26 avril 1355, de Tournai, le roi Jean en adressa d'autres
à Jean de Clermont, seigneur de Chantilly, maréchal de France et son lieutenant
« es parties de Pierregort et fies païs entre les deux rivières de Loire et
—- 106 -
de la Dourdoingne », par
lesquelles, considérant la détresse des habitants de Périgueux et sachant par
personnes dignes de foi que la ville est environnée de « quatorze lieux
ou forte-fesses de nos ennemis », qu'elle est, en outre, si épuisée d'hommes et
d'argent qu'elle « s'en pourrait perdre se on n'y mettet remède et secours de
gens d'armes a pié et a cheval », il ordonne d'envoyer à Périgueux, sous la
conduite d'un « bon et souffisant capitaine », tel nombre de gens d'armes qu’il
jugera nécessaire et de faire payer leurs gages par les trésoriers des guerres[366]
.
La Cité était
moins bien fortifiée que la Ville. Elle se trouva plus accessible à
l'invasion et, malgré le secours envoyé par le roi en 1353, les Anglais s'en
emparèrent de nuit et par escalade en 1356. Ils en étaient déjà
maîtres au mois de mai de cette année[367]
. Les maire et consuls firent des efforts incroyables pour délivrer leurs
concitoyens : ils craignaient que le roi ne leur imputât cet échec et
redoutaient peut-être plus encore que, s'il reprenait la Cité, il ne la
regardât comme une conquête et ne voulût la soustraire à la communauté. Ce fut
dans ces circonstances que, au mois de mai 1356, le roi adressa aux maire et
consuls des lettres par lesquelles il les rassurait contre cette double crainte.
Il commence par y faire l'éloge de leur constance et de leur fidélité ; puis,
après avoir exposé le fait de la prise de la Cité, rappelle que, malgré
le malheur que cette dernière a eu de tomber entre les mains des Anglais, elle
n'en est pas moins, en droit, soumise à la juridiction des maire et consuls qui
la gouvernent au nom de la communauté. Aussi promet-il que l'occupation de la Cité
ne préjudiciera pas à leurs privilèges et que, dès que la Cité sera
rentrée sous l'obéissance du roi, seu vi armorum, seu per compositionem, vel
alias quocumque modo, le consulat recouvrera l'entier exercice de ses
droits[368]
.
— 107 —
Les Anglais tenaient encore
la Cité à :1a fin du mois d'octobre. Nous en avons la preuve par des
lettres en date du 26 octobre 1356, au Louvre, où le dauphin Charles confirme
aux habitants de Périgueux l'octroi d'un subside de 500 livres tournois par
mois pour fortifier leur ville[369].
Peu après, l'ennemi fut délogé[370]
. Le cardinal de Périgord, HélieTalleyrand, frère du comte, que l'inexécution du
traité de 1353 faisait peut-être persister dans une politique hostile à la
communauté[371],
prétendit, pour faire échec à la municipalité, qu'il avait lui-même arraché la Cité
des mains des Anglais et qu'il devait à ce titre continuer de la gouverner
en maître[372]
. Quoi qu'il en fût de la vérité de cette allégation, la démarche du cardinal
— 108 —
eut un plein succès : en
janvier 1357 (n. st.), il obtenait de Charles, fils aîné et lieutenant du roi
prisonnier, des lettres par lesquelles ce prince lui faisait don de la place
conquise[373].
Il semble qu'il y fit acte de seigneurie, mais les maire et consuls
n'entendaient pas laisser prescrire leurs droits. Comme plusieurs agents de la
maison de Périgord avaient institué à la Cité une cour, une audience et
un marché hebdomadaires et, de plus, fait dresser des fourches patibulaires et
autres insignes de juridiction, la municipalité se pourvut au Parlement contre
cette usurpation, représentant que, sous la protection et la sauvegarde du roi,
elle avait seule in solidum in Villa et Civitate Petragorarum
ac in territorio et pertinentiis suis, infra terminos seu limites dicte ville,
omnem jurisdictionem, altam videlicet mediam atque bassam, ac merum et mixtum
imperium. Un arrêt rendu sur cette requête le 12 août 1357 ordonna au
sénéchal du Périgord de maintenir les maire et consuls dans la possession de
leurs privilèges, et, en cas de contestation, de faire assigner au Parlement
les auteurs du trouble[374]
. Cependant, malgré cette sentence et divers autres actes destinés à la faire
strictement observer[375]
, la Cité ne fut pas alors réintégrée dans
— 109 —
la communauté, et les agents
du cardinal, qui avaient refusé de s'en dessaisir, continuèrent à y commander,
la question restant ainsi pendante[376]
. Elle ne fut définitivement tranchée, à l'avantage des maire et consuls, qu'en
1362, mais, cette fois, par Jean Chandos, vicomte de Saint-Sauveur et
lieutenant du roi d'Angleterre[377]
. Entre temps, en effet, le désastreux traité de Londres (25 mars 1359), puis
celui de Brétigny (8 mai 1360), avaient cédé à l'ennemi les «Ville, Cité, terre
et païs de Pierregurs »[378]
.
DEUXIÈME PARTIE
Institutions Municipales
CHAPITRE I
ORGANISATION COMMUNALE
Nous ne saurions mieux faire, pour exprimer le caractère
du régime municipal dont Périgueux jouit au moyen âge, que d'emprunter au
savant auteur de l'Histoire de Bordeaux la définition qu'il donne de la
commune de cette ville :
Le mot de commune éveille à notre esprit l'idée d'une
démocratie municipale, fièrement campée au milieu d'une société aristocratique,
en face d'une noblesse féodale. La commune de Bordeaux était précisément le
contraire de l'institution que ce mot semble rappeler. Bien loin de s'opposer
au monde féodal, elle en faisait partie intégrante. Elle se gouvernait suivant
ses principes. Elle ne faisait pas contraste avec les seigneuries, baronnies ou
vicomtes, qui l'entouraient sur le pays de Bordeaux ; elle leur ressemblait à
peu près en tout point : c'était, elle aussi, une seigneurie. Seulement, au
lieu d'avoir à sa tête un seigneur héréditaire, elle avait des magistrats
électifs. Sans doute, là création de la commune a inauguré l'avènement des
classes moyennes au droit de gouverner ; mais elles n'y ont participé que pour
se conformer aux lois féodales. L'émancipation de Bordeaux a été l'entrée de la
bourgeoisie, à titre seigneurial, dans la hiérarchie politique. Au-dessus de la
commune, en effet, il y a son
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suzerain, duc d'Aquitaine,
roi d'Angleterre. Le lien qui les unit l'un à l'autre n'est pas ce devoir
public d'obéissance à la loi et au souverain, qui a été le principe de l'Etat
romain et qui est redevenu celui des Etats modernes : c'est le lien personnel
de « la foi » unissant l'homme à l'homme et le seigneur au seigneur, c'est
l'hommage couvert par la garantie du serment. La commune n'est tenue d'obéir au
nouveau roi que lorsque ses chefs lui ont prêté serment et qu'en échange ils
ont reçu de lui l'assurance d'être bien gouvernés. La solidarité des membres de
l'Etat est le fait d'un contrat solennellement affirmé. La Ville ne se
connaissait d'autres devoirs que ceux auxquels l'obligeait sa déclaration...
Elle n'est pas seulement, en droit, l'égale des nobles ; elle a, de la noblesse
seigneuriale, les titres et les attributs. Dans son apparence matérielle, la
cité présente le caractère militaire du
monde des chevaliers. Elle a, pour sa garde et sa défense, des remparts et des
tours ; elle a sa maison seigneuriale, qui est l'Hôtel de Ville. Elle possède
un sceau, et ce sceau est le signe visible et tangible de son droit,
l'instrument éternel et la sanction indélébile de son autorité, dont ses
magistrats ne sont que les dépositaires momentanés.... Comme les seigneurs
enfin, la commune a son donjon : c'est le beffroi de l'Hôtel de Ville, où
résonne la Grosse Cloche, voix unique de cette seigneurie collective qui est la
commune de Bordeaux[379]
.